Comprendre Emmanuel Macron en dix points

 

Emmanuel Macron, candidat à la présidentielle française, a qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité », lors de son passage à Alger, à la mi-février. C’est une vision qui tranche radicalement avec l’attitude française traditionnelle.

Sa déclaration a provoqué une immense onde de choc dans la classe politique et au sein de la société françaises. Le Quotidien d’Oran vous propose, en dix points, une lecture de la portée et des implications éventuelles de cette déclaration.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 février 2017) 

 

  1. Une partie de l’histoire de la France en lambeaux

Qualifier le fait colonial de « crime contre l’humanité » détruit tout un pan de la mythologie qui entoure l’histoire de la France, le fameux « roman national ». Ce sont donc des générations entières de Français qui, à un titre ou un autre, étaient impliquées dans une opération relevant du crime contre l’humanité. Acteurs de premier plan, comme le furent les généraux Massu ou Bigeard ; hommes politiques, comme François Mitterrand ; députés ou simples citoyens qui ont laissé faire, car considérant que l’ordre colonial allait de soi ; participants malgré eux, comme le furent les appelés du contingent ; ou agents enthousiastes de la colonisation, comme le généraux Bugeaud et Saint-Arnaud, ainsi que le colonel Pélissier : tout ce monde se retrouve dans la même galère. Même s’il faut nuancer la responsabilité des uns et des autres, le choc est terrible, particulièrement pour ceux qui se trouvaient entre deux eaux, et qui se rendent compte aujourd’hui que la passivité, l’inaction et le désengagement peuvent avoir des conséquences morales désastreuses.

  1. Le mythe de Gaulle

Plus dur encore eux, le français le plus illustre du 20ème siècle, le Général Charles de Gaulle, se trouve de fait accusé d’être impliqué, sinon responsable, d’un crime contre l’humanité. Cet homme que François Fillon, candidat à la présidentielle, n’imaginait même pas « mis en examen », se retrouve passible du même tribunal que les anciens dirigeants khmers rouges ou les génocidaires du Rwanda.

En effet, le 8 mai 1945 a été commis au moment même où De Gaulle obtenait sa plus grande victoire, la défaite et la capitulation de l’Allemagne nazie, pour amorcer le renouveau de la France. C’est lui qui était à la tête de l’état colonial, coupable du massacre de dizaines de milliers de personnes. Cet événement fait consensus chez les historiens, mais aussi chez la plupart des officiels français, comme l’a admis un ambassadeur français à Sétif même il y a quelques années. Or, ce n’est pas un crime de guerre, car l’Algérie et la France n’étaient pas en état de guerre à ce moment-là. Juridiquement, la qualification la plus adéquate est « crime contre l’humanité ».

  1. Les poursuites deviennent possibles

Evoquer le crime de guerre, c’est ouvrir la porte à des poursuites et éventuellement, à des réparations. Certes, il y encore peu d’acteurs encore en vie, côté français. Mais des acteurs de sinistre mémoire comme Maurice Papon et Paul Aussarès ont échappé à des poursuites parce qu’ils étaient protégés par les accords d’Evian, d’une part, et parce que les crimes commis étaient prescrits lorsqu’ils ont été avoués, pour le cas d’Aussarès par exemple. Par contre, le crime contre l’humanité est imprescriptible. Des militaires français, très jeunes à l’époque, mais aussi des civils, engagés dans des milices, ont participé à des crimes de masse. Certains sont encore en vie.

  1. La colonisation en Palestine, crime contre l’humanité

Si le fait colonial est un « crime contre l’humanité, il devient possible de l’étendre à la Palestine. Ce serait un retournement incroyable de l’histoire, dont Emmanuel Macron lui-même n’a peut-être pas imaginé les retombées. Si cette piste est ouverte, elle va en effet mener à une actualisation de la notion de crime contre l’humanité. C’est d’autant plus évident qu’il y a de moins en moins de tolérance envers l’injustice dans le monde moderne.

Certains éléments constitutifs du « crime contre l’humanité » ont déjà fait partie des pratiques israéliennes en Palestine: meurtres collectifs, expulsions collectives, réduire des populations à la soumission et à la pauvreté, etc. Benoit Hamon, emprisonné dans une pensée figée, a contesté que la colonisation soit comparée à la Shoah. Mais les Ouled Riadh, dont plus de mille personnes ont été enfumées dans une grotte du Dhahra, à quelques dizaines de kilomètres de mon village natal, ne font pas la différence.

  1. Macron, un homme sans fardeau

Un hommage doit être rendu à Emmanuel Macron, qui a pris un risque majeur avec cette déclaration. Il risque en effet de perdre l’élection présidentielle à cause de cette formule, comme il peut la gagner en enfonçant cette porte. Même si c’est un calcul électoral, il est osé.

Emmanuel Macron a 40 ans. Il ne porte pas le fardeau de l’ère coloniale. Contrairement à tous ses prédécesseurs, reliés d’une manière ou d’une autre à la guerre d’Algérie, il fait partie d’une autre génération, presque d’un autre monde, celui de la mondialisation. Bonne ou mauvaise, peu importe : la mondialisation fait sortir les gens de leurs tribus, de leurs ghettos. Elle pousse ceux qui y sont à regarder le monde autrement. Ils sortent des carcans traditionnels et rassurants (nationalisme chauvin, partis traditionnels, ONG du 20ème siècle, etc.), pour tenter la nouvelle aventure de l’humanité. Il n’y a aucune garantie qu’avec la mondialisation, les choses se feront dans la bonne direction (la révolution industrielle a débouché sur la colonisation, deux guerres mondiales, le stalinisme), mais la mondialisation est une aventure qu’il ne faut surtout pas aborder à reculons.

  1. Echapper aux anciens modèles de pensée

A ce titre, Emmanuel Macron a développé une idée en dehors des appareils traditionnels. Car pour l’heure, aucun appareil politique français dit « de gouvernement » n’a adopté une position aussi radicale et n’en a assumé les conséquences. Benoit Hamon, qui a pourtant osé promettre de reconnaitre éventuellement un Etat palestinien s’il était élu, s’est cru obligé de contrer Emmanuel Macron, pour réfuter toute comparaison entre colonisation Shoah.

Pourtant, au sein la société française et chez les intellectuels, l’idée est largement admise. Des historiens de renom n’ont pas hésité, depuis de longues années, à engager le débat sur la question, sans trouver d’écho dans la classe politique.

  1. Retombées

Il reste à voir ce que signifie, pour l’Algérie, la déclaration d’Emmanuel Macron. Les officiels algériens avaient-ils anticipé cette déclaration? C’est possible. Ce qui expliquerait l’accueil exceptionnel qui lui a été consacré. Il reste à en tirer les conséquences. Ou les dividendes.

