Et si la bourde de Ali Haddad annonçait la fin de Bouteflika ?

 

Ali Haddad n’est pas indispensable au pouvoir. Mais être dans la proximité du pouvoir est indispensable à la survie du patron du HCE.

 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 décembre 2016)

 

Le cycle Ali Haddad a-t-il trop duré ? Si on se fie aux rapports que le président Abdelaziz Bouteflika entretient avec son entourage, la chose parait évidente. Le patron du FCE se trouve dans la proximité du cercle présidentiel depuis plus d’une décennie. Autant dire une éternité. Comment a-t-il duré aussi longtemps, alors que sa présence n’est pas indispensable au chef de l’Etat ?

Le président Bouteflika a une méthode bien à lui pour gérer les hommes qui ont accepté de se mettre à son service ou qui ont eu l’illusion de nouer avec lui une alliance. Il les met en compétition, leur montrant qu’ils sont interchangeables. En aucun cas, il ne tolère un égal. Quand cela se présente, comme ce fut le cas avec le général Toufik Mediène, il manœuvre, organise un travail de sape, et il patiente jusqu’à ce que le fruit soit mûr.

Pour les autres, ceux qu’il considère comme n’ayant pas le même rang que lui, Bouteflika les attire, les flatte, en tire ce qu’il peut, avant de les éjecter s’il juge qu’ils ne sont plus utiles. Il peut même les rappeler s’il l’estime nécessaire, mais dans ce cas, les jeux sont faits : il sait à l’avance à quoi s’en tenir.

Interchangeables

Durant son premier mandat, le président Bouteflika avait traité avec feu Mohamed Lamari, le général Larbi Belkheïr et le général Toufik Mediène. Les deux premiers ont duré un mandat. Son directeur de campagne de 1999, devenu ensuite secrétaire général de la présidence puis premier ministre, Ali Benflis, a duré encore moins longtemps. Moins d’un mandat. Mais ces hommes ont tous contribué, chacun à sa manière, à préparer le terrain au second mandat de M. Bouteflika. Mohamed Lamari a dit, dans les coulisses, qu’il s’opposerait au maintien du président Bouteflika ; Larbi Belkheïr est resté discret, mais il n’en pensait pas moins ; Benflis s’est carrément porté candidat contre lui. Ils ont pourtant tous joué la même partition: ils ont donné au président Bouteflika le minimum de crédibilité dont il avait besoin.

Entre-temps, Abdelaziz Belkhadem avait remplacé Ali Benflis dans la proximité de Bouteflika, et le général Gaïd Salah avait remplacé Mohamed Lamari. A une différence près pour Gaïd Salah : il avait été auparavant poussé vers la sortie, et il devait sa résurrection au président Bouteflika. Il était donc apte au combat, en vue de la nouvelle bataille que préparait le chef de l’Etat: se débarrasser du général Mediène.

Dans la foulée, Ammar Saadani, auparavant tombé en disgrâce, était rappelé pour éliminer Belkhadem, de la même manière que Belkhadem avait contribué à éliminer Benflis. C’est donc la même mécanique qui se met en place, de manière cyclique, donnant l’illusion d’une bataille politique, alors qu’il s’agissait d’une machine qui tournait à vide.

Cycles longs et cycles courts

Quelle est la durée de vie moyenne de tous ces seconds couteaux? Si on exclut les deux poids lourds, Toufik Mediène et Gaïd Salah, qui ont survécu trois mandats chacun, les autres ont en moyenne tenu un mandat. Certains, comme Ouyahia et Saadani, ont connu une traversée du désert, plus ou moins longue, mais ils ont bien compris qu’ils n’étaient pas indispensables, et ont accepté de jouer un rôle différent dans chaque cycle.

Quant à Ali Haddad, il s’est rapproché du cercle présidentiel durant le second mandat, pour en devenir un des hommes qui comptent durant le troisième. Il s’est alors imposé à la tête du FCE, pour apparaitre comme l’un des grands financiers de la campagne du quatrième mandat.

Ceci n’est pourtant qu’une illusion. Ali Haddad n’est d’aucune utilité pour le président Bouteflika. Celui-ci sait qu’en Algérie, quand on est au pouvoir, l’argent n’est pas un problème. Ce que M. Ali Haddad peut apporter comme finances n’est que de la petite monnaie, comparé à ce qui est peut être mobilisé: sur les seuls contrats avec l’italien ENI, Farid Bedjaoui aurait perçu près de deux cent millions de dollars. Que faire de l’argent de Ali Haddad quand le ministre du commerce reconnait que l’exportation illicite de devises frôle les vingt milliards de dollars ?

Hégémonie

Ali Haddad n’est donc pas indispensable au président Bouteflika. Si c’était le cas, il était plus profitable au pouvoir de garder dans sa proximité Issaad Rebrab, qui une surface financière plus étoffée et une image bien meilleure. A l’inverse, vivre à proximité du pouvoir est indispensable à Ali Haddad, qui n’a pas encore l’assise nécessaire pour voler de ses propres ailes. Il reste trop dépendant de la commande publique et des privilèges qu’elle offre. Et comme M. Haddad a dépassé la durée normale du cycle de vie auquel il devait s’attendre, il est mûr pour décrocher.

Pourquoi, dans des conditions aussi défavorables, a-t-il choisi de tenter le diable lors du forum africain sur l’investissement? Maladresse et amateurisme n’expliquent pas tout. Il y a peut-être une nouveauté dans le système politique algérien : il n’y a plus d’arbitre. Car en situation normale, l’arbitre n’a pas besoin d’intervenir pour trancher. Chacun connait ses limites, et chacun sait qu’il y a un prix à payer en cas de dépassement. Ali Haddad n’a pas respecté cette règle.

Ce qui se passe depuis quelques moins donne le sentiment que l’arbitre n’est plus écouté, qu’il n’a plus les moyens d’imposer son autorité, ou que des joueurs ne s’estiment plus concernés par les sanctions qu’il pourrait prononcer. Dans le système politique algérien, cela a une signification : un nouveau clan est en passe d’imposer son hégémonie aux autres clans. Avec ou sans Bouteflika ?

La réponse n’a évidemment aucun intérêt. Car quelle qu’elle soit, elle ne changerait rien à la vie politique du pays. Il suffit, pour s’en convaincre, de se rappeler que rien n’a changé après le limogeage de Betchine, Benbaïbèche, Larbi Belkheïr, Belkhadem, Chakib Khelil, Toufik Mediène et tant d’autres.

