Boualem Charef appelle les footballeurs professionnels à faire preuve de solidarité

Je republie ce texte mis à jour de Boualem Charef, professeur à l’ISTS, ancien co-entraineur de l’équipe nationale. Il appelle à la concertation et à la solidarité pour reprendre les compétitions dans un autre état d’esprit.

 

Par Boualem Charef

 

Dans le contexte actuel que vit l’humanité entière, l’activité footballistique ne doit pas constituer une exception. Le gel de toute activité sportive collective ou causant le regroupement de plusieurs personnes en public ou à huit-clos est d’une logique implacable. Tout groupe social, quel que soit son importance numérique ou démographique, doit en cas de situation difficile ou conflictuelle se référer à ses repères scientifiques, religieux, juridiques ou sécuritaires, selon la spécificité de la situation.

Actuellement, et avec ce que vit l’humanité, on doit avoir deux priorités, à savoir gérer la situation actuelle qui doit préserver les vies, et le maintien d’une activité, privée et publique, pouvant garantir la survie socio-économique (besoins quotidiens de consommation). Le plus grand effort doit cependant être orienté vers l’assainissement des comportements afin de combattre positivement le fléau covid-19.

Les conséquences du covid-19 ne sont pas nés d’une crise financière proprement dite, mais d’une crise liée à l’interruption des activités humaines. Les gens vont cesser de voyager, de sortir, de dépenser de l’argent, de partir en vacances, d’assister à des événements, d’assister aux cérémonies et fêtes sociales, et même d’aller aux lieux de culte au cimetière. Il reste à voir ce que l’avenir nous réserve exactement.

Les problèmes qui nous préoccupaient quelques semaines auparavant, et qui revêtaient une grande importance, sont devenus insignifiants pour les gens responsables. La situation actuelle exige de nous, footballeurs, en tant que personnes et citoyens, d’observer deux choses essentielles : renoncer à nos désirs individuels et afficher une solidarité à tous les niveaux.

Avant de signer la reddition de son pays en 1945, l’empereur Hirohito du Japon a convoqué son premier ministre pour s’inquiéter de deux choses : l’école et la justice. Notre baromètre et repère de planification et de travail avec les jeunes catégories est et restera toujours le calendrier scolaire.

LES EFFETS DU COVID-19

Peut-être que certaines choses seront différentes. Et si ce n’était plus la même chose qu’avant ? Voilà à ce que nous devons nous préparer, réfléchir et agir ensemble.

Est-ce que la « crise du Covid-19 » pourra constituer un événement historique ? Oui, certains scientifiques parlent déjà d’une crise profonde (ou de bifurcation), qui signifie changement de cap.

Selon Horx, nous apprenons à nouveau à communiquer correctement entre nous et nous ne nous cachons plus derrière des messages. Mieux encore, nous nous écoutons à nouveau ! Nous prenons plus de temps pour les besoins mutuels, nous sommes atteignables, les négociations sont courtoises car nous souhaitons pouvoir compter les uns sur les autres !

Il y’aura surement beaucoup de changements comportementaux. Le virus est là et pourrait même permettre d’accélérer l’un ou l’autre changement. Comment équilibrons-nous notre balance entre vie privée et vie professionnelle ? Comment concevrons-nous nos plans quotidiens ? Comment nous, techniciens, procèderons à l’avenir dans notre façon d’agir (planification et gestion de la performance) ? Prenons-nous suffisamment de temps pour notre développement personnel ? Et qui sait, peut-être même que certains de ces comportements se poursuivront au-delà de la phase actuelle du Covid-19.

LA REINITIALISATION DES VALEURS

Nous devons nous préparer à cette transformation à venir, car nous avons besoin de solutions durables, pour la période post-Covid-19 immédiate et pour le futur.

Le monde tel que nous le connaissons est en train de se dissoudre. Au lieu de revenir à la normale, la vie et la pensée changeront, il y aura un avant et un après covid-19virus mais, rassurez-nous, les choses iront bien. « Se pourrait-il que le virus ait changé nos vies vers une direction dans laquelle elles voulaient de toute façon aller ? » (Al kadha wa Al kadar).

Selon Edelkoort, le virus covid-19 offre « une page vierge pour un nouveau départ ». C’est également une réinitialisation des valeurs, car le fléau nous a imposé une « quarantaine de consommation ». Cela signifie que les gens s’habituent à posséder moins, à voyager moins, à dépenser moins. Il nous force à avoir plus de contact avec nos proches (famille, amis, voisins), et à apprendre à devenir autonomes et conscients. De cette façon imposée, nous remettons chaque jour en question tous les systèmes que nous connaissons depuis notre naissance et sommes obligés de penser à leur disparition éventuelle.

Alors au lieu d’être tétanisé par la peur, regardez plutôt vers l’avenir. Faisons face ensemble au fléau.

Scientifiquement parlant cela veut dire : se préparer. « Sur le plan neurobiologique, la peur et l’adrénaline sont remplacées par la dopamine, une sorte de futur médicament de l’organisme. Alors que l’adrénaline nous amène à fuir ou à combattre (ce qui n’est productif ni sur le fauteuil du dentiste, ni dans la lutte contre le covid-19virus), la dopamine ouvre nos synapses cérébrales : nous sommes excités par ce qui va arriver, curieux, prévoyants, inventifs. Si nous avons un niveau de dopamine optimal, nous faisons des plans, nous avons des visions qui nous conduisent à l’action prospective, le cas contraire où nous nous soumettrons à la pression de la rue, et des intérêts malveillants, nous courons encore une fois vers l’inconnu.

LA SOLIDARITE

La solidarité n’est pas quantifiable, elle est surtout relative, car chaque apport, chaque contribution est le bienvenu. L’idéal, c’est qu’ils soient opportuns, spontanés et touchent en premier l’environnement proche à savoir la famille et les voisins (confinement oblige). Ils ne doivent pas être seulement matériels mais aussi par l’acte (comportement exemplaire et discipline) et la parole (s’enquérir de l’état d’autrui).

Montrer aux gens comment se laver les mains est absurde pour un musulman qui est censé faire ses ablutions au minimum cinq fois par jours. Jongler avec du papier hygiénique est lui immoral devant des gens qui ne peuvent se le permettre ou ne l’ont jamais utilisé est devient par conséquence un acte d’indécence.

La solidarité dans le milieu footballistique doit être mesurée et évaluée à tous les niveaux. Elle doit avant tout sauver le football de masse -amateurs et jeunes- qui représentent la grande majorité des pratiquants.

Le football est une force motrice de la société algérienne, il a été, à tort ou à raison, utilisé selon les circonstances et les opportunités. Jouer dans des stades vides est certes aberrant, reprendre rapidement avec tous les risques le serait plus. La raison doit l’emporter sur la tentation et la passion. Donnons le temps de murir nos idées, de bien les retourner comme un café bien torréfié dont la saveur future plaira et conviendra à tout le monde.  L’avenir collectif du football national passe avant le profit et le trophée individuel.

Nous algériens, malheureusement d’ailleurs, pensons tout savoir, pouvons tout faire et croyons tout permis. Et c’est ainsi que l’égoïsme et le profit individuel guident nos réflexions, et nos comportements deviennent incontrôlables.

Enfin, ce qui reste, c’est la famille, le respect de la vie humaine sacrée par Dieu, la solidarité, l’humilité, et le respect des personnes, des lois et du savoir.

Certes la charité n’est pas toujours ostentatoire, mais elle le doit aussi pour inciter et susciter l’acte noble afin de servir d’exemple. L’élan de bravoure de Ronaldo (d’ailleurs pas seulement cette fois-ci), de Mohamed Salah, de Lewandowski, de Gundugan, des joueurs de la Juventus, de la Nationalmannschaft et, localement d’autres, doivent être loués et leurs auteurs félicités.  Reus, à lui seul, en plus de sa contribution collective, a octroyé 250.000 euros pour les entreprises de sa localité. Alors Messieurs les pros, vous qui peut-être, êtes mieux nantis et que Dieu vous en rajoute, où êtes-vous ? Ne nous parlez surtout pas de jalousie !