  1. De nouvelles relations algéro-françaises

En tout état de cause, la déclaration de Macron permet, s’il est élu, d’envisager les relations algéro-françaises sous un angle totalement différent. Qu’on le veuille ou non, ces deux pays se font face des deux côtés de la Méditerranée, et à l’heure des migrants et des populismes, leur rôle sera essentiel pour dessiner l’avenir de l’Afrique et de l’Europe, dont ils constituent deux passerelles majeures.

Les relations bilatérales n’ont jamais pu échapper à l’ambigüité et aux sous-entendus. Emmanuel Macron peut les sortir de cette impasse, pour les pousser vers d’autres terrains, plus positifs. Sa démarche peut aussi bien dégonfler la pensée d’une partie de la droite traditionnelle, et celle de l’extrême-droite françaises, toujours accrochées à des concepts néo-coloniaux, que décrisper les officiels algériens, qui ne sentiront plus peser sur eux des soupçons systématiques d’agir comme des « agents d’une puissance étrangère ».

  1. Repentance et excuses

Avec Emmanuel Maroc, la question de la repentance et des excuses devient caduque. Un président français élu, qui adopterait l’attitude de Macron, n’aurait plus besoin d’être interpellé sur le sujet. Ce sera à lui d’en tirer les conclusions, en agissant selon les convictions affichées, tout en préservant les intérêts de son pays tels qu’il les conçoit.

A contrario, continuer à exiger des excuses et une repentance d’un autre candidat n’a pas de sens. Se repent, et s’excuse pour ses actes, celui qui est convaincu d’avoir commis des erreurs. Un candidat qui continue à considérer le fait colonial comme une « œuvre positive », ou qui tente d’en faire un élément de négociation, ne mérite pas d’être considéré comme un partenaire crédible. D’autant plus qu’il est en décalage avec la société française, qui a largement évolué sur ces questions. C’est en direction de la société française qu’un effort éventuel mérite d’être mené.

  1. Défaillance

Enfin, pour l’Algérie, un point mérite d’être souligné. La période coloniale a donné lieu à des crimes contre l’humanité, et à de très nombreux crimes de guerre. Peu d’entre eux ont été documentés sur le plan juridique, notamment ceux concernant la guerre de libération.

Le travail de recherche, d’enquête, de compilation, n’a pas été accompli avec la rigueur requise, quand il l’a été fait. Aucun haut responsable militaire français n’a été poursuivi pour des crimes de guerre avérés, non couverts par les accords d’Evian.

Maurice Papon a été impliqué au moins à deux reprises dans des crimes de guerre : à Constantine, où il était préfet, avec des exécutions collectives, et à Paris, le 17 octobre 1961. Il n’a pas fait l’objet de poursuites.

Le célèbre rapport de Michel Rocard, faisant état de deux millions de déplacés pendant la guerre de libération, pouvait servir de base à des poursuites juridiquement fondées. Le GPRA a fait état d’un chiffre de déplacés plus élevé : 3.5 millions. Ce sont des faits avérés et reconnus, qui pouvaient constituer les fondements d’une action en justice.

Sur ce terrain, l’Algérie a failli. Elle n’a pas exploité à fond le système judiciaire occidental, que les avocats du FLN avaient pourtant appris à connaitre. Au lieu d’un travail méthodique, mené par des spécialistes, enquêteurs et juristes, la partie algérienne s’est limitée aux slogans et aux incantations.

Il n’est pas trop tard pour y remédier.

Fin de parcours pour la CNLTD

 

La CNLTD a nourri beaucoup d’espoirs lors de sa création. Elle a aussi entretenu beaucoup d’illusions.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 février 2017)

L’opposition fait-elle le bon choix en s’accrochant à la CNLTD et à son instance de coordination, l’ISCO? Ne serait-il pas préférable pour elle, et pour le pays, d’admettre qu’elle est à la fin d’un cycle, et qu’il serait temps de passer à autre chose?

A la veille d’une échéance électorale cruciale, l’opposition ne peut faire l’économie de ce débat. Même si elle n’est pas obligée d’arriver à la même conclusion que le président de Jil Jadid, Sofiane Djillali, qui tire à vue sur certains de ses anciens partenaires, elle doit néanmoins se poser des questions sur la viabilité de cette démarche, sur ses résultats, ses échecs et ses limites. Une expérience de trois années de travail collectif mérite bilan.

Ce qui ne signifie forcément pas que l’opposition était dans l’erreur. Bien au contraire, la CNLTD a constitué une avancée remarquable dans la vie politique du pays. Elle a montré que l’opposition pouvait se retrouver autour de démarches concrètes, indépendamment des orientations politiques des uns et des autres. C’était une avancée importante dans un pays où beaucoup pensent détenir la vérité, et où une divergence sur une question accessoire peut aboutir à une scission au sein d’un parti. De nombreux partenaires ont appris, au sein de la CNLTD, à discuter avec des anciens adversaires, à faire des compromis, sans pour autant céder sur leurs choix idéologiques fondamentaux.

Une réaction, non un projet

Ceci ne peut toutefois occulter les limites de la CNLTD, dont le principal relève du péché originel : la coordination n’a pas été créée pour imaginer un projet collectif ; elle est née par réaction au 4ème mandat. En ce sens, elle ne constituait pas un projet pour l’avenir ; c’était un aveu d’échec face au coup de force du pouvoir qui avait décidé de maintenir le président Abdelaziz Bouteflika malgré son état de santé.

Dès lors que la situation ainsi créée était dépassée, que ce grotesque 4ème mandat est devenu un fait accompli, la CNLTD s’est trouvée désemparée. Que faire face au pouvoir ? Maintenir une alliance avec une composante hétéroclite, en s’accrochant à un SMIG de revendications démocratiques, tout en se rendant compte que la CNLTD était incapable de peser sur le rapport de forces politique? Fallait-il tenter d’aller plus loin, en créant une véritable alliance électorale, quitte à céder sur certaines questions politiques et idéologiques ? Ou  bien fallait-il ouvrir la porte pour que chacun reprenne ses billes, en attendant de prochaines échéances ?

Appétit politique

La CNLTD a réussi à maintenir une unité de façade, tant qu’il n’y avait pas d véritables enjeux. Mais les législatives de mai 2017 ont changé la donne. La perspective de marquer des points, de constituer une force visible au parlement, voir de participer au gouvernement, a sérieusement lézardé l’édifice.