Avec Ali Haddad, le pouvoir informel ne connait plus de limites

 

Ali Haddad contre Ramtane Lamamra. Le pouvoir informel gagne du terrain, en provoquant des crises cycliques.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 6 décembre 2016)

L’Algérie avait Amar Saadani. Elle a désormais Ali Haddad. Dans le rôle de l’homme vivant dans la proximité du président Bouteflika, disposant de pouvoirs sans commune mesure avec ce que lui offrent ses fonctions officielles officielle, le patron du FCE fait autant de dégâts que l’ancien chef du FLN.

Les deux hommes partagent nombre de points communs. Même si l’un s’est révélé à travers l’appareil politique et l’autre en étalant sa fortune, ils sont tous les deux produits du même système. Amar Saadani a été fabriqué, dans son créneau d’apparatchik, par les appareils sécuritaire et politique des années 1990. Ali Haddad est un montage oligarque réussi du démantèlement économique et institutionnel des années 1990.

Au tournant du siècle, lorsque M. Abdelaziz Bouteflia est arrivé au pouvoir, il les a trouvés déjà installés. Il les a confortés, en vue de les utiliser plus tard. Malgré une traversée du désert durant le deuxième mandat, Amar Saadani est revenu en force pour prendre l’appareil du FLN et servir d’explosif pour dynamiter Toufik Mediène. De son côté, tout en bénéficiant de contrats juteux tout au long des quinze dernières années, Ali Haddad a mis sa fortune à disposition du cercle présidentiel, finançant partiellement les campagnes électorales du président Bouteflika, avant de prendre le FCE, déboulonnant Rédha Hamiani et écrasant Issaad Rebrab, le patron le plus médiatique du pays.

La faute de trop

Le parallèle ne s’arrête pas là. MM. Saadani et Haddad sont devenus les symboles du pouvoir informel de ce quatrième mandat. On attribuait autant de pouvoir à Saadani dans les complots et manœuvres d’appareil, qu’on en attribue à Ali Haddad dans les réseaux d’affaires.

Aveuglé par ce pouvoir, Amar Saadani a fini par confondre ses propres intérêts avec ceux du cercle Bouteflika. Certes, il rendait service en tirant à vue sur les adversaires présumés du chef de l’Etat, mais il a fini par faire des dommages collatéraux, en tirant sur ses propres adversaires, qui n’étaient pas forcément ceux du président de la République. Ce qui l’a mené à sa perte, avec une mise à l’écart en douceur. Et comme toujours, l’homme qui fait preuve d’un grand courage pour attaquer les hommes que le chef de l’Etat voulait éliminer s’est montré extrêmement docile quand la décision est venue d’en haut. Il s’est retiré sans faire de vague, attendant la prochaine séquence.

Quand à Ali Haddad, il a commis un impair d’une rare gravité. Surestimant son propre pouvoir, il a bousculé les hiérarchies politiques et protocolaires, pour finir par agacer. Une première fois en juin 2016 en annonçant une prochaine révision de la loi sur retraite alors que le dossier, encore en gestation, n’était pas encore mûr. Il a alors contraint Abdelmalek Sellal à une série d’acrobaties, afin de gérer un dossier explosif, sagement réglé par un arbitrage du président Bouteflika, qui a eu recours à un compromis acceptable pour toutes les parties.

Couac et clash

Cette fois-ci, pourtant, Ali Haddad a franchi une nouvelle ligne, que nombre d’analystes qualifient de ligne rouge. Lors du forum d’affaires africain organisé à Alger, il a grillé les règles protocolaires et de bienséance en montant à la tribune pour prononcer son discours avant le ministre des affaires étrangères Ramtane Lamamra. Trop, c’est trop, a estimé le premier ministre Abdelmalek Sellal, qui a aussitôt quitté la salle, suivi des autres membres du gouvernement, et créant une crise inédite : le gouvernement est cette fois-ci doublé par une organisation patronale, chose inacceptable en Algérie.

En fait, la crise couvait depuis longtemps. Mais après cet incident, les langues se sont déliées. On apprenait alors que le FCE et le ministère des affaires étrangères se disputaient depuis longtemps le parrainage de ce forum. L’organisation d’une telle manifestation est totalement impossible sans le concours de l’administration du ministère des affaires étrangères. Ramtane Lamamra, le Mr Afrique, pouvait se sentir d’autant plus offusqué qu’il voit mal une sorte d’arriviste, parachuté à la tête du FCE par les grâces du quatrième mandat, lui ravir les honneurs de ce forum. Circonstance aggravante, non seulement Ali Haddad s’incruste pour tenter de doubler l’administration bien rôdée des affaires étrangères, mais il tente de s’approprier le forum.

Faute politique

Sa maladresse tombe au plus mal pour lui comme pour M. Lamamra. Celui-ci fait face à une autre offensive, autrement plus délicate à gérer : la tentative de retour du Maroc au sein de l’Union africaine, et un vent de fronde qui souffle dans une partie de l’Afrique visant à remettre en cause la présence de la République sahraouie dans le concert africain. Les pressions marocaines sont fortes, et bien coordonnées : forte poussée économique marocaine en Afrique, lancement de l’idée d’un gazoduc allant du Nigeria vers l’Europe en passant par le Maroc plutôt que par l’Algérie, etc. Avec tous ces éléments, l’attitude de M. Haddad n’est plus une simple maladresse, elle devient une catastrophe diplomatique et économique.

A partir de l’incident de samedi 3 décembre, il n’est plus possible de garder le silence. Il faut crever l’abcès. Un sacrifice est nécessaire. Une tête doit tomber. Ali Haddad est tout désigné pour servir de fusible.

Va-t-il être débarqué? L’idée circule avec insistance, même s’il est difficile pour le cercle autour du président Bouteflika de se débarrasser d’un homme qui a été si docile. Et qui a rapidement fait son mea-culpa, en rendant hommage au gouvernement.

Réduire le pouvoir informel

Ce n’est pourtant pas le sort de M. Haddad qui inquiète, mais ce que révèlent ces couacs dans l’organisation du forum d’investissements africain. Le fonctionnement en dehors des institutions est devenu affaire courante. De multiples centres de pouvoir, au niveau central comme au niveau local, régentent la vie des Algériens, en dehors de toute couverture légale. Cette manière de faire est devenue un handicap sérieux dans la gestion du pays. C’est tout un pan de la diplomatie algérienne qui a pris un coup avec l’intrusion de Ali Haddad : les partenaires africains risquent de se détourner de l’Algérie au profit du Maroc, la crédibilité de M. Lamamra risque d’être érodée, sans parler de M. Sellal, si tant est que le premier ministre lui-même croit encore qu’il a une quelconque crédibilité.