LA PAROLE AUX SAGES

Le report des compétitions internationales qui dépendent et engrangent des sommes d’argent colossales est une décision courageuse, responsable et importante basée sur des motifs scientifiques rationnels (FIFA, CAF, UEFA…)

A partir de cela le football recule ainsi en arrière-plan de nos préoccupations quotidiennes. Nous tous devons-nous conformer aux règles fixées par l’autorité (Scientifique, religieuse et sécuritaire), afin que les efforts soient les plus optimaux possibles dans notre lutte contre ce fléau. Et c’est pour cela que notre abstinence d’organiser les matchs de football reflète le premier pas de notre part de contribution afin de bloquer l’expansion de celui-ci. Egal si cela durera, deux semaines, deux mois ou plus. L’essentiel est la préservation des vies humaines.

Alors que la santé de toute la société algérienne est en danger, son économie, sa stabilité et son intégrité menacée, alors le football et l’activité sportive doivent donner l’exemple dans l’unité, la solidarité et l’altruisme. Imaginons un stade du 5 Juillet avec 50.000, un 19 Juin avec 40.000 et un Hamlaoui aven 30.000 spectateurs, et parmi eux se trouvent des personnes porteuses du virus. Ce qui est sûr c’est qu’au moins le tiers serait infecté et le propageront dans leur environnement immédiat dès leur retour. La responsabilité est plus que grande, elle est immense, insupportable. Là-dessus Klopp avait déjà qualifié l’organisation du match Liverpool-Atletico Madrid d’acte criminel.

La quarantaine, le confinement sanitaire, le couvre-feu nous privent certes de nos libertés et habitudes sociales reflétant notre chaleur humaine qui varie selon la région et les couches sociales, mais développer notre patience. Seulement nous devons continuer notre chemin de survie avec des rythmes et des activités appropriées et vitales (éducation, lecture, recueillement, agroalimentaire et sécuritaire). Oui à propos de lecture, l’Algérie a depuis longtemps oublié de lire !

Pour ce qui du religieux (ne plus revivre le spectre des années 90) et sécuritaire, il faut laisser la responsabilité et la parole aux personnes compétentes et reconnues, chacune dans son domaine, et aux services de sécurité. Quant à nous, responsables du mouvement sportif national d’une manière générale et du football en particulier, nous devons regarder vers l’avenir, réfléchir à la conception de différentes variantes de scénarios afin de garantir le nouveau départ et pas seulement la continuité de l’exercice actuel (saison 2019-2020) gestion de la pratique de notre discipline à tous les niveaux. Pour cela nous devons trouver des solutions dont le principal bénéficiaire serait l’intérêt du football national. En ce sens toutes les structures d’organisation et d’accompagnement (FAF, Ligues, structures et commissions, encadrement technique, administratif et médical) faisons tout pour le maintien des structures de pratiques existantes (ligues et clubs). Il ne faut pas profiter des situations difficiles que vivent certains, ni se baser des critères régionalistes, politiques, clubards, mais privilégier le « Football National » : revivons le 15 Avril 1958 (naissance de l’équipe du FLN).

Nous devons exploiter cette situation comme opportunité de changer nos mentalités et penser autrement, avec plus de flexibilité, rationalité et objectivité. C’est seulement après avoir vaincu notre adversaire commun, le corov-19, qu’on retrouvera nos libertés individuelles. Et c’est pour cela que notre deuxième pas est l’abstinence en respectant le confinement à la lettre.

Au vu du développement dramatique du fléau et des prévisions de retour à la normale, il serait sage de bien réfléchir à l’avenir du football et non pas seulement à la programmation du reste de la compétition de la catégorie senior. Toute programmation doit être assujettie à l’approbation des autorités sanitaires, le MJS et sécuritaires et doit prendre comme repère les dates fixées par les instances internationales (FIFA et CAF). Dans cet ordre d’idée, les autorités compétentes de la gestion du football (FAF et ligues) doivent avoir une concertation régulière et officielle avec les clubs. Dans ce contexte l’apport des techniciens avérés est primordial.

Le covr-19 a mis à nu beaucoup de carences dans les comportements et le mode de gestion de la société algérienne et spécialement le football. En premier la FAF, qui doit disposer d’un Collège Technique National censé être la boîte à idées en matière de réflexion sur le développement du football. Celui-ci n’existe plus et la FAF ne voit pas son utilité.

L’absence de l’association des entraîneurs qui n’a jamais fonctionné et qui a été toujours phagocytée par la FAF. Il est de même pour celle des joueurs.

 

Les conditions de la reprise

Au lieu de lancer des ballons d’essais individuels selon l’intérêt individuel à travers des canaux lobbyistes, il serait recommandé de faire une étude exhaustive sur les différents scénarios de la reprise de la pratique compétitive qui, au vu de la situation vécue, doit être précédée d’une préparation appropriée.

L’utilisation de la visio-conférence et le Net seraient un moyen idéal afin d’échanger directement puis de développer des suggestions et les envoyer aux concernés pur enrichissement et avis.

La problématique de l’organisation de la reprise de l’activité doit toucher les points suivants :

  • Début de la saison prochaine (comme référence essentielle) ;
  • Le mode de continuité de la saison actuelle ;
  • La situation règlementaire des joueurs, entraîneurs et staffs administratifs et médicaux par rapport à la saison actuelle et la saison 2020-2021 ;
  • L’organisation des jeunes catégories par âge pour la saison 2020-2021 ;
  • La prise en considération du reste de la scolarisation des enfants et jeunes avec l’approche des dates d’examen.
  • La présence du moins de ramadhan et les conditions climatiques (chaleur) et sécuritaires pour les matchs en nocturne ;
  • Comment allier programme scolaire et programme sportif ?
  • L’incidence du carême sur les jeunes en âge de croissance, surtout que ceux-ci sont programmés en début de journée avec des températures accablantes. Doit-on maintenir les mêmes règlements ? etc.
  • Autre question pertinente : qu’adviendra-t-il du championnat du sud si les matchs sont reportés au-delà du moins de mai ? Qui pourrait jouer par 44 degrés ?

 

Concertation et sagesse

La FAF et les ligues ne doivent faire ni de déclaration ni de prendre des décisions hâtives, mais au contraire mettre sur table toutes les probabilités avec discernement, arguments, sagesse et responsabilité et ne pas donner l’occasion aux profanes de faire des propositions egocentriques :

  • Arrêter le championnat et ne pas déclarer de vainqueur ;
  • Jouer un championnat à blanc ;
  • Reporter la coupe d’Algérie ;
  • Pas d’accession et pas de rétrogradation ;
  • Faire accéder selon le classement actuel des divisions inférieure, etc.

Le sport en général et le football en particulier représente quelque chose d’important, pour beaucoup de gens. Il y’a des enjeux financiers (clubs, joueurs, managers, médias, industriels et équipementiers), pour d’autres c’est la passion, l’émotion, voire un moyen d’expression (amateurs et supporteurs). Mais il y’a plus important encore, la préservation de la vie humaine, la cohésion sociale et la stabilité sécuritaire. Et dans cette dernière optique, nous devons peut être patienter quelques mois encore, et non pas quelques semaines!

Face au coronavirus, les fetwas n’ont aucune valeur

Abed Charef

On le sait : le système de santé algérien est défaillant.

On le sait : l’Algérie est un pays était mal géré. Ce n’est pas pour rien que 25 ministres de l’ère Bouteflika ont aujourd’hui affaire à la justice, nombre d’entre eux sont en détention, et deux anciens premiers ministres ont déjà été lourdement condamnés, en attendant d’autres procès où ils risquent de nouvelles peines.

On le sait : cet héritage de l’ère Bouteflika fait que l’Algérie est aujourd’hui un pays en grande difficulté face à l’épidémie de coronavirus.

Tout cela, on le sait. Le peuple algérien l’a suffisamment bien exprimé le 22 février 2019 pour que plus aucun doute ne soit permis.

Après avoir énuméré ces tares du système, que doivent faire les Algériens?

Ils continuent à dénoncer la iissaba, ou les iissaba, et à faire l’éloge du hirak, le plus beau mouvement de protestation au monde, qui a mis mis à nu le système ?