Il est inutile d’évoquer le jeu du pouvoir, qui a appâté les uns et fait pression pour les autres pour les amener à participer aux législatives, les détachant de fait de la CNLTD. La question de fond est ailleurs : la survie de la CNLTD peut-elle apporter quelque chose à l’opposition et au pays? Si des partis membres rejoignent le gouvernement, s’ils intègrent des alliances gouvernementales, à quoi servirait une instance supposée coordonner l’action de l’opposition? Celle-ci risque de se transformer en club d’anciens amis coalisés contre le 4ème mandat, mais que tout sépare désormais. Autant mettre publiquement fin à l’expérience, avant de se retrouver dans une situation ubuesque où des partis membres de la CNLTD siégeraient au gouvernement, et se mettraient ainsi à manger avec le loup tout en pleurant avec le berger.

Défaillances

Par ailleurs, la CNLTD devrait se voir signifier sa fin de mission pour une autre raison : elle a été incapable d’éviter un 4ème mandat, elle n’a pas réussi à inverser la tendance politique depuis, et elle ne semble pas en mesure de faire face à l’éventualité d’un cinquième mandat. Elle a été défaillante sur de nombreux points. Elle n’a pas su adopter les formes d’organisation adéquates ; elle n’a pas réussi à mobiliser l’opinion ; elle n’a pas non plus pesé sur la décision politique.

Plus grave encore, elle a développé un mode opératoire dont elle est devenue prisonnière. Ses membres se sont installés dans une sorte de rituels de fonctionnement qui constituent désormais la principale justification de l’existence de la CNLTD. Les réunions périodiques commencent à développer un côté folklorique. A l’approche de nouvelles échéances politiques, elles risquent de devenir le principal sujet d’intrigue et d’affrontements, occultant les sujets essentiels.

Sans aller jusqu’à adopter une position «complotiste», selon laquelle la CNLTD a permis de contenir la colère du 4ème mandat, il serait peut-être raisonnable d’admettre certaines évidences : la CNLTD a été un montage qui n’a pu dépasser ses propres limites. Il serait peut-être temps de mettre fin à son agonie. Au moins pour permettre une meilleure visibilité de la scène politique et d’éviter d’ennuyeuses prolongations.

Quand Messali, Aït-Ahmed et Ben Boulaïd avaient vingt ans

 

 

Il n’y a pas d’impasse absolue. La politique offre toujours des issues. Il faut avoir la lucidité et la patience nécessaires pour concevoir un projet et lancer le processus adéquat pour le mettre en œuvre.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 février 2017)

 

J’aimerais être Messali Hadj en 1924.

J’aimerais être cet homme de 24 ans, forcé à l’exil pour survivre au tournant du siècle, alors que les dévastations de la première guerre mondiale sont encore visibles. A ce moment de l’histoire, les empires coloniaux sont au fait de leur gloire, l’Amérique commence à imposer sa puissance économique, les germes de l’horreur poussent en Allemagne, alors que Messali Hadj constate que son monde à lui, l’Algérie, n’existe plus.

Toute l’Afrique est alors à genoux. Le monde arabe, lui aussi soumis, écartelé entre une Nahdha utopique, une promesse communiste aux contours encore mal définis et un mouvement anticolonial balbutiant, ne sait pas quelle direction prendre. La France coloniale s’apprête à fêter avec faste le centenaire de sa présence dévastatrice en Algérie, où pauvreté, famine et ignorance sont endémiques. L’Etat algérien n’existe pas, les Algériens sont réduits à un état proche de l’esclavage.

Dans ce monde où tout pousse à une désespérance totale, Messali Hadj agite un espoir fou. Il pense à la liberté de l’Algérie, à la construction d’un pays souverain, libre, dont les habitants seraient maitres de leur destin. Messali Hadj réhabilite cette formule selon laquelle quand tu ne peux rien faire, demande l’impossible : c’est l’objectif le plus simple à atteindre.

Dans la solitude de l’exil, dans la précarité du travailleur émigré, dans la détresse de l’ouvrier exploité contraint à la survie, Messali trouve l’énergie pour exister et penser un avenir. Il trouve les compagnonnages nécessaires pour élaborer un projet incroyable. Il a la force de caractère pour balayer d’un revers de la main tous les aléas de la vie et dire que la seule œuvre qui en vaille la peine est ce projet absolument fou : l’indépendance de l’Algérie.

J’aimerais être Hocine Aït-Ahmed en 1948

J’aimerais me retrouver dans ce qu’a vécu cet homme, âgé de 22 ans à l’époque, plongé au cœur de ce qui deviendra la matrice de l’Etat algérien. Au sortir du grand massacre de la seconde guerre mondiale, vivant encore dans la terreur de ce qui fut le 8 mai 1945, et alors que le mouvement anticolonial entamait à peine ses premiers pas, Aït-Ahmed est chargé de préparer un rapport sur la lutte armée.

Aït-Ahmed n’a pas la formation politique, encore moins la formation militaire requise. Il se met alors à lire le peu de livres disponibles, consulte les ainés, se rapproche de ceux qui viennent de faire la guerre, et élabore un texte d’une incroyable densité idéologique et politique. Il concilie deux attitudes à priori inconciliables : il est à la fois visionnaire et pragmatique. Au loin, il voit l’indépendance de l’Algérie, objectif suprême qu’il faut atteindre. Et là, devant lui, il voit une autre réalité : une population analphabète, pauvre, non organisée ; des organisations politiques faibles, agissant à la limite de la légalité ; un système colonial broyant tout, ne laissant aucune marge à une action raisonnée. Malgré cela, il propose une démarche d’une clairvoyance remarquable, en vue de mettre su pied un redoutable appareil au service de l’indépendance, en lui fixant des règles politiques strictes.

J’aimerais être Mostefa Ben Boulaïd en 1952.

A tournant des années 1950, Ben Boulaïd voit tout s’écrouler autour de lui. L’homme avait été transformé par la terrible expérience de la seconde guerre mondiale. Au milieu des bombes, il a vu comment le monde pouvait changer par la force des armes, par la volonté des hommes, mais aussi comment le sens de l’organisation pouvait transformer de simples paysans en redoutables militants ou guerriers.

Engagé dans le mouvement national, il avait participé à mettre sur pied cette organisation qui serait l’instrument de l’indépendance. Mais brusquement, c’est le séisme. Le parti de tous les espoirs part en lambeaux. Ses dirigeants se déchirent pour des divergences basées sur le leadership, les méthodes, les choix politiques et idéologiques. L’organisation qui devait mener le combat contre le système colonial est démantelée, ses membres arrêtés, emprisonnés ou forcés à la clandestinité et à l’exil. Le travail de toute une génération de militants est sur le point d’être sabordé.