Il ne s’agit donc pas de remplacer M. Haddad par un autre patron, plus rôdé aux affaires de l’Etat. L’enjeu est d’une autre dimension. Il s’agit de ramener le pays à un fonctionnement institutionnel. Car Ali Haddad n’est pas le problème, il en est seulement des manifestations les plus apparentes. Mais rétablir un fonctionnement institutionnel, c’est remettre en cause les fondements mêmes du pouvoir algérien. Ce qui montre bien que les Haddad et Saadani ont encore de l’avenir. Ils porteront simplement d’autres noms.

Le pouvoir ne rend pas éternel, même quand on est Fidel Catsro

 

La disparition de Fidel Castro marque la fin d’une époque. Pourquoi son entrée fracassante dans l’histoire est suivie d’une sortie moins consensuelle?

 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er décembre 2016)

 

Le cœur à Cuba, le ventre au port, et la tête à Vienne : ainsi se présente l’Algérie en ces derniers jours de novembre 2016, partagée qu’elle est entre une nostalgie qu’elle ne peut plus assumer, une dépendance inacceptable envers les importations, et une dépendance jamais démentie envers les hydrocarbures.

Mais peut-on décemment parler de PIB alors que Cuba s’apprête à enterrer Fidel Castro? Peut-on polémiquer sur la balance commerciale quand un homme qui a tant marqué le vingtième siècle s’en va pour son ultime voyage ? Peut-on se limiter à parler de taux de croissance et de niveau d’endettement, alors que disparait celui qui a convaincu toute une partie de l’humanité que résister n’est pas proportionnel à la force, mais à la volonté politique et au degré d’organisation ?

Il est facile, aujourd’hui, d’entonner un chant à la gloire de Fidel Castro. De dire que Cuba, c’est la résistance, le sacrifice, les années de gloire. De rappeler cette période où l’Algérie et Cuba avaient une influence disproportionnée par rapport à leur PIB et au nombre de divisions qu’elles pouvaient aligner. Cuba avait apporté son aide à l’Algérie lors de la guerre des sables de 1963. Plus tard, l’Algérie a sorti Cuba d’une passe très difficile, en fournissant discrètement du pétrole et de la logistique au profit des unités cubaines en guerre en Angola.

Liberté pour les Cubains

A l’autre extrême, des voix opposées rappellent que sous Castro, il y avait peu de libertés dans l’ile de la liberté. Les opposants étaient réduits au silence, ou à l’exil. Des milliers de Cubains, y compris la propre sœur de Fidel Castro, ont fui leur pays pour s’installer chez le voisin américain. Et même s’ils admettent que le régime Castro a pu atteindre certaines performances sur le plan social, l’île est restée sous-développée. Le niveau de vie n’y est pas différent de ce que connaissent de nombreux pays d’Amérique Latine.

Certes, cela peut être imputé à l’embargo américain. Mais pas seulement. Le modèle choisi par Fidel Castro faisait consensus dans les pays qui venaient de se libérer, à la moitié du siècle passé, mais il a rapidement montré ses limites. Les aspirations à la justice sociale, à l’école, à l’accès aux soins, étaient très fortes, et les libérateurs de ces pays pensaient naturellement qu’un système centralisé en serait le meilleur garant. C’était la pensée dominante dans les mouvances qui ont soutenu les mouvements d’indépendance : faut-il rappeler que la France et la Grande Bretagne, grands puissances coloniales, étaient des régimes parlementaires rôdées, alors que les pays ayant soutenu l’indépendance de l’Algérie, du Vietnam et de tant d’autres étaient des régimes de parti unique ? C’est dire si la perception des choses était brouillée.

Chavez et Allende

Mais ceci est secondaire. Il sera toujours possible de reprocher à Fidel Castro de n’avoir pas su prendre l’ultime virage ; de ne pas avoir compris très tôt que la libération de Cuba devait naturellement être couronnée par la libération des Cubains. Qu’un Cuba indépendant ne pouvait acquérir tout son sens qu’avec des Cubains libres, fiers de s’exprimer, de voyager.

Ce chemin vers la liberté était-il possible dans la proximité immédiate des Etats-Unis ? Peu probable. Il suffit de voir ce qui se passe au Venezuela, et le précédent du Chili, pour s’en convaincre. Dans ce continent, si loin de Dieu, et si près des Etats-Unis, ouvrir la moindre brèche débouche un engrenage interminable. Ni Hugo Chavez, ni son successeur, n’ont pu consacrer une seule journée à s’occuper seulement de bien gérer les affaires du pays. L’essentiel de leur énergie est consacré à parer aux coups d’une opposition haineuse, mettant le pouvoir sous une pression constante, à un point tel que c’est un miracle que le régime de Maduro n’ait pas encore dérapé.

Cela justifie-t-il, à postériori, l’attitude de Fidel Castro? Avait-il raison de mettre en prison ses opposants parce que, eux, l’auraient certainement fait exécuter sans autre forme de procès, comme d’autres l’ont fait pour Allende?

L’exception Mandela

En tout état de cause, ceci montre à quel point il est difficile de construire un modèle démocratique dans un environnement hostile. Chili et Cuba n’y sont pas parvenus avec des pouvoirs de gauche. Le Venezuela risque de s’écrouler à tout moment.

A l’inverse, le modèle sud-africain, malgré une violence endémique et des inégalités insupportables, tient encore la route. Le secret de sa réussite ? Il y en a deux : Mandela et le soutien international.

Mandela est, à ce titre, l’homme qui a le mieux réussi son rôle au 20ème siècle. Il a su s’adapter. Il a pris les armes quand il le fallait, il a fait les compromis nécessaires quand la situation l’exigeait.

Mais il avait surtout une autre qualité : il a compris que son rôle était de pousser son pays dans le sens de l’histoire, pas de parachever l’histoire. Il a compris que l’histoire était une succession de phases, et que chaque génération devait apporter sa contribution. Ni Messali, ni Castro, ni Bourguiba, ni Tito, ni Mao, ni Mugabe n’ont compris cela. Cela ne diminue pas leur mérite. Cela explique seulement pourquoi certains sont devenus des mythes, tout en demeurant fortement contestés, alors que d’autres sont allés plus loin. Mandela est au-dessus du lot. C’est le seul à avoir vu que pour rester éternel, il fallait non pas prendre le pouvoir, mais quitter le pouvoir.