Ils continuent à dénoncer les insuffisances dans la riposte face à la pandémie, avec un personnel démuni, le manque de moyens, de matériel et de lits, l’incohérence de certaines décisions, le manque de fermeté ou le trop de fermeté qui s’annonce ? Ils continuent à dénoncer le manque de civisme des aaraya (va-nu-pieds), la voracité des uns, l’incompétence et le laxisme des autres ?

Et demain, si la situation exige une intervention de l’armée, pour contribuer à maintenir l’ordre et à déployer des hôpitaux de campagne, continueront-ils à polémique sur « madania machi aaskaria » (état civil et non militaire) ?

Priorités

Il y a, dans le pays, des priorités.

Il y a, certes, de vieux contentieux à régler : un système à changer, un mode de gouvernance à revoir complètement, des institutions à construire ou à réhabiliter, des questions politiques majeures à trancher. Ces questions seront de nouveau posées dans trois mois, dans six mois, dans un an. Elles seront abordées dans un contexte totalement nouveau, car d’ici la disparition de la pandémie du coronavirus, des bouleversements majeurs vont intervenir sur le rôle de l’Etat, la démocratie, la gestion des relations internationales et la mondialisation.

Mais d’ici là, des urgences s’imposent en Algérie. Des urgences qui font qu’un mot, un geste, une décision, peut coûter des dizaines, voire des milliers de vies humaines. Ce qui devrait inciter à plus de lucidité, plus d’humilité, plus de retenue, notamment de la part des intervenants dont la voix porte auprès des Algériens. Trop de gens disent n’importent quoi, avec une légèreté criminelle.

Il est temps, il est vital de revenir à plus de pondération, de lucidité, de raison, de bon sens.

Pour revenir à la raison, quelques rappels s’imposent.

  1. La pandémie du coronavirus est la plus grave que l’humanité ait à affronter depuis un siècle.
  2. Aucun pays au monde n’est à l’abri face à une telle situation. Ni les Etats-Unis, ni la Chine, ni l’Europe, (près de deux tiers du PIB mondial à eux trois), n’ont les capacités de faire face à ce cataclysme sans subir des milliers de morts et des dommages considérables à l’économie et à la société. L’Algérie encore moins. Qui aurait imaginé que l’Italie, la France et l’Espagne, pays de la douceur de vivre, seraient les plus vulnérables face à une épidémie ?
  3. S’acharner sur les défaillances du système de santé algérien ne mène à rien. Il y a nécessité de construire, d’innover, d’apporter des solutions. Pire : s’acharner sur le système de santé, c’est risquer de pousser à l’indiscipline, à la débandade, à la panique, qui peuvent s’avérer encore plus dangereuses que la pandémie elle-même.
  4. La riposte à la pandémie ne peut s’organiser qu’autour de l’Etat, de la santé publique et de la puissance publique. Les autres partenaires ne peuvent qu’apporter un complément, parfois déterminant, à l’action de la santé publique, non se substituer à elle. Toute idée de riposte sans l’Etat, contre l’Etat, est une œuvre de sédition dangereuse. Les appels à s’auto-organiser ou à créer des « comités populaires » supposés remplacer les institutions publiques sont particulièrement dangereux, car ils risquent de semer la confusion, de favoriser l’indiscipline et de démobiliser la population, qui a besoin de repères, de normes, de règles.
  5. Cela ne signifie pas pour autant que l’action de l’Etat n’est pas critiquable. Bien au contraire. Les décisions prises par les pouvoirs publics, en gros conformes à ce que recommande l’OMS, peuvent être critiquées, notamment à trois niveaux. D’abord, le tempo : trop tôt, trop tard, les spécialistes en mesure de donner un avis qualifié divergent; ensuite, le gouvernement a peut-être tardé à créer une autorité chargée d’assurer une veille scientifique et rigoureuse de la situation ; enfin, cette autorité devrait disposer de plus de pouvoirs : c’est elle qui devrait présenter les grandes recommandations, comme un éventuel confinement général, le recours exceptionnel à certains traitements expérimentaux, et toute autre mesure qu’elle jugerait nécessaire. Mais le débat technique sur ces questions ne devrait en aucun moment saper le fonctionnement de l’action publique.
  6. Inévitablement, la question démocratique est posée. S’exprimer librement est un droit. Mais ce droit ne peut être exercé sans responsabilité, sans lucidité, sans peser les enjeux. Sans humilité.

Des voix, nombreuses, se sont exprimées pour demander telle ou telle mesure. Prenons l’exemple du confinement général. C’est, apparemment le moyen le plus sûr pour contenir l’expansion de la pandémie. A titre personnel, j’y adhère. Mais je ne suis pas qualifié pour dire si c’est la bonne formule ou non, encore moins à exiger que c’est la mesure à prendre tout de suite. Il y a des gens plus compétents.

Je note seulement que les partisans de cette formule citent, à raison, le modèle chinois, qui a fait ses preuves en recourant à cette mesure extrême.

Je note cependant qu’il ne suffit pas de copier un modèle, encore faut-il avoir les moyens de le réaliser. La Chine dispose d’une économie puissante, avec une technologie très avancée dans le domaine des biotechnologies. De plus, la société chinoise est très disciplinée, avec un Etat autoritaire fort et apparemment peu contesté. C’est un euphémisme que de dire que le pouvoir en Algérie ne bénéficie pas de la même autorité.

La Chine a mis en confinement la région de Wuhan, avec ses 56 millions d’habitants. Cela représente l’équivalent de la France ou de l’Italie. 1,3 fois l’Algérie.

Mais cette province ne représente que 4% de la population chinoise. En gros,toutes proportions gardées, c’est comme si l’Algérie décidait un confinement total de la wilaya de Blida. Pendant ce temps, le reste de la Chine fonctionnait, et assurait le fonctionnement du pays, ce qui permet d’organiser la solidarité avec la province touchée.

Que deviendrait l’Algérie en cas de confinement général, qui devrait éventuellement se prolonger pour un mois, deux mois, voire un trimestre ou plus ? Sera-t-il possible d’assurer le ravitaillement des populations, d’assurer l’ordre, d’éviter de sombrer dans la pauvreté ? A quel prix ?

Ce sont des questions qu’il faut envisager. Qu’il faut poser. Et qui montrent à quel point sont superficielles ces affirmations selon lesquelles « il faut absolument » faire tel choix ou prendre telle décision. Tout comme sont ridicules ces condamnations de l’autorité, qu’elles émanent de Ali Belhadj, qui refuse la fermeture des mosquées, ou celles d’autres ayatollahs anonymes, heureux de criminaliser le pouvoir.

Chine, Etats-Unis et Europe : Le coronavirus redessine la carte du monde

Abed Charef

La pandémie du coronavirus met en jeu une rivalité sino-américaine qui s’étend à des terrains insoupçonnés.

Les deux premières puissances économiques mondiales jouent une partie serrée, décisive pour le leadership mondial de l’après-crise. Plus que la pandémie, plus que le nombre de victimes, c’est l’organisation du monde d’après le coronavirus qui se joue en ce moment.

Le président Donald Trump parle systématiquement de virus chinois quand il évoque la pandémie, laissant entendre que la Chine aurait commis quelque négligence dans la gestion de la pandémie, ou qu’elle aurait quelque chose à cacher. Cet acharnement laisse supposer que les Etats-Unis pourraient détenir des informations précises, qui leur permettent de maintenir la pression, alors que partout ailleurs, le discours est plutôt à la coopération, à la solidarité et à l’entraide.

Le secrétaire d’Etat Mike Pompeo a enfoncé le clou en déclarant hier encore que les autorités chinoises doivent mieux coopérer en partageant toutes les informations collectées sur le coronavirus, laissant lui aussi entendre que Pékin n’a pas tout dit.

Pourtant, ce que dit le président Donald Trump ne se limite pas à la parole d’un dirigeant narcissique, impulsif, habitué à régler les conflits internationaux à coups de tweets. Le patron de la Mison Blanche est aussi appuyé par des instituts de recherche et des organismes crédibles, qui posent des questions légitimes, même si les réponses ne sont pas encore totalement convaincantes.

https://bit.ly/3bagKNZ

De leur côté, les autorités chinoises multiplient les coups de com, pour effacer l’idée que le virus serait apparu en Chine. Pékin met ainsi en avant sa gestion, qu’elle estime efficace, de la pandémie, et n’hésite pas à proposer son aide aux pays qui sont en phase difficile, y compris certains partenaires riches, comme la France ou l’Italie.