Ben Boulaïd agit avec méthode. Il fait le tri. Ce qui est dépassé, usé, inutile, doit être abandonné. Ce qui peut être utile, positif, doit être sauvé. Mais le point de rupture est ailleurs : il faut un cadre nouveau, d’autres méthodes, de nouvelles formes d’organisation, de nouveaux instruments, pour s’engager dans la nouvelle étape.

C’est là que Ben Boulaïd joue un rôle majeur, en rétablissant les contacts, en recollant les morceaux quand c’est nécessaire, en faisant patienter les plus excités, en galvanisant les plus hésitants, en travaillant patiemment à préparer ce qui va constituer l’acte de naissance de l’Algérie moderne : le 1er novembre.

J’aimerais avoir 24 ans aujourd’hui

Mais mieux que Messali, Aït-Ahmed et Ben Boulaïd, j’aurais aimé avoir vingt quatre ans aujourd’hui. J’aurais aimé être né dans un pays indépendant, doté d’un Etat, d’un parlement, d’une armée et d’une équipe nationale de football ; un pays qui a vécu les illusions du parti unique et les rêves de l’expérience démocratique, les douleurs des années 1990 et les espoirs de la paix revenue ; un pays qui a vécu l’euphorie de l’explosion des prix du pétrole, et l’angoisse de la baisse des prix ; un pays qui a enfin compris que sa richesse ne dépend pas de son volume d’exportation de gaz, mais de la qualité de ses écoles, de la productivité de ses entreprises, de l’efficience de ses institutions, du civisme et de la liberté de ses citoyens.

J’aimerais avoir 24 ans dans ce pays et me demander : qu’auraient fait Messali Hadj, Aït-Ahmed et Ben Boulaïd aujourd’hui? La réponse me parait évidente : ils rêveraient d’un pays prospère, avec des citoyens libres et des institutions adaptées, pour gérer une population de 60 millions d’habitants au milieu du siècle. Sur les moyens et la méthode, ils innoveraient. Ils imagineraient des instruments nouveaux, modernes. Car ces hommes étaient tellement modernes qu’ils avaient des siècles d’avance sur la classe politique actuelle.

A propos du retour du Maroc au sein de « la famille africaine »

A propos du retour du Maroc au sein de « la famille africaine »

 

Pour ceux qui ont un peu de temps à perdre, mon analyse sur le retour du Maroc au sein de l’Union Africaine

 

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Quatre plaies de l’économie algérienne révélées par la Banque d’Algérie

 

Le rapport présenté dimanche par M. Mohamed Loukal, gouverneur de la Banque d’Algérie, révèle quatre grandes plaies de l’économie algérienne.

Abed Charef

 

Dans le flot de chiffres cités par M. Mohamed Loukal, gouverneur de la Banque d’Algérie, sur la situation économique et financière du pays durant l’année 2016, quatre évolutions intriguent par leur ampleur et leurs implications. Il s’agit de la baisse des réserves de change, qui inquiètent plus par son rythme que par son niveau ; de la parité du dinar, qui reprend des couleurs face à l’euro alors que la situation de l’économie algérienne ne le justifie pas ; des 4.3 milliards de dollars qu’aura couté la conversion des réserves algériennes en dollars, une information noyée dans une profusion de chiffres, alors qu’elle mérite des explications approfondies ; et enfin, l’échec des opérations visant à bancariser l’argent informel.

Les réserves de change ont baissé de 29.9 milliards de dollars durant l’année 2016, contre une baisse de 34 milliards durant l’année 2015, et 34.9 milliards en 2014. Elles sont passées de 178,94  milliards fin 2014 à 144 milliards fin 2015, et 114.1 milliards à fin 2016. Cette évolution donne une baisse moyenne supérieure à 30 milliards de dollars par an. Au rythme actuel, les réserves de l’Algérie fondent à un rythme de 2.5 milliards de dollars par mois.

Conjoncture mitigée

La baisse du prix du pétrole a eu un poids décisif dans cette évolution, mais sur d’autres terrains, la conjoncture était plutôt favorable. En 2016, la baisse des réserves de change a été atténue par l’effet conjugué de quatre facteurs : une légère embellie du prix du pétrole au quatrième trimestre, qui poussé le prix au-dessus de la barre des 50 dollars, la hausse du dollar, une baisse des prix des produits importés, et des restrictions sur les importations qui ont provoqué une baisse du volume des importations.

Au rythme actuel, les réserves de change seraient épuisées dans un délai de quatre ans. L’évolution ne sera pas linéaire, en raison de multiples paramètres, mais le gouvernement dispose de peu de leviers pour en infléchir la courbe. Importations incompressibles pour acheter la paix sociale et assurer l’approvisionnement de l’appareil de production ; croissance faible, sous la barre des trois pour cent ; difficultés de relancer une production nationale, qui dépendra largement des importations : tous ces facteurs ne permettent d’envisager un retournement dans l’immédiat.

Le dinar se maintient, contre toute logique

Quant au dinar, il a baissé de 2.94 % par rapport au dollar et de 4.64 % par rapport à l’Euro au cours du premier semestre de 2016. Ensuite, la monnaie algérienne est restée stable par rapport au dollar, qui coûtait 110.6 dinars en mai et 110.5 dinars à fin décembre 2016, malgré une forte hausse du dollar sur le marché des devises. Face à l’euro, le dinar a même gagné du terrain, passant de 124.1 dinars pour un euro à 116.3 dinars pour un euro. Sur l’exercice précédent, le dinar avait perdu près de 20% de sa valeur par rapport aux principales monnaies européennes.

Cette stabilité du dinar s’explique essentiellement par le revirement de la Banque d’Algérie, passée d’une gestion relativement serrée durant la période Laksaci à une gestion très accommodante entamée avec l’avènement de Mohamed Loukal. Celui-ci a docilement accompagné la gestion du gouvernement qui, pour éviter une hausse de l’inflation importée, a maintenu la monnaie algérienne à un niveau largement déconnectée de la réalité économique du pays. Sur le marché parallèle, le dinar a encore creusé l’écart. Il s’échange au-dessus de 180 dinars pour un euro, contre 160 une année auparavant.

Une conversion coûteuse

Sur un autre chapitre, M. Loukal a indiqué que la conversion des réserves de change a coûté 4.3 milliards de dollars. Cela signifie les réserves algériennes ont diminué de près de 3.3% du simple fait des variations de la valeur des monnaies dans lesquelles elle était libellée.