Et si Donald Trump finissait au RND ?

Erdogan, Trump, Fillon, même combat : arrêter le temps, pour ne pas affronter la mondialisation.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 novembre 2016)

 

Entre Nicolas Sarkozy et François Fillon, la différence est dans la forme, pas dans le fond. Aussitôt après avoir reconnu sa défaite lors de la primaire de la droite, dimanche dernier, Nicolas Sarkozy l’a avoué. Il a en effet déclaré que, question programme, il  se sentait proche de François Fillon, qui a été son premier ministre de 2007 à 2012, et pour qui il voterait lors du second tour.

En votant massivement pour Fillon et en rejetant Sarkozy à la marge, les électeurs de la primaire ont donc choisi le style, la posture, plutôt que les idées et le programme. Une France rurale, catholique, conservatrice, enracinée dans son terroir, dans le passé, s’est manifestée avec force, exprimant sa méfiance envers Nicolas Sarkozy, un personnage inconsistant, un hédoniste affiché, symbole d’un monde volatile, sans ancrage, qui veut imposer une mondialisation particulièrement redoutée.

Aux Etats-Unis, Donald Trump a vendu une contre-image qui ne diffère pas sur le fond. Face aux élites « cosmopolites », un terme redouté, il s’est présenté comme le candidat du terroir. Pour affronter la modernisation, il s’est présenté comme une sorte de maçon opposé au banquier, un fermier du middle west en guerre contre les traders, un constructeur de maisons face aux manipulateurs de la bourse, un défenseur des machines-outils contre la Silicon Valley. Un bâtisseur face aux beaux parleurs. Un fellah de Aïn-Defla contre le patron d’une TPE.

Chimères

Donald Trump promet de relocaliser l’industrie américaine. Pourra-t-il rebâtir une industrie concurrentielle avec un ouvrier payé à 5.000 dollars et un ingénieur qui perçoit 10.000 dollars, face à une entreprise chinoise où l’ouvrier est à 1.000 dollars et l’ingénieur à 2.000? A l’évidence, non. Ce qui ne l’a pas empêché de tenter, et de réussir, à vendre cette chimère.

Dans son parcours, M. Trump a cependant oublié l’histoire de l’économie occidentale, dont la prospérité a été bâtie sur la libre circulation des marchandises. Quand cette libre circulation paraissait hésitante, les Occidentaux l’ont imposée à coup de baïonnettes, de chars et de F16. Ils en ont tiré des profits gigantesques. Transferts massifs pendant l’ère coloniale, transferts encore plus imposants du fait de l’échange inégal ensuite -pendant un demi-siècle, le baril de pétrole, la tonne de fer ou de cuivre valaient quelques paquets de cigarettes-, transferts inouïs à l’ère des nouvelles technologies, quand on sait que l’iphone ou le système Androïd rapportent chacun l’équivalent des exportations algériennes d’hydrocarbures.

Hommes et marchandises

Pendant des siècles, les Occidentaux trouvaient naturel pour eux d’aller s’installer par la force chez les autres, comme colons, patrons, chefs de guerre, etc. Ils admettaient aussi que leur déficit en main d’œuvre soit comblé par des ouvriers du sud, un sous-prolétariat dont la première qualité était d’être invisible.

Mais le monde a changé. Les gens du sud ont découvert, et apprécié, la liberté. Quand ils ne l’ont pas chez eux, ils vont la trouver au nord. Messali Hadj, Habib Bourguiba, se sont formés, ou affirmés, au contact des sociétés européennes.

Le nord aussi a changé. Des hommes libres trouvent absurde que la liberté de marchandises ne soit pas accompagnée par une libre circulation de personnes. C’est une situation que leur société ne peut plus assumer. Elle ressemble à celle des Etats-Unis entre la moitié du 19ème siècle et celle du 20ème: l’esclavage est officiellement aboli, mais une ségrégation de fait est encore en vigueur.

Sous cet angle, Donald Trump apparait comme un officier sudiste qui ne se rend même pas compte que les maisons qu’il construit resteront vides s’il gagne la guerre. Tout comme François Fillon, dont le pays veut le pétrole, les meilleurs ingénieurs, les chercheurs, les meilleurs footballeurs du sud, tout en se barricadant à l’intérieur d’une forteresse.

A chacun ses islamistes

A l’image des islamistes, Trump et Fillon s’accrochent à un monde du passé, un monde révolu, dirait un responsable de kasma FLN. Un peu comme les dirigeants du RND, ils veulent figer le monde, à défaut de remontrer le temps. François Fillon veut une France conservatrice, c’est-à-dire une France de droite, catholique, à peine européenne, nostalgique de sa puissance passée, navigant entre châteaux du 17ème et écrivains de l’entre-deux-guerres.

Donald Trump veut revivre cette époque où les usines américaines inondaient le monde de machines-outils, de voitures Ford, et de produits de consommation. Et quand ça ne suffisait pas, les chars les avions faisaient le reste. Chacun fixé sur ce qu’il pense être sa propre période de gloire, ou la période de gloire de son pays, Trump, Fillon, Erdogan et Bouteflika peuvent ainsi se comprendre. Pour eux, le simple fait qu’ils se projettent sur cette image du passé suffit à les légitimer. Qui peut contester Erdogan quand il brandit des rêves de Souleimane le Magnifique?

Mais le meilleur empereur ottoman ne peut fabriquer un smartphone. De même que le plus éclairé des rois de France ne peut comprendre la semaine de 35 heures. Il y a simplement une mondialisation en marche, avec des réactions plus raisonnées que d’autres. Il y a ceux qui veulent comprendre la mondialisation, la maitriser, la canaliser pour les plus ambitieux, pour en faire un atout au profit de leurs sociétés ; et il y a les autres, ceux qui veulent arrêter le temps pour l’éviter. Le reste n’est que de l’emballage. Avec, toutefois, cette différence : les Etats-Unis, la France et les pays occidentaux ont les moyens et les institutions qui leur permettent de rebondir.