Les autorités chinoises ont poussé plus loin. Elles ont avancé l’hypothèse que le virus aurait été introduit en Chine par l’armée américaine.

D’autres analystes notent une incroyable incohérence dans la gestion de la pandémie aux Etats-Unis. Les chiffres sur les personnes atteintes et le nombre de décès aux Etats-Unis est en effet resté extrêmement bas, avant d’exploser à partir de la mi-mars. 10.000 personnes infectées et 154 morts le 20 mars, contre seulement 41 décès une semaine auparavant

https://bit.ly/3a83Ekf

Pire. Le système américain, réputé souple et réactif, a très mal répondu à l’épidémie. Le premier cas, signalé le 21 janvier, a été rapidement oublié, donnant le temps à l’épidémie de se propager.

https://bit.ly/3a83Ekf

Du coup, les prévisions sont extrêmement dures. Voire terrifiantes. La crise s’est accélérée, avec une saccade d’annonces indiquant que la situation a dérapé : le confinement a déjà été imposé en Californie et dans l’Etat de New-York.

Quel système est plus adapté pour faire face à une épreuve comme le coronavirus ? Un système discipliné, étatique, capable de mobiliser les ressources publiques, ou un système faisant appel à l’autorité des élus pour organiser la riposte ?

Ce qui explique peut-être l’acharnement du président Donald Trump à trouver un bouc-émissaire, externe de préférence.

Autre handicap pour le président américain, il est en pleine campagne électorale. Une défaillance avérée dans la gestion de la crise lui coûterait la présidentielle de novembre prochain.

Le doute se renforce quand on évoque la gestion européenne de la pandémie. L’Italie a dépassé la Chine en nombre de victimes, qui compte pourtant une population vingt cinq fois plus élevée. Malgré un PIB par habitant nettement plus élevé, et un système social plus élaboré, l’attitude italienne a été peu efficace. Cela relève-t-il du modèle politique, des institutions, ou bien des erreurs ont été commises ?

Toujours est-il que l’Europe apparait comme la première collatérale de la pandémie du coronavirus. Tout l’édifice mis en place pendant un demi-siècle a été oublié en l’espace d’une semaine, avec la fermeture quasi-générale des frontières. Ultime humiliation, l’Europe s’en remet à la Chine pour faire à la pandémie, alors que des pays d’Europe de l’est se détournent de l’Union européenne pour s’adresser à la Chine

https://bit.ly/2WwThlX

La pandémie du coronavirus n’a fait qu’accélérer une séquence de l’histoire. Alors que la Chine donne l’impression d’être organisée, disciplinée, en ordre de bataille, les Etats-Unis et l’Europe se contentaient des lauriers d’une époque révolue, convaincus de la supériorité de leur modèle. Le réveil sera brutal.

Crise du cironavirus:Mauvais signes

La crise du coronavirus impose un mode de gestion que l’Algérie est incapable d’assurer, du moins en l’état actuel des institutions.
Les moyens, le financement et la logistique vont compter moins que les procédures, les règles et les protocoles qui doivent être mis en place, ainsi que la réactivité des institutions.
Le gouvernement doit en urgence élaborer ces procédures, les affiner, et en vérifier la viabilité.
Jusque-là, le ministère de la santé a fait preuve de suffisamment de transpatence, mais cela ne suffit pas.
Pour éviter les polémiques stériles, combler le déficit de confiance et atténuer le doute, il doit rendre publics les mécanismes et les procédures de prise de décision. Qui décide de la fermeture des écoles, de fermer aéroports et marchés, d’autoriser telle activité et pas telle autre ?
Les Algériens ont besoin d’avoir confiance, ce qui est indispensable en ces moments difficiles, car faire face à la crise passe par une gestion rigoureuse de la situation, appuyée sur l’adhésion des Algériens.
La méthode consistant à tout faire remonter au président de la République est clairement un mauvais choix. C’est le signe qu’une mauvaise gestion se met en place. Mauvais, très mauvais signe.
Le modèle du chef qui sait tout, décide de tout a mené le pays à la dérive. Il faut absolument changer de cap, pour aller à un modèle où un ensemble d’acteurs travaillent en symbiose.

Face au coronavirus, civisme, rigueur scientifique et organisation

La situation difficile créée par cette épidémie de coronavirus impose un certain nombre de règles.
– La riposte doit être organisée et coordonnée par une autorité centrale qualifiée, tout en organisant un cadre pour l’initiative locale.
– Cette autorité doit organiser la concertation nécessaire pour diminuer le risque d’erreur.
– Élaborer des protocoles et des procédures précis, à appliquer de manière mécanique face à chaque situation.
– Privilégier la décision scientifique au détriment de toute autre considération politique, morale, économique, religieuse. S’il faut interdire la prière dans les mosquées, la fetwa du médecin prend le pas sur celle de l’imam.
– Le civisme et la discipline citoyenne doivent primer.
– En matière de communication, trouver un équilibre efficace entre nécessité de tirer la sonnette d’alarme sans alarmisme.
– Se limiter à l’information officielle, qui doit être transparente et complète. Aucun pouvoir ne survivrait au mensonge dans une situation pareille.
– Éviter les fausses solutions et les faux traitements colportés par les réseaux sociaux. Seules les méthodes validées par des organismes reconnus, OMS, ministère de la santé, médecin traitant, etc. doivent être respectées.
– Éviter dans la mesure du possible de mettre en doute les décisions de l’autorité en charge du dossier : fermeture des écoles ou non, suspension ou maintien des liaisons aériennes, fermeture des mosquées, des stades, des marchés etc.
– Reste la question qui fâche : les marchés. Pour l’heure, aucun avis tranché n’a été émis. Visiblement, le gouvernement hésite. À titre individuel, beaucoup de gens ont pris leur décision. Mais les hirakman sont en embuscade. À défaut d’avis autorisé, il faut d’ores et déjà, pour ceux qui marchent, se conformer à des règles très strictes.

Face à un pouvoir en panne, le hirak incapable d’exploiter sa victoire

En Algérie, l’ancien pouvoir, bâti autour de Saïd Bouteflika et Toufik Mediène, est mort. Mais le nouveau pouvoir est encore incapable de proposer un projet ambitieux, mobilisateur, alors que le hirak a perdu la main.

Abed Charef

En ce début mars 2020, l’Algérie a atteint un point de non-retour. Aujourd’hui, il est possible de dire, sans grand risque de se tromper, que les anciens réseaux de pouvoir ont été neutralisés, et que leut retour est désormais exclu. Même s’ils gardent une certaine capacité de nuisance, et disposent de relais très bruyants, les réseaux qui gravitaient autour de Saïd Bouteflika, Toufik Mediène et, à un degré moindre, Athmahe Tartag, ont perdu la partie. La toile d’araignée qu’ils avaient tissée autour des partis, des associations, des médias et du monde des affaires a été largement démantelée, grâce à un travail méthodique engagé par le pouvoir qui s’est installé à partir d’avril 2019.

Il faut dire que le pays revenait de loin. L’Algérie d’avant le 22 février 2019 était littéralement tétanisée par les réseaux mis en place par celui que Hocine Malti, ancien vice-président de Sonatrach, avait baptisé « Rab Dzayer » (Dieu de l’Algérie). Malgré son éviction en 2015 et les revers que subissaient ses clients, l’ancien patron du DRS, le général de corps d’armée Toufik Mediène, avait réussi à établir, auparavant, son hégémonie sur tout ce qui compte dans le pays. Partis, associations, médias, milieux d’affaires, administration, managers d’entreprises publiques, réseaux d’influence, tout était, de manière ou d’une autre, géré par des réseaux qui aboutissaient à son bureau.

