Droits télé : Issa Hayatou, beIN SPORTS et la mauvaise gouvernance

 

Un autre regard sur l’affaire des droits télé et la non retransmission de la CAN 2017 par la la télévision algérienne

http://bit.ly/2iC7MAA

En Algérie, l’opposition se plie à l’agenda électoral du pouvoir

 

Une analyse publiée sur le site maghrebemergent.info

http://bit.ly/2jfFL0F

Le gouvernement tétanisé par la peur de l’émeute

Face à la crise, le gouvernement se trompe d’époque, de méthode, de moyens et d’objectifs.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 janvier 2017)

Une petite rumeur a suffi à paralyser le gouvernement Sellal. Une petite émeute a suffi pour délégitimer un projet économique. Une petite hausse de la TVA a suffi pour menacer le front social d’un embrasement général. En ce début de 2017, le pouvoir en place en Algérie est si fragile, si incertain, si désorienté, qu’il est contraint à un immobilisme destructeur. Contraint d’avancer de biais, ne jouant jamais cartes sur tables, il est obligé de dribbler, de mentir, de nier l’évidence, y compris quand il s’agit de prendre des décisions nécessaires, voire salutaires. Ce faisant, le pouvoir empêche le pays de prendre les virages indispensables, et discrédite, par sa seule présence, des mesures vitales. Il devient alors un sérieux danger pour le pays.

Les pérégrinations de l’équipe dirigée par M. Abdelmalek Sellal ces dernières semaines l’ont clairement illustré. Le premier ministre a été contraint de monter lui-même au créneau, face à une menace de grève, alors que les mesures annoncées avaient une portée très limitée. Qui a appelé à la grève? Personne ne le sait. Le gouvernement lui-même est dans l’incapacité d’identifier cette source de déstabilisation potentielle.

Et que dit M. Sellal? Il n’assume pas les décisions prises. A peine évoque-t-il leur impact limité, ce en quoi il a raison. Mais sur le reste, il parle de travers. Il nie la crise, il occulte les problèmes du pays, fait du populisme, et s’arrête aux limites qui lui sont fixées.

Handicaps

En fait, M. Sellal accumule les handicaps. D’abord, il ne décide pas. Il essaie, tant bien que mal, de traduire en actes de gestion des orientations qu’on lui transmet. Celles-ci se résument à une équation impossible à résoudre : gérer la crise, en évitant à tout prix un embrasement du front social.

Ceci amène M. Sellal à prendre des mesures nécessaires dans l’absolu, mais fragmentées, partielles, sans cohérence entre elles, et qui deviennent à la fois antipopulaires et contre-productives; sa position est si aléatoire qu’il est incapable de convaincre du bien-fondé de ses décisions. Il avance d’un pas, mais recule dès que la rue gronde. Ses ministres font de même, comme l’a confirmé Mme Benghabrit avec cette ridicule affaire de vacances scolaires. Au final, le gouvernement est réduit à l’impuissance, à l’inaction, au mieux à agir à un rythme excessivement lent. Il prend, en un mandat présidentiel, les mesures qui auraient pu être prises en un semestre. Et en plus, il est battu à plate couture par une contre-propagande qui l’accuse de vouloir affamer le peuple.

La TVA ? Une blague

Pourtant, les mesures qu’il prend n’ont qu’un impact très limité. Et contrairement à ce qui s’écrit, l’augmentation de la TVA, par exemple, n’a pas d’impact majeur sur le pouvoir d’achat. En période de crise, non seulement la mesure peut se justifier, mais elle peut être compensée par un effort minime d’amélioration de la gouvernance. Personne ne refuserait de payer deux pour cent de TVA supplémentaire si les rues étaient un peu plus propres, si la connexion internet était un peu plus stable, si les avions d’Air Algérie étaient un peu plus ponctuels, si les coupures d’électricité étaient un peu moins nombreuses, et si l’argent récolté était destiné à autre chose qu’à construire des dos d’ânes, à être détourné ou à financer des projets confiés à Ali Haddad.

Allons plus loin. Il y a des secteurs qui ne sont plus gérables aux prix actuels, et où augmenter les prix relève de l’évidence. Vendre le carburant, l’électricité, le lait, l’eau, le pain aux prix actuels est antiéconomique et antisocial. Ce niveau de prix rend certains secteurs totalement ingérables. Une amélioration de la gestion y est impossible : comment améliorer la gestion quand remplacer un compteur désuet par un autre performant coûte trois années de consommation? Comment lutter contre le gaspillage d’électricité quand on baisse les prix pour une catégorie de consommateurs qui menacent de « couper la route »?