Etait-il possible d’anticiper ces évolutions et d’éviter cette dégradation? Difficile à dire. Un économiste, plutôt critique envers le gouvernement, ne trouve rien à redire sur cette situation. Il se contente de rappeler que le choix de l’Algérie est de rechercher des garanties, en partageant les réserves entre plusieurs monnaies et l’or. « C’est une stratégie sans risque majeure, elle est défendable », dit-il.

Echec face à l’informel

Dernier élément, passé presque inaperçu : la monnaie fiduciaire a encore augmenté entre 2014 et 2016, passant de 26.7% à 32.3%. Dans le même temps, la masse monétaire restait pourtant stable. Elle a évolué d’à peine 0.1%.

Ces chiffres signifient clairement que la politique engagée pour pousser l’argent informel vers les circuits officiels a été un fiasco. La situation s’est même aggravée, même si la hausse de la monnaie fiduciaire ne signifie pas de manière mécanique une augmentation de la part de l’informel dans l’économie.

Deux grandes opérations avaient été pourtant menées sur ce terrain. L’ancien ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa avait parié sur la « conformité fiscale », lancée durant l’été 2015, pour attirer vers les banques l’argent dormant, contre une pénalité fiscale de sept pour cent. Le bilan de l’opération a été si faible qu’il n’a pas été rendu public.

Une seconde opération, permettant de bancariser l’argent informel contre rémunération, allant jusqu’à 5 pour cent, a été lancée ensuite. Avec un résultat similaire. Est-ce le résultat de la méfiance des opérateurs de l’informel envers le circuit bancaire ? Est-ce une volonté délibérée de continuer à activer en dehors du champ officiel pour échapper aux taxes et impôts ? Ou bien est est-ce l’inefficacité du système bancaire qui est en cause ? Le gouvernement n’a pas encore apporté de réponse.

Face aux excès de Donald Trump, «l’autre Amérique» se réveille

Article publié sur le site maghrebemergent.info

http://bit.ly/2jKadPF

Main étrangère et bêtise nationale

Main étrangère et bêtise nationale

 

Pourquoi une banale déclaration d’un dirigeant étranger a une si forte résonnance en Algérie ?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 26 janvier 2017)

 

Ils viennent de loin. De l’autre côté de la mer, voire de l’autre côté de l’océan. Ils nous regardent, ils nous jaugent, ils nous auscultent, ils nous étudient, et ils nous disent ce que nous sommes, où nous en sommes. Personnalités politiques, économistes, représentants d’institutions internationales ou d’ONG se relaient pour nous dire des choses parfois flatteuses, parfois désagréables.

Evidemment, la télévision officielle et le vénérable El-Moudjahid se délectent pour, soit dénoncer les « nostalgiques d’un temps révolu », soit ressortir les passages les plus flatteurs, et dire aux sceptiques que l’Algérie ne se porte pas si mal, qu’elle a amélioré ses statistiques, et que les efforts engagés dans le cadre du programme du président Bouteflika se poursuivent « malgré des insuffisances ». Les textes sont traités au scalpel, pour y dénicher les éléments flatteurs, pendant que le reste est soigneusement occulté.

Mais il n’ya pas qu’El-Moudjahid à exceller dans cette gymnastique, dans laquelle chacun trouve son compte. Le Temps, journal de Ali Haddad, président du FCE, a ainsi largement repris une interview du même Ali Haddad, accordée au « think tank » Oxford Business Group.

Ce genre de publication a cependant peu d’intérêt. Trop proche du pouvoir, pas assez de distance, et donc peu crédible. A l’inverse, les paroles prononcées par les représentants d’institutions internationales ou ONG reconnues pour leur indépendance, ainsi que celles de responsables étrangers, avec des intérêts bien identifiés, sont plus significatifs.

Des secrets connus de tous

Mercredi 25 janvier, c’est l’ambassadrice des Etats-Unis, Joan A. Polaschik, qui nous jetait des fleurs. L’Algérie est un « partenaire très important », nous a-t-elle dit, dans une interview publiée par le quotidien El-Watan, ajoutant que l’Algérie a « fait de belles choses ». Mme Polaschik nous assure que les Etats-Unis sont « reconnaissants de tout ce que fait l’Algérie pour promouvoir la paix dans la région ». Merci, n’en jetez plus.

De par sa fonction, l’ambassadrice des Etats-Unis à Alger est tenue à ce rôle. Même si, dans au détour d’une phrase, elle nous rappelle une menace qui pèse sur l’Algérie: « il est nécessaire que votre pays reste stable », dit-elle.

Cette menace sur la stabilité du pays avait été longuement évoquée, la veille, par un député et ex-ministre français. Dans un autre style différent, celui du parlementaire qui travaille pour préparer un rapport pour son propre gouvernement, soucieux à la fois de bien servir son pays mais de conserver des contacts amicaux avec le pays qui l’a accueilli, le député PS Jean Glavany affirme crûment que la situation politique en Algérie, comme celles des autres pays du Maghreb, est « fragile », et qu’elle « mérite d’être confortée ». Dans un entretien au journal Liberté, il souligne que l’Algérie subit des « tensions politiques, économiques et sociales », qu’il « y a de grands points d’interrogation pour l’avenir », et que « l’état de santé des dirigeants (maghrébins) pèse sur cette fragilité ». Il s’en inquiète parce qu’il « y a, au Maghreb, un enjeu majeur pour la France et l’Europe ».

Autre visiteur non souhaité, Transparency International a mis le pied dans le plat, mercredi, en publiant son rapport annuel dans lequel, sur 176 pays recensés, elle classe l’Algérie à la 108ème place dans le domaine de la corruption. Le classement 2015, établi sur 168 pays, plaçait l’Algérie au 88ème rang. C’est donc un recul net, qui contredit le discours officiel sur la lutte contre la corruption.

Où on retrouve la main étrangère

Pourquoi ces déclarations, émanant d’ailleurs, ont-elles un résonnement aussi fort dans le pays?  Après tout, la corruption n’est pas une découverte pour les Algériens. L’état de santé du président Bouteflika, l’incertitude sur sa succession, la fragilité des institutions, et l’âge du président Beji Caïd Essebsi ne sont pas des sujets inconnus au Maghreb. La seule révélation concerne peut-être le Roi Mohamed VI, qui serait victime d’une maladie à évolution lente. Mais même cela, ce n’est pas vraiment une révélation. Les initiés le savaient, ou s’en doutaient depuis longtemps.