François Fillon fait mieux que Donald Trump

 

La victoire de François Fillon a soulagé ceux redoutaient Sarkozy II. Pourtant, François Fillon est, sur beaucoup de thèmes, plus dur, plus à droite que l’ancien président.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 22 novembre 2016)

En remportant haut la main le premier tour de la primaire de la droite française, l’ancien premier ministre François Fillon se place comme le grand favori pour le second tour, ce qui le met en orbite pour remporter la présidentielle prévue en mai 2017. Le terne outsider, longtemps relégué en troisième, voir en quatrième positon dans les sondages, a soudain été gagné par la grâce. En une soirée, est devenu l’homme qui émet de la lumière alors que, depuis de longs mois, tout le monde lui prédisait une fin de carrière politique bien fade.

La France était convaincue que la primaire de la droite se jouerait entre le roi des sondages, Alain Juppé, homme politique français le plus populaire, et Nicolas Sarkozy, celui qu’on déteste tant mais qui fait preuve d’une rare opiniâtreté, s’accrochant à tout pour se remettre en selle. Comme s’il considérait que le poste de président de la république lui appartenait de droit, et que tout candidat autre que lui ne serait qu’un usurpateur.

Fillon ? Non, pas lui tout de même, disait-on. Sarkozy en avait fait un premier ministre, mais le considérait comme un collaborateur. Pendant tout un quinquennat, il ne lui avait laissé aucun espace, l’humiliant régulièrement. Comment un homme aussi insignifiant pourrait-il rebondir pour écraser les cadors de la droite française ?

Convictions identitaires

Sa victoire éclatante permet de découvrir un homme qui baigne dans la vie politique depuis bientôt quarante ans, mais dont la substance demeure un mystère! Son ton apaisé, son discours mesuré, son souci de ne pas faire de vagues, sa platitude, disent certains, en font un homme apparemment sans relief. C’est oublier que cet homme est plus à droite que Nicolas Sarkozy sur les questions économiques. C’est un tatchérien, disent des analystes. Sur le plan social, il est très conservateur, le plus conservateur de tous les candidats.

Catholique prononcé (catholique radical ne convient pas, semble-t-il), François Fillon est en fait, comme Nicolas Sarkozy, un identitaire, mais son discours policé occulte la réalité de sa pensée. Si Nicolas Sarkozy est plutôt a-religieux, reconverti gaulois, résolument tourné vers une hostilité de tous les instant à l’islamisme, François Fillon affirme, de son côté, que la France est un pays de la chrétienté menacé par l’Islam. De son point de vue, les choses sont claires : la France a une identité catholique.

« Il n’y a pas de problème religieux en France. Il y a un problème lié à l’islam », a-t-il déclaré, après avoir écrit un livre intitulé «Vaincre le totalitarisme islamique ». C’est dire que la question de « l’identité nationale » a bénéficié de supports très variés en France, avant son couronnement : le Front National en a fait un thème permanent, Nicolas Sarkozy a adopté ce thème par opportunisme politique, et François Fillon ramasse la mise derrière, au nom du petit peuple catholique de province.

Idées de Donald Trump et sourire de Hilary Clinton.

François Fillon apparait comme un Donald Trump sans la vulgarité et les excès de langage du président élu américain ; c’est un Sarkozy sans bling-bling ni frasques. Il n’a pas hésité à soutenir que le système colonial avait entre autres objectifs de transmettre la culture occidentale chez les anciens colonisés, ce qui en fait un partisan résolu de la fameuse théorie des bienfaits du colonialisme.

François Fillon est un partisan d’une ligne dure contre de nombreuses catégories vulnérables : il propose de supprimer pas moins d’un demi-million de postes de fonctionnaires, et s’attaquer de différentes manières à ceux qui sont supposés tirer profit de l’aide sociale. Il soutient que les gens doivent travailler plus, plus longtemps. Pauvres, musulmans, petits revenus, « la France d’en bas » a de quoi s’inquiéter.

Tatchérisme économique, conservatisme social, ligne dure dans les rapports avec l’islam, mais modération dans le ton, pour ne pas faire peur : c’est le contre-exemple Sarkozy. La France a détesté son ancien président, mais elle a adopté ses idées. Dans un élan remarquable, cette même France a affirmé son penchant pour les idées de Donald Trump portées par le sourire de Hilary Clinton. En ce sens, François Fillon fait mieux que Donald Trump.

 

La repentance douteuse des faiseurs d’opinion

 

Les médias les plus influents du monde présentent leurs excuses. Ils se sont trompés sur Donald Trump. Et sur la Palestine ?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 novembre 2016)

Le monde des médias est en extase. Le puissant et prestigieux New York Times a présenté ses excuses pour avoir mené avec « malhonnêteté » la couverture de la campagne électorale aux Etats-Unis. Le journal a non seulement pris fait et cause pour Hilary Clinton, comme d’ailleurs nombre de médias américains, mais il a délibérément déformé les propos de Donald Trump, pour en détourner des électeurs potentiels.

Le directeur du New York Times lui-même, Arthur Sulzberger, est descendu de son perchoir pour reconnaitre ces erreurs et promettre de rectifier le tir. « Nous entendons nous recentrer sur la mission fondamentale du journalisme qui consiste à rapporter honnêtement ce qui se passe en Amérique et dans le monde, sans crainte ni faveur », a-t-il dit dans un message rendu public. Première étape de cette repentance, il promet de « couvrir avec honnêteté et indépendance le nouveau président et son équipe ».

Le New York Times s’est donc non seulement trompé sur l’issue du scrutin, mais il a délibérément tenté d’en détourner l’issue, en ayant recours à des méthodes qu’il considère aujourd’hui condamnables. Pour un journal aussi puissant, l’erreur est impardonnable.

Quand l’accusé confirme l’accusation

A sa décharge, ce journal n’était pas seul à se tromper aussi lourdement. Une majorité écrasante des journaux américains a adopté la même attitude. Tout comme une partie de l’élite américaine et mondiale, dont certains ténors se comportent plus en clowns qu’en analystes, tant leur analyse frise le ridicule. Est-il nécessaire de rappeler le pronostic de Bernard-Henri Lévy, qui annonçait fièrement que Donald Trump ne sera jamais élu ?

D’autres journaux ont fait leur mea-culpa, pendant que les analystes se demandaient ce qui n’a pas marché dans leurs logiciels. Tout comme les instituts de sondage, supposés les plus performants au monde, et dont seuls trois pour cent ont donné Trump gagnant : six sur deux cent, selon une étude rendue publique au lendemain de l’élection.