Erreur sur toute la ligne

Une précision : ceci n’est pas un plaidoyer pour une augmentation des prix. Il s’agit plutôt de dire que le gouvernement se trompe d’époque, de méthode, de moyens et d’objectifs. Il ne s’agit pas, aujourd’hui, de pallier au déficit budgétaire, mais de lancer des réformes de fond pour construire une économie viable. Il ne s’agit pas de prier pour que le baril remonte, mais de mettre en place une démarche qui permette de diminuer progressivement le poids des hydrocarbures dans l’économie du pays, pour s’en défaire sur un délai raisonnable, une ou deux décennies. Il ne s’agit pas de réviser la loi sur la santé pour remédier aux dysfonctionnements criards, mais de remplacer un système obsolète, conçu pour l’Algérie des années 1960, celle où les maladies pandémiques étaient la tuberculose, la malnutrition, la galle, par un autre système en mesure de prendre en charge une population plutôt âgée, avec des pathologies dominées par le diabète, les maladies cardiovasculaires et la malbouffe. Et c’est là que le système Bouteflika échoue, jusqu’à la caricature : alors que l’incubateur des biotechnologies de Sidi Abdallah patauge, alors que Saïdal et les grandes entreprises privées de médicaments sont étouffées, alors que les cliniques privées, pourtant dument installées, sont exclues du système de sécurité sociale, l’Algérie officielle et médiathèque fait la promotion du fameux médicament « Rahmet Rabbi » et du charlatan Bellahmar.

Un système politique qui mène à ces extrémités ne peut que trembler face à la moindre fièvre sociale, car il n’a ni la légitimité, ni la technicité pour gérer la complexité de la société algérienne de ce nouveau siècle.

Le retour en force des casseurs est une aubaine pour le pouvoir

Les casseurs sont un produit de la mauvaise gouvernance, non un produit de la hausse de la TVA. Leur retour très médiatique paralyse toute contestation.

Abed Charef

Un dirigeant de l’opposition peut se tromper. Il a le droit de faire une analyse erronée, et de présenter un programme approximatif, avec des propositions inefficaces. Son erreur n’engage que lui et ses partisans. Elle n’a pas d’impact majeur sur la gestion des affaires du pays. Après coup, un  opposant a même la possibilité de dire qu’il n’a pas eu l’occasion de mettre sa recette à exécution, alors que ce qu’il proposait était complètement farfelu.

Un manifestant peut aussi se tromper. Il n’a pas la vision de l’homme politique, ni les informations dont dispose un ministre ou un militant chevronné pour analyser une situation. Quand il commet un acte grave, il est poursuivi en justice, et il est sanctionné. Il peut crier à l’injustice, à la violation de ses droits, mais l’autorité a la charge de réunir contre lui les preuves nécessaires à une condamnation éventuelle.

L’acte d’un casseur, pendant une manifestation violence, peut être condamné aussi bien par le pouvoir en place que par l’opposition. C’est même un classique. Si, pour le pouvoir, le casseur un homme manipulé par une main invisible, voire par une main étrangère, pour l’opposant, il peut aussi apparaitre comme un provocateur, un nihiliste dont l’action a pour résultat de discréditer la contestation, de lier les mains de l’opposition qui ne peut se montrer solidaire avec un casseur. Au bout du compte, le comportement du casseur finit par justifier, voire légitimer la répression.

Méfiance

Le casseur, lui, et par définition, n’a pas d’identité. Au mieux, il répondra au portrait du jeune voyou oisif manipulé par une main invisible. Chaque week-end, on lui ouvre les tribunes d’un stade où il a le loisir d’exprimer sa colère et de donner libre cours à la violence qui l’anime, pourvu que cette colère et cette violence ne prennent pas un sens politique pour s’exercer ailleurs, sur des terrains plus dangereux. Les autres, les gens qui se considèrent comme normaux, le voisin, le parent éloigné, l’ami d’enfance, regardent le casseur agir avec une compassion mêlée de réprobation. L’Algérie indifférente, celle qui pense bien mais ne fait rien, reste partagée à son égard. Elle subit, elle aussi, les pesanteurs d’un système insupportable, elle subit au quotidien brimades et injustices, mais elle réprouve cette violence qui se déchaine. A tort ou à raison, elle garde ce sentiment d’inutilité de la violence, de futilité de la contestation, cultivant une sorte de résignation héritée de longues années de douleurs.