Ce qui fait la force de ces chiffres et de ces appréciations venues de l’étranger, ce n’est pas tant leur précision ou leur caractère « secret », c’est d’abord l’absence de crédibilité de l’information algérienne. Les institutions et les responsables politiques algériens qui émettent toutes sortes de messages ne sont pas fiables. Une appréciation du ministère des finances ne pèse pas grand-chose face à une donnée émise par le FMI ou la Banque Mondiale. Comment peut-on prendre au sérieux des chiffres émis par l’administration de la santé quand le ministre en fonction affirme que les hôpitaux algériens sont mieux équipés que ceux d’Europe ? Comment peut-on croire à la viabilité d’une politique agricole, ou même établir une politique agricole viable, quand la production de céréales baisse de 20 pour cent juste parce que le nouveau ministre refuse d’avaliser les chiffres truqués laissés par son prédécesseur?

Ce n’est pas la main de l’étranger qui est dangereuse. C’est l’aveuglement de la main algérienne qui lui donne cette influence. A un point tel que l’opinion algérienne peut être façonnée par n’importe quelle main étrangère suffisamment habile pour exploiter la bêtise nationale.

En voulant réorganiser le monde, Donald Trump fait vaciller l’Europe

 

Donald Trump entame sa présidence en fanfare. Il préconise une nouvelle matrice pour fonder les relations internationales, et provoque déjà un séisme en Europe.

Abed Charef

 

L’Europe subit un séisme politique sans égal depuis la chute de l’URSS. Il a suffi d’une interview du nouveau président américain Donald Trump à deux journaux, pour que les fondements sur lesquels l’Europe a été bâtie depuis la fin de la seconde guerre mondiale soient ébranlés.

Pour annoncer son projet qui menace, ni plus ni à moins, de détricoter l’Europe, Donald Trump a choisi deux journaux des pays de ses parents : l’un, britannique du pays de sa mère, écossaise ; l’autre allemand, du pays de son père. Il rend hommage au choix du premier, avec le Brexit, et pourfende le second, qui se veut le cœur de l’Europe. Le nouveau locataire de la Maison Blanche a prévoit que d’autres pays vont suivre la Grande-Bretagne. Pour lui, les choses sont claires : une bonne Europe, c’est une Europe désunie, sur laquelle les Etats-Unis peuvent exercer plus facilement leur domination.

Il s’est aussi violemment attaqué à Angela Merkel, lui reprochant d’avoir sa politique d’accueil des migrants, mais lui reprochant surtout d’être le principal bénéficiaire de la construction européenne, sans donner suffisamment en contrepartie. Second exportateur mondial, l’Allemagne a organisé l’Europe, notamment les anciens pays de l’est, comme un vaste réseau de sous-traitants et de clients pour son industrie, les donnant juste de quoi leur permettre d’acheter des produits allemands, selon une image très répandue chez les détracteurs de Mme Merkel.

Sur ce deuxième point, Donald Trump a touché un point sensible. La plupart des pays européens admettent, sans pouvoir le dire publiquement, que la politique économique et financière de l’Allemagne les met sous pression. Mais jusque-là, ils subissaient cet état de fait sans pouvoir réagir, car ils n’avaient pas d’alternative meilleure. Il faut ajouter que beaucoup en tiraient profit. Un peu comme tous les pays qui subissent les effets de la politiques des Etats-Unis, sans réagir, car ils vivent dans un paradoxe : ils en sont dépendants, certes, mais ils en tirent largement profit à la fois.

Rivalité économique ou militaire ?

Tout en critiquant cette « Europe allemande » de Mme Merkel, Donald Trump courtise la Russie de Vladimir Poutine, qu’il considère toujours comme un rival, parfois comme un ennemi, mais avec laquelle il veut établir une relation d’un type nouveau. Il ne veut pas entrer systématiquement en conflit avec la Russie, comme le faisaient les administrations précédentes. Pragmatique, il préfère plutôt trouver des terrains d’entente, et même de coopération, comme c’est le cas actuellement en Syrie et dans la lutte contre le terrorisme de manière générale. Ce n’est pas un hasard si un porte-parole de la Maison Blanche a envisagé d’étendre cette coopération américano-russe en Syrie dès la première semaine de la présidence Trump.

Aux yeux du nouveau président américain, le grand rival, ou ennemi, de demain, c’est la Chine, seconde puissance économique mondiale, non la Russie. Celle-ci, puissance militaire, n’est pas une rivale sur le terrain de l’économie. Elle n’atteint même pas le poids de l’Allemagne en termes de PIB, alors que les produits chinois ont envahi l’Amérique et le monde, et que la Chine détient près de 2.000 milliards de dollars de dette américaine.

Trump a, sur le terrain de la production de biens, une vision qui peut apparaitre obsolète. Il est obsédé par « l’économie manufacturière ». L’Allemagne lui parait plus dangereuse que la Russie, comme l’illustrent ses propos sur les produits allemands. Sur la cinquième avenue à New-York, on peut trouver de nombreux Américains roulant en Mercedes, a-t-il déclaré dans une première pique contre l’Allemagne. Par contre, a-t-il déploré, en Allemagne, on ne trouve pas de Chevrolet…

Nouvelle vision

Une nouvelle matrice de la politique étrangère américaine est donc en train d’émerger avec Donald Trump. Jusque-là, les Etats-Unis, hyper-puissance, voulaient maintenir une supériorité sur la Russie, en s’appuyant sur une Europe viable sur le plan économique et intégrée à l’OTAN sur le plan de la défense. La Chine était perçue comme un pays émergent, mais ne représentant pas une menace immédiate. Sa forte présence économique devait être contenue par le biais d’un traité trans-pacifique.

La nouvelle matrice de la politique étrangère américaine place donc la Chine comme premier rival. Dans cette optique, le plus grand danger serait de voir Chine et Russie se rapprocher davantage : les deux pays se concertent déjà au sein des BRICS, et la Russie est devenue en 2016 le premier fournisseur de pétrole de la Chine. Cette tendance est insupportable pour Donald Trump. Elle réduirait, à terme, les Etats-Unis à un second rôle, au vu de la puissance économique et démographique de la Chine, et de la puissance militaire, de la géographie et des ressources de la Russie. Il faut donc à tout prix éviter ce rapprochement qui suscite en méfiance extrême envers la Chine. Ce n’est pas anodin : une des premières décisions de Donald Trump a été de signer l’acte de sortie des Etats-Unis du traité trans-pacifique, qui n’est même pas entré en vigueur.

Donald Trump se place donc dans cette optique de freiner un rapprochement sino-russe quand il fait l’éloge de Vladimir Poutine. Il est déjà dans la nouvelle matrice, alors que ses rivaux, et même ses partenaires du parti républicain, sont encore dans l’ancienne matrice. Ce qui explique cette impression de désordre entre les déclarations de Donald Trump et celle de certains de ses nouveaux ministres, qui continuent encore à regarder l’Europe et la Russie selon les dogmes de la seconde moitié du 20ème siècle.