A postériori, l’attitude de ce monde qui pense si bien confirme le diagnostic de Donald Trump. C’est la théorie de l’accusé qui donne la preuve de l’accusation. Donald Trump n’hésitait pas à dire que les médias étaient tantôt « corrompus », tantôt « malhonnêtes ». Parlant plus précisément du New York Times, il l’avait qualifié ce journal «vraiment dégoûtant », d’adopter une attitude « injuste et impartiale », et de «ne plus constituer une source crédible ». Dès lors, quand, aujourd’hui, le New York Times reconnait ses travers, il donne doublement raison au président élu. La boucle est bouclée.

Rédemption ?

Aux Etats-Unis et en Europe, le débat va se poursuivre sur la crédibilité de la presse. Les spécialistes -les mêmes, très probablement-, squatter les plateaux de télévision, et publier études savantes et analyses pointues pour tenter de comprendre le phénomène Trump, et nous expliquer pourquoi ils ont fait fausse route. C’est déjà mieux que Ahmed Ouyahia qui n’estime pas nécessaire d’expliquer pourquoi il a introduit le crédit documentaire et pourquoi il en soutient aujourd’hui l’abrogation ; c’est également mieux que Abdelmalek Sellal mettant d’office les travailleurs à la retraite obligatoire à soixante ans, avant de tenter aujourd’hui d’interdire leur départ à la retraite avant soixante ans.

Mais ce n’est pas assez. Cette espèce de repentance de grands médias, comme le New York Times, n’est ni suffisante, ni crédible. Elle ne suffit pas pour parler de grandeur et d’honnêteté. Elle sera suffisante quand elle concernera tous les sujets sur lesquels ces grands médias façonnent l’opinion et font les font décisions depuis des décennies, comme la Palestine. Elle sera crédible quand elle donnera lieu à une remise en cause réelle de nombreuses attitudes passées, notamment leur attitude scandaleuse sur la Palestine. Elle sera sincère quand tous ces grands médias ouvriront les yeux pour admettre que l’occupation de la Palestine est injuste, que l’Etat d’Israël a un comportement criminel, que le blocus de Ghaza est scandaleux.

Tout le reste, c’est de la com.

Plaidoyer pour Nicolas Maduro et la gauche populiste

Plaidoyer pour Nicolas Maduro et la gauche populiste

 

Nicolas Maduro a été condamné par la pensée correcte. Pour autant, l’héritier du chavisme résiste encore. Au nom des pauvres et des déclassés.

 

Le Quotidien d’Oran, lundi 14 novembre 2016

http://bit.ly/2g6HnMf

 Donald Trump met à nu les limites du modèle démocratique

 

L’éléphant Donald Trump a tout cassé sur son passage : presse, instituts de sondages, pensée correcte, élite traditionnelle.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 novembre 2016)

Une nouvelle course est engagée. Y participent ceux qui pronostiquaient, hier encore, une victoire de Hilary Clinton à la présidentielle américaine, et redoublent de zèle pour expliquer aujourd’hui pourquoi et comment ils se sont trompés. Et, de manière tout aussi zélée, ils veulent nous fournir les clés nécessaires pour comprendre comment Donald Trump a été élu, alors que tout laissait augurer une issue différente à la présidentielle américaine.

Du New York Times au Monde, en passant par les instituts de sondage et les experts qui confondent leurs souhaits avec les faits politiques, nombre de personnes et d’institutions ont doctement prédit la victoire de Clinton. Dans leur élan, ils ont emporté avec eux une partie de l’opinion, qui se trouve ainsi sonnée par le succès de celui qui apparaissait comme clown vulgaire et arriviste. Peut-on aller à l’encontre d’une analyse du New York Times, qui croyait à 84% à la victoire de Mme Clinton? Voyons, c’est tel institut de sondage qui l’a prédit !

Une fois la défaite de Hilary Clinton consommée, Trump peut doublement triompher. D’abord parce qu’il a gagné l’élection; ensuite, parce qu’il assurait que tout était faux, que la presse était pourrie, que les instituts de sondage étaient complices, que les institutions fonctionnaient de travers, etc.

Mensonges

Donald Trump peut tout dire aujourd’hui, il aura raison. Il peut accuser presse et instituts de sondage de manipuler les faits et les chiffres, personne ne pourra dire le contraire. Comment autant d’instituts de sondage peuvent se tromper ? Une analyse a montré que sur près de deux cent études d’opinion, seules celles commandées ou menées par le Los Angeles Times donnaient régulièrement Trump gagnant. Les autres sondeurs pouvaient-ils, malgré leur nombre et leurs différences, se tromper de manière aussi systématique, autant de fois, sur une aussi longue période, à propos d’une question qui semblait depuis longtemps maitrisée?

Ceux qui font traditionnellement doivent aujourd’hui une sérieuse explication aux citoyens. Il ne s’agit pas d’un fait anodin, mais d’une élection présidentielle, qui a suscité un engouement exceptionnel, malgré la qualité des débats: 84 millions de personnes avaient suivi le premier débat Trump – Clinton. Peut-on prendre à la légère un phénomène de cette ampleur?

Bien sûr, les explications ont commencé à circuler. L’Amérique « a sous-estimé le ras-le-bol des laissés-pour-compte », ces millions d’Américains qui se sont « sentis trahis par les élites, inquiets de la mondialisation et d’accords commerciaux internationaux qu’ils voient comme une menace à leurs emplois », dit-on.

Désarroi populaire

De même, fait-on valoir la difficulté d’étudier un comportement nouveau, totalement différent des modèles disponibles jusque-là. Comment la presse pourrait-elle cerner un homme qui la traine dans la boue quotidiennement, alors qu’elle est habituée à des candidats dociles, voire obséquieux, cherchant systématiquement à plaire?

On peut aussi bien faire valoir que la victoire de Trump exprime une vague de désarroi qui déferle sur le monde, face à une mondialisation non maitrisée, poussant à réhabiliter les nationalismes comme réponse archaïque à une évolution qu’on ne contrôle plus. Après le Brexit, l’élection de Donald Trump ne serait qu’un épisode, en attendant d’autres, qui confirmeraient une tendance générale vers le repli sur soi, autour de valeurs de valeurs dépassées.

La résignation de la gauche, incapable d’apporter des réponses crédibles sur de nombreux sujets, a singulièrement renforcé cette tendance à aller vers les réponses populistes. Tournée vers des questions sociétales, au détriment de sa base traditionnelle, la gauche a ainsi inventé le mariage pour tous, mais pas le travail pour tous, ni la liberté pour tous.