Un jeu à trois

De son côté, Saïd Bouteflika, conseiller et frère du chef de l’Etat, s’était engagé dans une double opération depuis l’AVC dont avait été victime le président Bouteflika, en 2013, et surtout, depuis l’éviction de Toufik Mediène en 2015 : d’un côté, Saïd Bouteflika a développé de nouveaux réseaux susceptibles de constituer une alternative à ceux du général Mediène ; d’un autre côté, il a pris le contrôle d’une partie de réseaux du même Mediène. Le but, pour lui, était de s’imposer comme un nouveau centre d’influence. Avec le temps, il pensait ainsi créer un nouveau pôle de pouvoir, pour se passer de Toufik Mediène, et jouer la partie en duo avec le général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée. A-t-il envisagé de briguer la présidence de la république, comme l’a affirmé le général Benhadid ? Difficile à dire.

Toujours est-il que Saïd Bouteflika a réussi à se placer au centre du jeu. Les révélations faites lors des procès d’anciens dirigeants montrent un homme prenant toutes les décisions, même s’il affirme que certaines d’entre elles viennent du président Abdelaziz Bouteflika. Au téléphone, il donne ordres et directives, annonce des décisions, charge tel haut responsable de telle tâche, ou ordonne de transférer des milliards de dinars pour la campagne électorale. Tout le monde obéit au doigt et à l’œil.

Face à ces deux pôles, qui contrôlent réseaux et argent, le général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, avance ses pions. Lui était dans une autre logique. Après avoir éjecté Toufik Mediène, il lui suffisait d’attendre la disparition de Abdelaziz Bouteflika pour consacrer sa mainmise sur le pouvoir, et maitriser la succession.

Nouvel acteur

Cette situation a duré jusqu’au 22 février 2019. En faisant irruption sur la scène politique, la rue a transformé la donne. Les petites combines entre les Bouteflika, Gaïd Salah et Toufik Mediène tombaient à l’eau. Un nouvel acteur était né, le hirak. Il fallait en tenir en compte.

Face à l’adversité, Saïd Bouteflika a tenté une nouvelle alliance. Il se rapproche de Toufik Mediène, plus habile à dans la gestion et la manipulation de la rue que Gaïd Salah, un militaire de la vieille école, ne disposant d’aucune aptitude à manier les foules. Pour sauver les meubles, Saïd Bouteflika propose des formules absurdes. Il suggère d’annuler la présidentielle du 18 avril et de prolonger le quatrième mandat d’une année. Peu après, il suggère d’impliquer l’ancien président Liamine Zeroual dans cette transition. Mais la formule bute sur un obstacle de taille : Gaïd Salah n’en veut pas. Il faut donc l’exclure pour pouvoir avancer.

Trop tard. L’armée est déjà engagée dans une autre logique. Elle a mesuré l’ampleur des dégâts de l’ère Bouteflika, notamment le quatrième mandat, ainsi que sa propre responsabilité dans la dérive. Plusieurs conclaves de l’armée sont organisés durant la seconde moitié du mois de mars 2019, et ils sont tous orientés vers l’inévitable solution : la nécessité de ramener l’armée vers sa véritable matrice, pour revenir vers le peuple et sauvegarder l’Etat.

Faire le ménage

Cela passe par le départ du président Bouteflika, avant de neutraliser les réseaux de pouvoir qui l’entouraient, couper les branches pourries au sein de l’armée, nettoyer l’appareil sécuritaire, mener une grande campagne contre la corruption. C’était un minimum pour regagner la confiance du peuple.

Ces tâches, seule l’armée pouvait les accomplir. Aucune force politique, aucune structure, aucune institution n’était en mesure de neutraliser ces puissants réseaux avec autant d’efficacité. La présence de l’armée au cœur de la décision était le premier garant de l’élimination de ces réseaux. A contrario, si l’armée n’est pas partie prenante de cette opération d’assainissement, les anciens réseaux de pouvoir pouvaient envisager de rebondir, y compris en sacrifiant quelques pièces mineures.

Terrain miné

L’armée a traversé un champ de mines, mais elle l’a fait sans trop de dommages. En cas d’incidents graves, avec mort d’hommes, elle aurait été mise en accusation et n’aurait pu poursuivre son plan. Elle a réussi à résister à la tentation du coup d’Etat classique, y compris un coup d’Etat mené sous les applaudissements de la foule auquel elle était publiquement invitée. Alors que l’exemple soudanais, avec un pouvoir transitoire et des négociations avec les civils, était porté aux nues, elle a préféré s’en tenir formellement à l’article 7 et 8 de la constitution. Y compris avec leur application de manière approximative. Concrètement, elle a pris le pouvoir de fait, sans passer par un coup d’Etat formel. C’était un moindre mal.

Car l’enjeu, en cette année 2019, ne se situait pas dans la construction immédiate d’un projet démocratique, avec une séparation des pouvoirs, une justice indépendante, une presse libre et des élections sur mesure. En 2019, le premier objectif pour l’Algérie était de neutraliser, puis de démanteler, les anciens réseaux de pouvoir, des réseaux comprenant des hommes politiques, des appareils, des lobbies, le tout agissant de façon parallèle à l’Etat et s’appuyant sur des hommes et des structures de l’Etat.

Fin de la première séquence

L’élimination de ces groupes est aujourd’hui une réalité, mais cela n’est devenu certain qu’au tournant de l’année 2020. Car jusque-là, et malgré les coups de boutoir subis tout au long de l’été et l’automne 2019, ces réseaux avaient gardé une capacité de nuisance remarquable. Grâce à des relais dans les partis traditionnels, mais aussi, des relais plus crédibles, dans le hirak, ils ont mené une guerre sans relâche contre le général Gaïd Salah, chef de l’armée, présenté comme un monstre. Exploitant les faiblesses du discours de l’armée, ils ont créé une tension remarquée autour de la présidentielle du 12 décembre 2019. Pour eux, c’était une échéance décisive, car si la présidentielle se tenait dans des conditions correctes, leur sort serait scellé.

De fait, la présidentielle s’est tenue dans conditions difficiles, mais sans incident majeur. Cela a permis de tourner la page, consacrant la fin du trio Saïd Bouteflika, Toufik Mediène et Athmane Tartag. La condamnation de ces trois hommes à de lourdes peines de prison avait été suivie de celle d’autres dignitaires de l’armée, dont un directeur central des finances, le général Boudouaouer, le patron de la gendarmerie, Menad Nouba, condamnés à quinze années de prison, alors que le général Abdelghani Hamel, ancien patron de la police, ainsi que des chefs de régions militaires et d’autres officiers généraux sont en instance d’être jugés ou sont en fuite.

Mise à niveau

De là dire que l’Algérie est sortie de la crise, il y a un pas que personne n’ose franchir. Car la réalité est différente. L’Algérie n’est même pas sortie de l’autoritarisme. Ce qui s’est passé peut être considéré comme une sorte de mise à niveau, à peine l’ébauche d’un point de départ. Certes, l’Algérie s’est débarrassée de ce qui était totalement anachronique (un président impotent, un pouvoir informel, des réseaux de corruption maitres de la décision économique et politique, un peuple hors-jeu, des partis déclassées et dépassés), elle a aussi renoué avec une partie de son héritage politique, avec une rue revendicative, déterminée, mais elle n’a pas encore construit un système politique alternatif. Aucun parti crédible n’a émergé sur les débris de l’ancienne classe politique, aucun leader politique susceptible de réunir un consensus autour de sa personne n’a émergé.

Plus grave : le pouvoir, qui détient l’initiative, est en panne. Il n’a pas réussi à faire une offre convaincante. L’opposition traditionnelle est soi attentiste, soit nihiliste, en s’accrochant à des revendications qu’elle n’est pas capable d’obtenir. Le hirak, qui a fait la fierté du pays, risque de régresser vers un seuil critique. Les élites n’ont pas pu rebondir, pour reprendre l’initiative. De fait, à part la béatitude suscitée par ce miracle qu’est le hirak, la scène politique n’a pas produit de d’innovation majeure. Ni idées, ni projets, ni personnalités. Pire : la puissance des réseaux sociaux a littéralement détruit toute possibilité d’innovation. A titre exemple, des personnalités d’envergue, susceptibles de remporter la présidentielle du 12 décembre, ont abdiqué face à la puissance des réseaux sociaux.