La première sortie de Donald Trump, après son investiture, prend tout sens. Il s’est rendu au siège de la CIA, le temple où est pensée et mise en œuvre l’organisation du monde dans l’optique américaine. Il a voulu rassurer la puissante centrale de renseignement, et dissiper les malentendus nés de l’attitude ouvertement hostile de l’ancien patron de la CIA. Mais il a surtout voulu partager sa propre vision du monde et ses priorités.

Au congrès, dont l’ancien président, républicain, Paul Ryan, lui avait publiquement affiché son hostilité pendant les primaires, il devra également convaincre. Car le congrès est encore largement dominé par les partisans de l’ancienne politique.

L’isolement de Mme Merkel

Dans cette nouvelle configuration envisagée par Donald Trump, l’Allemagne, naguère maître de l’Europe, se retrouve dans une position particulièrement fragile. Tranquillement installée depuis des décennies sous le parapluie nucléaire américain, elle avait poussé ses pions à travers l’Europe, pour construire un espace économique à sa convenance. Elle se retrouve brutalement dans un nouveau monde, d’autant plus inquiétant que Donald Trump pousse le bouchon jusqu’à estimer que l’OTAN est « obsolète ». Comment assurer la sécurité de cet espace européen, l’un des plus prospères au monde, si la couverture de l’OTAN, assumée à près de 70% par les Etats-Unis, venait à disparaitre ? La question a provoqué un vent de panique en Allemagne.

Des proches de Donald Trump tentent de tempérer ces propos. Ils assurent que l’OTAN ne va pas disparaitre, mais changer d’optique. Ils insistent également sur la nécessité des pays membres de contribuer davantage au financement de l’alliance atlantique, en réalisant l’objectif de deux pour cent du PIB consacré à la défense. Ils disent aussi que les attaques frontales de Donald Trump visent à lui permettre de tout renégocier dans de meilleures conditions.

Mais cela ne suffit pas à dissiper les inquiétudes. D’autant plus que le coup de massue arrive dans une période particulièrement agitée, avec l’afflux des migrants, l’irruption du terrorisme en Europe, et l’effet du Brexit, qui montre à l’Europe que rien n’est définitivement acquis, qu’une construction savamment menée depuis plus d’un demi-siècle peut s’écrouler.

De plus Angela Merkel se trouve bien seule. Son premier partenaire, la France, est en zone de turbulence. François Hollande est sur le départ, alors que les décisions urgent. Mme Merkel a reçu lundi 23 janvier François Fillon, favori de la présidentielle française, qui semble mesurer la gravité de la situation. Il a en effet appelé à « un sursaut » de l’Europe, « menacée de disparition ». Elle devrait aussi recevoir le candidat de la gauche, au cas où, pour tenter d’ébaucher une attitude européenne commune en attendant la présidentielle française. Mais d’ici là, c’est à Mme Merkel de porter le fardeau.

Poutine pousse ses pions

La chancelière allemande est d’autant plus troublée qu’elle voit bien que la nouvelle politique américaine, conciliante avec la Russie, se met déjà en place. Déjà, en Syrie, la Russie, avec l’accord, si ce n’est à la demande d’Israël, a fait la guerre que les Etats-Unis ne pouvaient mener. En Méditerranée et en Libye, où l’Europe a prouvé son incapacité contenir la crise, la Russie commence à marquer des points. C’est le signe d’un virage majeur : les Etats-Unis admettent que la Russie est un partenaire non seulement possible, mais souhaité, dans la lutte antiterroriste.

Le nouveau rôle dévolu à la Russie explique peut-être la colère l’intelligentsia française dite de gauche, qui s’acharne contre Moscou et Poutine.  Pourtant, cette lame de fond n’épargne pas la France elle-même : le favori de la prochaine présidentielle française, François Fillon, est l’un des hommes politiques français le plus proche de la Russie. Il est même accusé de « russophilie ». Sans aller jusqu’à dire que c’est le secret de son succès aux primaires de la droite, il n’est pas inutile de noter que François Fillon fait partie de la droite dure, identitaire, partageant une base idéologique commune avec Donald Trump et Vladimir Poutine.

L’Amérique n’est plus toute seule

Ceci dit, Donald Trump n’est pas certain d’imposer cette vision du monde aux institutions américaines et à l’extérieur. Sur le plan interne, il devra d’abord affronter et convaincre l’establishment. Sur ce terrain, il souffre d’un handicap sérieux : Donald Trump n’est pas un homme politique professionnel, et ne connait pas suffisamment les rouages de l’administration et du congrès. Il devra vaincre l’inertie des appareils, qui auront du mal à s’adapter à sa nouvelle vision. Mais il devra surtout marquer des points sur le plan économique et social, pour se donner la force nécessaire en vue d’imposer sa vision à ses partenaires.

A l’extérieur, il devra convaincre l’Europe, ou, plus probablement, la mettre devant le fait accompli. Cela ne se fera pas sans dégâts. Bien qu’elle soit affaiblie, et qu’elle traverse une période difficile, l’Europe reste un espace économique majeur, et l’idée européenne est encore très forte. Mme Merkel a annoncé la couleur : « l’Europe compte sur elle-même », a-t-elle dit. Elle est certaine de trouver de nombreux alliés, qui peuvent se baser sur des données simples : l’espace ouest-européen est prospère, il n’a pas connu de guerre depuis les débuts de la construction de l’Europe, et il a mis en place des mécanismes de négociations complexes mais qui ont fait leurs preuves.

Mais le président américain n’en tiendra probablement pas compte. Personne ne se fait d’illusion : le traité de libre-échange Europe – Etats-Unis (TAFTA), en négociation, ne figure pas dans les projets du président américain, qui a d’ores et déjà annoncé de prochaines négociations pour réviser l’ALENA, un accord déjà solidement implanté pour réguler les échanges entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique.

La Chine communiste pour sauver le capitalisme ?

Il faudra surtout surveiller l’attitude de la Chine et de la Russie. Que gagne chaque partenaire dans la nouvelle configuration souhaitée par Trump ? Pour la Russie, la tentation est grande de tirer profit d’un rapprochement avec les Etats-Unis, au moins dans un premier temps. Il sera toujours temps d’aviser plus tard, pour voir si Donald Trump a pour objectif de négocier avec la Russie comme un partenaire de première catégorie, ou de la transformer en un grand pays européen, mais un banal pays européen.