Dérive du modèle démocratique

Mais au-delà de ces explications, qui seront abondamment disséquées dans les mois qui viennent, il y en a une autre, qui reviendra de manière obsessionnelle : la crise du système démocratique. Comment le modèle électoral américain, celui de la première puissance au monde, peut-il mener à une compétition qui mettrait en compétition deux parmi les personnes les plus détestées du pays? Comment le vote libre, dans le parti, dans les primaires, puis lors du suffrage universel, est-il organisé pour mettre en compétition « la peste et le choléra », alors qu’il est supposé filtrer les candidats pour retenir les meilleurs? Comment les élites ont-elles confisqué la démocratie pour finir par ne plus savoir ce qui se passe dans le pays ?

Le fonctionnement des appareils politiques est devenu dangereux pour la démocratie. Pas seulement aux Etats-Unis. Aux Philippines, un homme menaçant publiquement de faire tuer, en dehors de la loi, les auteurs de certains comportements qu’il considère « déviants », a été élu à la présidence. En France, l’actuel président, François Hollande, et son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, savent que la seule chance, pour chacun d’entre eux, de faire un deuxième mandat, est d’être opposé à l’autre : Hollande serait réélu grâce au « tout sauf Sarkozy », et inversement. Le tout de manière parfaitement démocratique.

Tout ceci montre une dérive marquée du modèle démocratique. Les règles en vigueur posent problème. Aux Etats-Unis, ceci sera atténué par le système de pouvoir, très complexe, avec de nombreux contre-pouvoirs, qui empêcheront Donald Trump de commettre trop de fautes, mais dans un pays plus fragile, cela peut se révéler fatal.

Elections présidentielles aux Etats-Unis: L’Amérique s’est trumpée

 

La campagne électorale américaine a été d’une rare indigence. Pourtant, le résultat de l’élection aura un impact sur le monde entier.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 8 novembre 2016)

Mardi 8 novembre 2016, les Américains éliront un nouveau président de la République qui sera plus âgé que son prédécesseur. C’est la seule certitude de ce scrutin qui oppose Hilary Clinton, 69 ans, et Donald Trump, 70 ans, alors que Barak Obama est arrivé au pouvoir vingt ans plus jeune. Malgré ce décalage, le scrutin américain a réussi à captiver le monde, en dépit d’une incroyable indigence du débat politique dans la nation la plus puissante de ce début de siècle. Sur tous les autres volets, le mystère demeure, à quelques heures du début du scrutin.

Première anomalie, Hilary Clinton est donnée gagnante en nombre de voix, mais elle pourrait perdre, à cause du modèle électoral américain. Le système indirect pourrait donner à Donald Trump plus de grands électeurs s’il remporte la mise dans quelques états clé.

Dans ce cas de figure, les Etats-Unis auraient le premier président « hors système » de leur histoire, élu sur les rangs républicains, alors que les démocrates promettent de faire élire la première femme à la Maison Blanche, après avoir fait élire le premier noir à la magistrature suprême. Les démocrates réaliseraient aussi une autre première : ce serait la première fois que les deux membres d’un couple accèdent à la Maison Blanche, à un quart de siècle d’intervalle, Bill Clinton ayant déjà assuré deux mandats au tournant du siècle.

Opposition de styles

A côté de ces curiosités, tout semble opposer les deux candidats. L’un est un milliardaire qui a fait fortune dans l’immobilier, devenu célèbre grâce à la téléréalité ; l’autre est une professionnelle de la politique, sénatrice puis secrétaire d’Etat, sortie d’une grande université, avant de construire sa carrière à force d’opiniâtreté et de travail. Autant l’une est lisse, convenue, cherchant à être consensuelle, autant l’autre s’est imposé par des déclarations fracassantes, non conventionnelles, s’attaquant au système qui l’a fabriqué. C’est la première de la classe contre l’élève le plus turbulent.

La campagne électorale américaine a d’ailleurs été marquée par les déclarations outrancières, frisant le racisme, proférées par Donald Trump. Un tel comportement de la part d’un personnage vulgaire, imprévisible, excellent pour une émission de type « guignols, devait permettre à son adversaire de gagner sans trop de peine. Mais Hilary Clinton semble tellement impopulaire, trainant tant de travers, avec des erreurs de débutante commises dans un système américain impitoyable, qu’elle a fini par se mettre sérieusement en difficulté.

Indigence

Autre marque de la campagne électorale américaine, elle a été d’un niveau tellement bas, dominée par des sujets sans rapport avec la politique, qu’elle fut la plus indigente de l’histoire de ce pays. L’Amérique s’est visiblement trumpée. Convenons en pour une fois : Amar Saadani et Djamel Ould Abbès n’ont pas fait pire. C’est totalement indigne d’un pays aussi influent que les Etats-Unis, dont la moindre décision a un impact considérable sur tous les pays du monde. Comparés à ce qui se dit dans la campagne américaine, les débats menés par la droite française dans le cadre des primaires apparaissent comme une source de lumière. Pourtant, on y trouve des personnages aussi peu engageants que Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé !

Est-ce le résultat du consensus anti-Trump qui s’est forgé aux Etats-Unis? Plus le candidat républicain se trouvait acculé, plus il se cabrait, pour adopter des positions peu convenues, jusqu’à s’aliéner une partie de l’appareil du parti républicain et la plupart des grands médias américains, traditionnellement plus réservés. Ce qui ne laisse pas d’intriguer : Donald Trump est-il vraiment le farfelu va-t-en guerre, fascisant sur les bords, sans idéologie ni conviction, qui se contente de surfer sur une vague de populisme et sur le ras-le-bol populo, ou bien est-ce là une image véhiculée de manière consensuelle par des médias de l’establishment, précisément pour faire peur et s’en débarrasser?

L’Amérique et nous

Pour un Algérien, pour un Maghrébin, pour ceux qui sont sensibles aux problèmes de l’Afrique et du Moyen-Orient, les vraies questions ne relèvent pas du caractère de Donald Trump, mais de l’attitude des Etats-Unis face à ces régions du monde. Et là, force est de constater que les différences sont bien minces entre les deux candidats à la présidence américaine. Certes, Donald Trump a promis de reconnaitre El-Qods comme capitale d’Israël, mais dans le même temps, il a promis de retirer les troupes américaines des secteurs en guerre au Proche-Orient. Hilary Clinton a fait les mêmes promesses sous Obama, mais c’est sous son ministère que la Syrie s’est embrasée et que le champ de la violence s’est étendue, jusqu’ en Libye et au Sahel. Dans tous les cas de figure, aucun candidat n’a élaboré une démarche convaincante pour pacifier ces régions de manière raisonnable et convaincante.