C’est dire que l’Algérie en est encore au stade où elle préfère exorciser ses démons, dénoncer ses échecs, se complaire dans un faux radicalisme en adoptant une attitude nihiliste. Mais ce faisant, elle refuse d’aborder l’étape suivante, celle où il faut bâtir des projets et construire des alternatives.

Algérie-Tunisie: Pour quelques dollars et quelques morts

Le 8 février 1988, les présidents Chadli Bendjedid et Zine El-Abidine Ben Ali, et le leader libyen Maammar Kadhafi ont participé à la commémoration du souvenir de Sakiet Sidi Youcef.
J’y étais en tant que journaliste.
J’y ai appris trois choses.

1. La frontière entre l’Algérie et la Tunisie est une absurdité. Dans l’après-midi de ce 8 février, je suis allé envoyer mon article. Quand j’ai terminé, tout le monde était parti. Je me suis retrouvé seul à sakiet Sidi Youcef. Comment rentrer en Algérie ? Souk Ahras, ville la plus proche, est à une trentaine de kilomètres.
Je suis rentré en Algérie à pied. Exactement comme quand je vais de Beni-Ghameriane à Aïn-Defla. C’est un souvenir très précis car je mesurais le paradoxe dans lequel je me trouvais : après une heure à pied, un clandestin pour Souk Ahras et un taxi pour Annaba, je me retrouve à faire une interview de Kadhafi. C’était la seule fois de ma vie où je le voyais en tête à tête.

2. Dans la journée, à Sakiet Sidi Youssef, j’ai rencontré des gens qui m’ont raconté ce qui s’est passé le 8 février 1958. Le côté humain, celui que les politiques ne savent pas expliquer. Un cataclysme. Je ne sais pas ce qui m’a frappé le plus, le drame ou la solidarité.

3. Dans son discours prononcé ce jour-là, Kadhafi a dit que Ben Ali, alors officier de liaison avec L’ALN, avait été blessé lors du bombardement de Sakiet Sidi Youssef. Vrai ou faux, j’en ai gardé un regard très particulier sur Ben Ali, et j’ai pris comme une trahison personnelle son évolution ultérieure.

Ceci pour dire à quel point ce qui s’écrit autour de cette histoire de 150 millions de dollars entre l’Algérie et la Tunisie me semble dérisoire.
Rappel: le bombardement de Sakiet Sidi Youssef a fait près de 75 morts, dont des civils tunisiens et algériens, des combattants de L’ALN, et une dizaine d’écoliers.
On commémore cet évènement dans cinq jours.

Le hirak doit se poursuivre. En mieux

Le hirak doit se poursuivre.
Je marcherai encore demain, vendredi 31 janvier, pour un État de droit, pour les libertés, pour l’institutionnalisation et la séparation des pouvoirs, pour la libération du champ politique et des médias, pour l’indépendance de la justice.

Le hirak doit avancer. Sortir des dogmes. Sortir de l’impasse actuelle. Sortir de la folklorisation. Sortir de cette tendance à marcher pour marcher. Se libérer des appareils qui veulent l’étouffer.

Le hirak doit faire plus. Faire mieux. Ouvrir des débats, non les interdire. Énoncer des valeurs, des normes, des rêves, non voter des résolutions, édicter des fetwas.

J’ajoute tout de même ceci: la propagande des hirakman est devenue ridicule. À force de s’enfoncer dans l’activisme, ils ont perdu le sens du réel. Ils confondent l’essentiel et le secondaire. Ils mentent autant que le pouvoir: j’ai participé à une marche où on était exactement 53 au début de la marche, j’ai lu qu’on était des milliers.

احشموا

Ces mensonges faussent l’analyse, poussent à faire deauvais choix, decredibilisent la contestation populaire et provoquent un rejet chez les Algériens.

Quand le hirak des appareils tue le hirak populaire

Allons-y. Il faut crever l’abcès.

Où en est le hirak? Est-il en train de reculer? Pourquoi?

Pourquoi récuse-t-il toute action, toute idée innovante, comme s’il était partisan de cette formule salafiste: كل محدثة بدعة، وكل بدعة ضلالة، وكل ضلالة في النار

Abed Charef

 

Le hirak est beau, pacifique, unique. S’émerveiller devant ce formidable mouvement populaire qui a libéré les Algériens, leur armée, leurs élites, qui leur a redonné confiance et réhabilité la politique, est légitime. Envisager que ce formidable élan populaire débarrasse le pays de son système et de ses mafias, après avoir balayé quatrième et cinquième mandats, est salutaire. Rien n’empêche, dès lors, qu’il ouvre la porte à l’établissement d’un système nouveau qui respecterait les règles de la démocratie, les libertés, l’indépendance de la justice, la liberté de la presse, les Droits de l’Homme et la séparation des pouvoirs. C’est là est un objectif partagé par les Algériens dans leur écrasante majorité. Marcher tous les vendredis pour le concrétiser et contribuer au changement attendu relève d’un militantisme admirable.

Cet élan populaire a provoqué une vague de changement, des moments d’enthousiasme, de communion, de fraternisation, d’autres plus difficiles, des moments de reflux, de doute, de tension.

Ok.

Et après ? ومن بعد؟- On fait quoi?

Faut-il rester dans cette béatitude, maintenir un optimisme démesuré, se contenter de marcher et de dire yetnehaw_ga3, en attendant que le régime tombe, et que l’armée supplie les leaders du hirak à prendre le pouvoir pour sauver le pays ?

Cela fait des mois que des animateurs autoproclamés du hirak ont imposé le silence dans les rangs. Toute innovation est rejetée, et considérée comme synonyme de trahison. Ils semblent obéir à cette formule salafiste :

كل محدثة بدعة وكل بدعة ضلالة وكل ضلالة في النار

Ouvrir un débat sur les élections ? C’est faire le jeu du système. Parler des articles 7 et 8 de la constitution ? Rejeté globalement et dans le détail, car seule la transition et la constituante ont droit de cité. Essayer de comprendre pourquoi l’armée, initialement favorable au cinquième mandat, a adopté un changement radical ? C’est juste un moyen pour Gaïd Salah de se protéger et de rester au pouvoir. La vague anti-corruption ? C’est un règlement de comptes entre anciens corrompus.

Bref, les réponses étaient fournies clés en mains. Elles ne toléraient pas de débat, encore moins de remise en cause. Il fallait répéter bêtement que le hirak était la huitième merveille du monde, et que le reste, c’était un monde de corrompus, de monstres et de voleurs. La révolution n’admettait aucune marge d’erreur, car « elle pose, lucidement et raisonnablement, les vrais problèmes du pays ». Elle « préconise, de façon claire et déterminée, les vraies solutions : la transition pacifique et ordonnée du régime actuel vers un régime démocratique engagé dans l’édification de l’Etat de droit ».

Et si on a le malheur de dévier de cette pensée officielle ? De penser, par exemple, que la transition n’est pas une si bonne idée ? D’estimer que l’expérience tunisienne n’est pas forcément adaptée à l’Algérie ? Là, on devient un hérétique, quelqu’un qui a forcément « vendu le match » pour se mettre au service de Gaïd Salah.

L’écrivain Kamel Daoud, violemment pris à partie après une chronique sur les incertitudes qui planent sur le hirak, a vivement réagi à cette chasse aux sorcières : « Comment certains peuvent prétendre lutter pour la liberté et refusent déjà la liberté d’opinion? Comment peut-on vouloir changer le régime et déjà lui ressembler? Comment prétendre vouloir une algerie nouvelle mais en refusant les différences, les qualifiant de traîtrises ? »

A ceux qui lui reprochent d’estimer que le hirak a échoué, il répond sèchement.