Quant à la Chine, elle joue sur du velours. C’est elle qui défend aujourd’hui la liberté économique, face à une Amérique qui veut revenir au protectionnisme, alors que c’est précisément la liberté de commerce qui a fait la fortune de l’Amérique.  Pour le premier pèlerinage d’un président chinois à Davos, Xi Jinping avait le beau rôle, le 17 janvier, lorsqu’il s’est présenté en apôtre du libre-échange. Il a qualifié de tentative allant « à rebours de l’histoire », « toute tentative de stopper les échanges de capitaux, les technologies et les produits ». « Personne n’émergera en vainqueur d’une guerre commerciale », a-t-il averti. Un discours totalement à l’opposé de ce dit Donard Trump.

La Chine, dernier empire communiste, va-t-elle devenir l’ultime sauveteur du capitalisme mondial, contre le protectionnisme américain? Décidément, l’ère Trump commence d’une manière aussi imprévisible que le nouveau président américain.

Les Frères musulmans pressent les islamistes algériens à unifier leurs rangs

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Quand l’utilité du vote suscite un doute légitime

 

Le gouvernement met les partis en accusation. Il veut lancer la balle de l’impasse dans le camp de l’opposition.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 janvier 2017)

Face aux échéances électorales qui se rapprochent, les partis n’ont guère d’alternative. Ils n’ont pas de bon choix à faire. Ils n’ont que des choix moins mauvais que d’autres. Contraints de trancher la délicate question de la participation dans des conditions défavorables, ils se résignent à accepter un fait accompli face auquel ils mesurent leur impuissance.

Participer à une élection est un moment fort dans la vie d’un parti.  Cela permet d’engager un débat politique, de préparer un programme, de recruter, de mobiliser et de faire vivre l’appareil. Cela permet aussi de mesurer son implantation au sein de la société, et ses capacités de lancer de nouveaux talents dans la compétition. Aucun moment n’est aussi favorable à la vie partisane qu’une campagne électorale.

Mais il y a aussi un revers. La préparation des élections donne souvent lieu, dans une démocratie balbutiante, à des querelles incessantes, à des divisions, voire à des conflits qui peuvent déboucher sur des scissions. Car il faut satisfaire des appétits et des ambitions, alors que le nombre de places à pourvoir est forcément limité. La lutte est particulièrement féroce quand il s’agit de candidatures à la députation, qui déclenchent une course forcenée à la représentation.

Tiraillements

Ne pas aller à l’élection, dans de telles conditions, peut laisser des séquelles. Les militants concernés, et notamment les candidats potentiels, se sentent lésés. Ils ont l’impression de rater une opportunité, de passer à côté d’un évènement politique important. Même quand la décision est bien encadrée politiquement, comme ce fut souvent le cas pour le FFS, l’impression de laisser la gestion des affaires du pays à des opportunistes de tous bords ne laisse pas indifférent. Pour des partis en construction, comme Talaiaa eL-Hourriate de Ali Benflis et Jil Djadid de Sofiance Djillali, le sentiment de rater une occasion sérieuse de construire un appareil politique ne peut non plus être éludé, même si la décision est fondée sur de solides arguments politiques.

En tête des arguments qui poussent au boycott, il y a évidemment celui de refuser de cautionner le fait accompli,  d’avaliser une compétition qu’on sait inéquitable, inégale et injuste. Et dans le cas de l’Algérie, à de rares exceptions près, le résultat vote a toujours été prédéterminé. L’urne est une formalité destiné à avaliser une décision prise en amont quand il s’agit de présidentielle, et un moyen d’offrir quelques strapontins aux différentes clientèles et à des opposants qui servent, malgré eux, de caution, quand il s’agit d’élections législatives ou locales. En tout état de cause, les partis de l’administration, FLN et RND principalement, en sont toujours les principaux bénéficiaires.

Un parlement sans pouvoir

A cela, il faut ajouter le rôle insignifiant du parlement algérien, résultant d’un dispositif constitutionnel inadéquat, aggravé par la pratique politique du pays. La constitution, y compris celle amendée il y a deux ans, a mis en place un système hyper-présidentiel, ne laissant que peu de place au parlement. Celui-ci n’a pas de poids face à l’institution présidentielle. De plus, le premier ministre, qualifié de « coordinateur » du gouvernement par un ancien titulaire du poste, Abdelaziz Belkhadem, n’a pas son propre programme, mais se contente d’appliquer celui du chef de l’Etat.

Le président n’est pas tenu de nommer le premier ministre parmi la majorité électorale, qu’il se contente de consulter. Le parlement ne peut réellement censurer le gouvernement. Dans les faits, c’est plus grave : il ne discute pas les projets de loi pour les amender ou les rejeter, mais il les « enrichit », dans la grande tradition du parti unique.

Un tel tableau n’encourage guère à aller aux élections. Ce qui n’a pas empêché le ministre de l’intérieur, M. Noureddine Bedoui, de faire une curieuse sortie cette semaine, sommant les partis de participer aux élections, faute de quoi ils risquaient de perdre leur agrément. Est-ce un moyen de faire pression sur les partis encore hésitants, ou un projet mûrement réfléchi ? Difficile à dire pour le moment. Mais la sortie du ministre de l’intérieur confirme que le pouvoir est disposé à verrouiller davantage le jeu politique.

L’art de verrouiller

Pour l’heure, le pouvoir a réussi à se préserver en verrouillant le jeu. Dans son optique, c’est un succès. Il renforce ainsi son propre sentiment de victoire, et s’accorde de fait un satisfecit. Il a réussi à éviter l’émergence de forces politiques concurrentes. Il est donc certain de se perpétuer, même si épisodiquement, il est obligé d’intégrer, à la marge, de nouveaux clients et de nouvelles ambitions.

Dans la logique des réseaux qui contrôlent le pouvoir, la situation actuelle de l’Algérie est acceptable, sinon bonne. Il n’y a donc aucune de raison de changer. Une telle appréciation les amène naturellement à reproduire les mêmes mécanismes, qui déboucheront sur les mêmes résultats. Depuis deux décennies, l’Assemblée nationale est dominée par le duo FLN-RND. La prochaine élection ne risque guère de changer la donne, et le pouvoir s’en satisfait. Il pense avoir mis l’opposition dans une impasse : ou elle participe aux élections et elle cautionne ; ou bien elle boycotte, et elle se met hors jeu.

Mais l’impasse est celle du pays avant d’être celle de l’opposition. Faire un bilan sans évoquer Khalifa, Chakib Khelil, les scandales à répétition et l’échec économique, reconnu par le président Bouteflika lui-même, n’a pas de sens. Planifier pour maintenir le pays dans cette fosse à scandales n’est pas un projet politique. Maintenir une impasse intégrale, avec un pays qui tourne à vide, non plus. Et ça, ce n’est pas la faute de l’opposition.