Ce qui amène à cette dernière remarque. Le système politique américain est complexe, avec un système de décision très compliqué, ce qui offre peu de marge au président. La dernière manifestation en date a été l’attitude de Barak Obama : c’est le président américain qui a eu les relations les plus tendues avec Israël, se faisant notamment humilier par Benjamin Natanyahou, ce qui ne l’a pas empêché, en fin de mandat, de porter l’aide américaine à Israël à des niveaux jamais atteints, près de 30 milliards de dollars pour la prochaine décennie. Entre les promesses électorales et les décisions qui seront prises, il y a un océan.

Au final, le contemplateur algérien se trouve dubitatif. Il est, curieusement, dans la même position que l’électeur américain : quel est le candidat dont les décisions auront les effets les moins mauvais sur nos contrées?

Au Maroc, les tabous résistent à la colère

 

Avec le crime dont a été victime Mouhcine Friki, le Maroc remet en cause le fonctionnement de son appareil sécuritaire. Ira-t-il jusqu’au bout ? 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 novembre 2016)

 

Mohamed Bouazizi était un marchand ambulant, survivant en travaillant dans l’informel. Symbole de toute cette frange sociale activant en marge de la légalité pour subvenir au besoin des siens, selon une représentation devenue caricaturale des milieux populaires maghrébins, il avait été humilié et acculé au suicide. Jeune, instruit, il n’avait pas trouvé de travail conforme à sa formation. Il était dans une impasse, comme son pays, comme de nombreux autres pays, qui n’ont pas réussi à concrétiser les rêves des indépendances. Le drame de Bouazizi avait constitué l’élément déclencheur de ce qui deviendra le fameux printemps arabe.

Bouaziz s’est suicidé. Il n’a pas tenté de changer la société, par le militantisme ou le terrorisme. Il a mis fin à ses jours. Un terrible aveu d’impuissance : comme son pays, il était dans l’impasse, et n’entrevoyait pas de solution que l’autodestruction.

Il fallait une symbolique encore plus forte que celle de Mohamed Bouazizi pour secouer le Maroc. Dans un pays qui ronronne entre un « Roi fainéant », un islamisme mou, une opposition débonnaire, un conservatisme de façade, une démocratie parlementaire flasque et un makhzen omniprésent, Mouhcine Fikri a incarné ce monde où un pauvre n’émerge que dans le drame. Il faut qu’il mette en scène sa propre mort pour acquérir une identité.

Un Bouazizi marocain

La mort de Mouhcine Fikri fut un coup de tonnerre. Elle a brutalement rappelé aux Marocains qu’une société peut se montrer amorphe pendant des années, mais que le réveil n’en sera que plus brutal. Aucun peuple n’est condamné à dormir éternellement. La docilité des partis qui animent la scène médiatique officielle ne sont pas une garantie contre les grandes vagues qui traversent la société marocaine.

Au plan du symbole, Mouhcine Friki a dépassé Bouazizi, malgré les points communs entre les deux hommes. Il vivait dans une ville de l’intérieur, loin du faste de Marrakech et des milieux financiers de Casablanca. Il avait un pouvoir d’achat très modeste, et ne fréquentait pas la bourse de Rabat. Il ne vivait pas du tourisme, et ne connaissait probablement pas la Mamounia.

Marchant ambulant comme Bouazizi, vendeur de poissons, un métier particulièrement précaire dans la tradition maghrébine, il est mort dans des conditions d’horreur extrême. Broyé par une benne à ordures ou par un système politique n’offrant aucun recours, on ne sait pas. Mais il a été porteur d’un message destiné à la société marocaine des pauvres et des déclassés. Le makhzen leur dit ouvertement : vous êtes des déchets, vous êtes destinés à la décharge publique. On peut, on doit se débarrasser de vous comme on se débarrasse des ordures. C’est le sort, poussé à une caricature extrême, de ceux dont le statut est de vivre parmi les déclassés, les pauvres, ceux qui vivotent au bas de l’échelle sociale.

Amortir le choc

Ce qui s’est passé ensuite relève d’un simple jeu de communication. Condoléances du Roi, promesse d’une enquête « minutieuse et impartiale », arrestation de responsables des corps de sécurité et de responsables mêlés à l’affaire, manifestations de protestation un peu partout au Maroc, tout ceci relève de réactions classiques destinées à éviter que la situation ne déborde, face à une explosion de colère légitime.

Pourtant, sur le fond, le drame Mouhcine Fikri offre au Maroc une occasion de se poser de vraies questions sur le fonctionnement d’un système politique et sécuritaire capable de commettre de tels crimes. Il montre comment l’arrogance, le sentiment d’impunité, la toute puissance de services de sécurité agissant hors contrôle peuvent déboucher sur des actes aussi extrêmes.

Comme de nombreux pays, le Maroc fonctionne avec certains deals non écrits. Parmi eux, la toute puissance de l’appareil militaire et sécuritaire, en contrepartie du maintien sous surveillance de la société. La hiérarchie ferme les yeux sur les abus, quand elle n’en est pas complice, et exige en retour une obéissance sans bornes quand il s’agit de réprimer. Ce genre de deal ne plus fonctionner dans les sociétés modernes.

Aller plus loin

Faut-il remuer le couteau dans la plaie, en évoquant ce pays en proie à l’incertitude, et pris d’un doute sur la nature de ses propres services de sécurité? Assurément : l’indignation des Marocains, et leur colère légitime, reste contenue dans des limites très contraignantes. Partis et militants marocains s’indignent rarement quand les victimes sont des militants indépendantistes sahraouis. L’attitude la plus courante, dans ce cas, c’est de fermer les yeux, en approuvant tacitement la répression, quand ce n’est pas exprimé publiquement.

Inutile d’évoquer les réseaux du pouvoir et leurs clientèles, effrayés par la réaction face au drame Mouhcine Fikri. Mais les élites marocaines et les courants dits libéraux sont aujourd’hui face à une autre réalité, cruelle pour eux: leur indignation est sélective. Elle n’a jamais été suffisamment audible quand des militants sahraouis en étaient victimes.

Pourtant, le marginal marocain, le migrant en Europe, le Palestinien, le colonisé, tous sont victimes d’hommes qui, par ailleurs, peuvent afficher des convictions démocratiques très prononcées. Ce qui ne les empêche pas d’être complices, par leur silence ou leur soutien, quand il s’agit de taper sur les plus faibles. Même si, cette fois-ci, la colère des Marocains ne semble pas convenue.