« Depuis toujours le Régime a été censeur, inquisiteur, violent contre l’opinion contraire. Comment aujourd’hui certains, sur les réseaux sociaux, peuvent prétendre lutter contre lui en reproduisant ses habitudes au nom du soulèvement? »

 

Insupportable pression

Mais Kamel Daoud est un écrivain connu, il a les moyens de se défendre, et, à la limite, la polémique ne fait qu’entretenir le buz autour de ses écrits. Mais combien d’autres militants, plus modestes, sont contraints au silence, pour se soumettre aux canons de la pensée hirakienne qui n’offre aucune marge ? Comment peuvent-ils tenir face à des faiseurs d’opinion renommés qui restent toujours populaires malgré leurs déboires ? La pensée hirakienne a ainsi validé des leaders d’opinion qui ont annoncé la victoire imminente du hirak, le départ du général Gaïd Salah, la non-tenue de la présidentielle, la victoire de Azzeddine Mihoubi, un désaccord au sein du commandement de l’armée. Elle a même validé des analystes qui ont relayé des appels à destituer le chef d’état-major de l’armée, après en avoir fait un monstre corrompu et vendu aux Emirats Arabes Unis.

Tout était permis, à condition de se retrouver dans la logique de la propagande du hirak. Mais toute idée critique, tout recul, était interdit.

L’auteur de ces lignes s’est retrouvé un jour dans une marche entre un ancien député FLN et un ancien député RND, alors que devant lui, marchait un groupe d’anciens du FIS comprenant un élément de l’AIS, que beaucoup considèrent, à tort ou à raison, comme un transfuge du DRS. Cela pose évidemment des questions sur ces foules qui manifestent. Qui sont ces gens ? A quels courants politiques ils appartiennent ? A quels réseaux ils obéissent ? S’agit-il d’une classe moyenne étouffée par la bureaucratie, de travailleurs aspirant à une meilleure répartition des richesses, ou est-ce un mouvement transversal dépassant les clivages pour revendiquer un objectif commun ? Il n’y a pas réponse. Principale raison : ces questions sont interdites. Il ne s’agit pas d’une attitude mesurée, selon laquelle il y a des priorités, avec nécessité d’établir une hiérarchie des revendications dans un souci d’efficacité. Non. Il y a interdiction totale d’évoquer ces questions.

Une vision binaire

Avoir un point de vue nuancé n’est pas acceptable. Dire ceci, par exemple, n’est pas suffisant : « Pour l’heure, le hirak est affaibli. Mais c’est, d’une certaine manière, la rançon du succès. Ce qui a été obtenu est d’abord le résultat de la contestation populaire, même si l’armée a surfé sur la vague du hirak pour faire le ménage ». Il faut aller plus loin, car même cette autre d’affirmation n’est pas suffisante : « La plupart des revendications du mouvement ont été concrétisées : départ du président Bouteflika, départ des trois B, élimination des grands réseaux de corruption et de prébende de l’ère Bouteflika, réaffirmation de la souveraineté du peuple à travers l’article 7 de la Constitution, le tout sur une vague pacifiste et de fraternisation entre les contestataires et l’armée ».

Rencontrer le président de la République ? Tout de même pas !

Cet interdit prend une nouvelle dimension quand un ancien Chef de Gouvernement est interpellé parce qu’il a accepté une invitation à rencontrer le président Abdelmadjid Tebboune, une invitation pourtant sans aucun engagement, ni déclaration favorable ou défavorable. Le blogueur Nejid Belhimeur décèle « un problème de cohérence » chez Mouloud Hamrouche, un homme connu pour sa probité totale et son refus de toute compromission avec le pouvoir. Selon le blogueur, « en acceptant l’invitation de Tebboune, on peut dire, sans exagération, qu’il (Hamrouche) trahit l’analyse cohérente qu’il a constamment faite de la situation politique durant les dernières années. Il y a une impossibilité à concilier entre le fait de dire qu’un président élu ne peut rien faire et aller discuter avec un président sur ce qu’il faut faire ».

Le blogueur accorde à Mouloud Hamrouche cette circonstance atténuante : peut-être s’agissait-il d’une « invitation que son destinataire a estimé ne pouvoir refuser, peut-être pour des considérations liées à sa conception de l’Etat et de la position à avoir à l’égard de ses institutions ». Puis il se ravise. « Même cette explication trop simpliste et naïve » relève de la complicité, car accepter de rencontrer un chef d’Etat mal élu relève de la complicité car elle « renforce un pouvoir menant le pays vers le pire ».

Je n’ai pas souvenir que le FIS a interdit de rencontrer le président de l’époque, M. Chadli Bendjedid. Et les talibans eux-mêmes ont accepté de rencontrer des négociateurs américains.

Ce qui ne semble pas gêner un militant démocrate, Ahmed Meliani, qui reproche à Lakhdar Bouragaa de ne pas renvoyer de chez lui les gens qui ne sont pas politiquement compatibles avec M. Meliani, comme Abdelkader Bengrina, des gens venus lui rendre visite à sa sortie de prison. Il écrit sur sa page facebook que Lakhdar Bouragaa « vient de choisir un camp qui tourne le dos à tout le mouvement de libération national moderne. Il choisit l’imposture de la badissia à l’élan indépendantiste de l’Algérie, il choisit le totalitarisme contre #Djazair_Horra_Démoqratia ».

Rien que ça !

Retour au hirak

Ceci m’amène à dire que contrairement à ce qu’écrit Amine Khan, il y’a bien un «bon hirak» et un «mauvais hirak», mais ce ne sont pas ceux que désigne le pouvoir. Le bon hirak, c’est celui ouvert, coloré, pluriel, divers, celui des premiers mois, qui englobait toutes les régions et toutes les catégories sociales révoltées contre l’humiliation, la hogra, l’impunité, l’incompétence, l’injustice et la corruption. Ce hirak était rempli de liberté, d’espoir de changement, de joie de vivre et d’être ensemble que même faire khawa khawa entre manifestants et policiers n’était pas ridicule.

Et puis vint le changement de l’été. Le peuple s’est retiré. Les appareils politiques ont repris la main. Ils ont imposé leur agenda. Le « mauvais hirak » s’est déployé, déclarant la guerre aux généraux promis à la poubelle, honnissant le chef de l’état-major de l’armée, dénonçant une justice, peut-être aux ordres, mais qui venait de neutraliser les barons de l’ère Bouteflika et ceux de la grande corruption. Ce hirak de la haine a tué le hirak.

Et si la contestation populaire a un avenir, c’est celui du hirak joyeux, festif des premiers mois. C’est ce hirak là qu’il faut rétablier pour le 21 février prochain, lorsque la contestation populaire fera le bilan d’une année de transformation du pays. Une transformation engagée, mais loin d’être achevée. Cette transformation ne sera pas l’œuvre d’un système désuet, ni d’appareils politiques déclassés par le hirak. Ce sera transformation réalisée par une alliance entre une armée débarrassée des réseaux, un Etat qui accepte sa mutation, et un peuple qui aspire à bâtir un nouvel espoir.

 

La détention préventive, première plaie de la justice algérienne

La pratique abusive de la détention préventive est une tradition de la justice algérienne héritée des années de plomb. Parfois, elle frise l’acharnement et met le prévenu en situation de vulnérabilité extrême.

(Une version légèrement modifiée, publiée après la libération de Lakhdar Bouragaa, est disponible sur le site middleasteye.net: http://bit.ly/35vvFPu)

 

Abed Charef

 

Lakhdar Bouragaa a bouclé six mois en prison. Le vieux baroudeur de l’ALN, âgé de 86 ans, a été placé en détention préventive samedi 29 juin 2019 pour atteinte au moral de l’armée. Cet homme qui a passé six années dans les maquis de l’ALN, sept années en prison sous Houari Boumediène, est maintenu en détention malgré une santé précaire. Il a en effet été transféré en urgence, il y a deux mois, à l’hôpital Mustapha Bacha à Alger, où il a subi une opération chirurgicale, la quatrième de sa vie. Quand on sait que son corps porte également les séquelles de plusieurs blessures de guerre, on mesure l’ampleur de sa fragilité physique.

Lakhdar Bouragaa est devenue une icône du hirak, cette contestation populaire qui se déroule en Algérie depuis le 22 février. Franc-tireur, opposant de toujours, faisant preuve d’une liberté de parole rare dans le pays, il a été adopté par les contestataires de tous âges, qui voient en lui le symbole du moudjahid resté fidèle au combat libérateur.

Mais Lakhdar Bouragaa n’est pas la seule victime de la tradition algérienne en matière d’abus de la détention prévention, que le pouvoir est accusé d’utiliser de manière systématique pour réduire les opposants au silence. Hamidou Garidi, un activiste de 75 ans, a été acquitté mercredi 18 décembre après deux mois de détention préventive. Souffrant d’une maladie chronique, cet homme qui avait pris l’habitude de participer régulièrement aux marches de protestation, avait été arrêté le 13 septembre. Au total, il a passé trois mois et cinq jours en détention pour, au final, être tout simplement blanchi.
De son côté, l’étudiante Nour El-Houda Dahmani, 24 ans, avait été condamnée lundi 25 novembre à une peine six mois de prison, dont deux mois ferme, et 20.000 DA d’amende. Au moment du procès, elle avait déjà effectué deux mois de détention. Selon une vieille pratique de la justice algérienne, le juge a prononcé une peine de détention ferme qui couvre la détention préventive, légitimant de fait la décision du juge d’instruction de placer l’accusée en détention préventive.

La mécanique judiciaire

Car en Algérie, et contrairement à une idée répandue, la première plaie de la justice n’est pas sa dépendance au politique, mais la détention préventive. C’est par elle que s’introduit la corruption comme l’abus, y compris celui du pouvoir. La détention préventive est la règle, non l’exception, alors que la législation algérienne prévoit l’inverse. Depuis toujours, cette pratique de la mise en détention préventive donne au juge un pouvoir exorbitant, qu’il exerce contre les faibles, les opposants et les bannis du moment. Accessoirement, elle peut servir à neutraliser des acteurs politiques, mais la proportion reste minime parmi l’ensemble de la population carcérale, même si, par sa visibilité, cette catégorie est la plus citée, la plus exposée, ce qui déforme la perception de la justice.

L’avocat Miloud Brahimi rappelle régulièrement cette évidence. Des milliers d’affaires sont traitées chaque semaine dans des dizaines de tribunaux, et très peu d’entre elles impliquent une intervention du pouvoir politique. Elles relèvent de la simple mécanique judiciaire. Il n’empêche que dans ces affaires tout à fait banales, le recours abusif à la détention préventive est également la règle, malgré une législation « acceptable », affirme un avocat.

Un ancien juge, retraité de la cour suprême, rappelle pourtant que la détention préventive est balisée par des règles très strictes, avec le souci permanent de préserver la présomption d’innocence. Comme dans la plupart des pays, « elle est parfaitement encadrée. Elle peut être décidée si le prévenu n’a pas de domicile fixe, s’il risque de ne pas se présenter à une convocation, s’il risque de détruire des preuves, s’il constitue une menace grave et imminente pour l’ordre public, ou s’il peut influer sur le cours des investigations en cours », dit-il. Il s’agit de situations très classiques, admises par tous les professionnels du droit.

Pour l’écrasante majorité des détenus du hirak, une application stricte de la loi aurait permis d’éviter la mise en détention préventive. C’est d’autant plus vrai que les manifestations sont toujours pacifiques, et n’ont pas donné lieu à des actes de violence, ni à des agressions qui justifient traditionnellement les citations directes et les flagrants délits. La plupart des prévenus devraient ainsi comparaitre libres, et préparer leur procès dans la sérénité.

Procès non équitables

Au lieu de cela, on assiste à des procès clairement non équitables. Le prévenu qui a effectué une période de détention préventive, se sent déjà condamné avant même le procès. Il n’est pas en mesure de se défendre correctement. Ses parents et ses proches, soucieux d’abord de le voir libre, sont soumis à des pressions contradictoires insoutenables. De même, des journalistes ont été placés en détention préventive après une plainte en diffamation, alors que rien ne justifiait la privation de liberté. En privé, un juge reconnait une « aberration » pour les cas de détention pour diffamation. « La preuve est publique, le prévenu réunit toutes les conditions requises pour rester en liberté. Le mettre en détention relève d’un abus d’autorité », dit-il.

Circonstance aggravante, note Ghania Mouffok, une journaliste qui a suivi de nombreux procès, le juge se base souvent, notamment dans les procès peu médiatisés, sur le procès-verbal des services de sécurité, qui sert à étayer l’accusation. Or, les conditions du déroulement du procès ne permettent guère de soumettre ces documents à un débat contradictoire pour faire émerger la vérité.

A quoi sert la détention du général Benhadid ?

Cette pratique de la détention préventive est souvent interprétée comme une condamnation à priori. Elle ne sert pas à favoriser l’établissement de la vérité, nécessaire à un procès équitable ; elle met le prévenu en situation de fragilité extrême, excluant de fait un procès équitable.

De plus, elle débouche sur des situations humainement inadmissibles, comme si la justice avait vocation de punir coûte que coûte, d’humilier, non de rendre justice. A quoi sert aujourd’hui la détention préventive du général Benhadid ? Arrêté il y a huit mois pour des propos virulents contre le général Gaïd Salah, ancien chef d’état-major de l’armée décédé le 23 décembre, le général Benhadid est « extrêmement affaibli et amaigri », selon ses proches. « On peut dire qu’il est presque paralysé », en raisons des séquelles d’une chute, qui a provoqué une fracture de la hanche, affirme un proche, qui précisé que le général Benhadid « a besoin d’assistance pour les gestes de la vie quotidienne, se nourrir, prendre une douche, etc. Il n’a pas droit à cette assistance en prison. Il est aidé par des co-détenus ». Son maintien en détention frise l’acharnement, alors qu’il peut parfaitement être acquitté lors d’un éventuel procès, s’il survit jusque-là. Le priver de liberté pour cette dernière ligne droite de sa vie n’a plus de sens.

Pour la justice, le résultat est cruel. Sa détention, celle de Lakhdar Bouragaa, et d’autres figures du hirak, comme Karim Tabou ou Fodhil Boumala, confirme le sentiment dominant selon lequel la justice est utilisée pour préserver le pouvoir en place.

« Détenus du hirak »

Cela ne signifie pas l’élimination totale de la détention préventive. Les bouleversements politiques que connait le pays ont révélé d’autres situations inédites, où la détention préventive s’impose. Le coup de balai anti-corruption depuis le printemps a montré que des personnages éminents de l’Etat sont impliqués dans des affaires de prévarication. Deux ancien premiers ministres ont été placés en détention préventive, avant d’être jugés et condamnés dans une première affaire. Une dizaine de ministres, des officiers généraux, des oligarques sont également concernés. Dans cette vague, deux personnes, ont réussi à se soustraire à la justice en se disparaissant à l’étranger, alors que des preuves accablantes ont été présentées contre elles : Chakib Khelil, ancien ministre de la justice, et Abdessalam Bouchouaren, ancien ministre de l’industrie. Un ancien président du groupe parlementaire du FLN, Baha Eddine Tliba, a tenté de fuir après la levée de son immunité parlementaire, alors que le général Khaled Nezzar, exilé en Espagne, a été condamné à une peine de quinze ans de prison pour sa participation présumée à une tentative d’installer l’ancien président Liamine Zeroual à la place de Abdelaziz Bouteflika, en mars dernier.

Ces dernières affaires, différentes dans leur nature et motivations, peuvent justifier la détention préventive. Le hirak a d’ailleurs établi une barrière assez nette entre les uns et les autres. Après avoir, pendant de longues semaines, réclamé la « libération des détenus », les animateurs du hirak ont distingué les acteurs politiques de la contestation des autres détenus. Une évolution significative des mots a été notée. Le slogan « libérez les détenus » est devenu, au fil de semaines, « libérez les détenus d’opinion », puis « libérez les détenus du hirak ». La première formule incluait tous les détenus, et soulevait une grande ambiguïté. La seconde impose quelques restrictions, mais reste vague, car englobant éventuellement les oligarques hostiles au général Gaïd Salah. La troisième est plus restrictive. Elle exclut même Mme Louisa Hanoun, présidente du Parti des Travailleurs, condamnée à une quinzaine de prison pour participation présumée à un complot contre l’Etat. C’est dire que tous les acteurs sont contraints à davantage de rigueur dans les concepts et de la pratique judiciaire, en se rappelant qu’il vaut mieux avoir un délinquant en fuite qu’un innocent en prison.