Consensus contre le casseur

Les évènements de cette semaine à Béjaïa n’ont guère dérogé à ce schéma. Ils ont même marqué un glissement significatif. Des mouvements d’opposition, et une partie des médias, pas forcément affiliés au pouvoir, ont exprimé leur réprobation. Alors que la contestation bénéficiait traditionnellement d’une certaine sympathie, voire d’un soutien marqué de l’opposition et des médias libres, cette fois-ci, on note une réprobation, voire une condamnation assez sévère. Comme si, à l’exception des casseurs, un consensus s’est imposé au pays : loin de favoriser une sortie de crise, la violence ne fait qu’approfondir l’impasse. Peu importe que ce sentiment provienne de l’usure, des douleurs des années 1990, de l’échec du printemps arabe, de l’absence de perspectives convaincantes, ou d’une combinaison de tous ces facteurs. Toujours est-il que la société algérienne semble considérer qu’aujourd’hui, la violence n’est pas une solution, et ne peut déboucher sur l’ébauche d’une solution, même si, dans quelques rares cercles, on ne voit qu’elle comme facteur pouvant débloquer la situation actuelle.

Lectures divergentes

Le raisonnement est juste. Sauf que les leçons à tirer de ce constat sont radicalement opposées. Le gouvernement tente clairement d’en tirer profit. Lui qui a la responsabilité, toute la responsabilité, de la gestion du pays, se défausse sur les casseurs et sur une opposition supposée incapable d’encadrer la société. Ce faisant, il mise sur la peur pour amener une partie de la société à condamner, pêle-mêle, contestation et violence, en établissant un lien organique entre les deux.

Son discours, énoncé par le ministre de l’intérieur, M. Noureddine Bedoui, est sans équivoque: tout en rejetant la contestation, il ne présente comme alternative qu’une solution interne, celle à rechercher dans les institutions inexistantes. Ce faisant, il vise trois objectifs : d’abord, exclure toute solution hors système; ensuite, présenter ce système comme seul recours possible ; enfin, renforcer les institutions existantes, à travers les prochaines élections qu’il veut ainsi légitimer, alors que ces institutions ont manifestement échoué à offrir une solution pays.

La casse n’est pas le résultat de la TVA

Ceci résume toute l’impasse dans laquelle le 4ème mandat a plombé l’Algérie. Non seulement le système en place s’est montré incapable d’offrir des solutions viables au pays, mais en plus, son action a empêché l’émergence de solutions alternatives. Ce qui débouche sur cette situation insupportable : ceux qui contestent posent de faux problèmes, en ayant recours à des méthodes erronées, inefficaces, voire dangereuses, alors que les porteurs potentiels de projets politiques, refusant la violence, sont contraints de se plier à des règles qui ne leur permettent pas de devenir visibles.

Mais sur le fond, le gouvernement est dans l’erreur. Le casseur n’est pas un produit de la hausse de la TVA, comme il n’a pas été le produit de la hausse du prix du sucre et de l’huile en 2011. Le casseur un produit de la mauvaise gouvernance, qui empêche la société de s’organiser librement, dans un cadre légal et transparent.

Empêcher l’émergence d’alternatives crédibles ne garantit rien au pouvoir en place. Cela mène seulement à empêcher le pays de suivre un cheminement normal pour être dans le sens de l’histoire. Sur le long terme, cela signifiera que le prix à payer pour remonter dans le train de l’histoire sera encore plus lourd.

Qui se souvient du peak-oil ?

 

Le second semestre de 2016 a été celui du redressement relatif du marché du pétrole, ce qui a fait oublier un autre grand thème de l’actualité énergétique, le fameux peak oil, tombé dans l’oubli.

Abed Charef

Plus personne ne parle de peak oil. Pourtant, ce concept a été au centre de débats passionnés pendant de longues années, entre spécialistes du secteur pétrolier. Géologues, économistes, mathématiciens adeptes de modèles prêts à la consommation, stratèges militaires et stratèges tout court se préoccupaient fortement de ce peak oil aujourd’hui passé de mode.

Ce pic de la production de pétrole se basait sur une idée simple : la terre contient une quantité limitée de pétrole ; à un moment ou un autre, il ne sera plus possible de continuer à produire du pétrole au même rythme. La production devrait donc engager un déclin, après une possible stagnation de quelques années. Quand se situerait ce moment où la production cesserait d’augmenter, avant d’engager un déclin inévitable?

Une première estimation avait situé ce moment au tournant du siècle. D’autres parlaient de la période entre 2010 et 2015. Est-ce cela qui a provoqué l’envolée des prix jusqu’à il y a deux ans ? Plus raisonnables, ou plus rassurants, d’autres analystes rejettent ce moment fatidique vers 2030, ou plus tard. Peut-être vers la moitié du siècle.

Nombreuses inconnues

Les explications ne manquent pas pour justifier ces revirements. Si les données de base relatives au caractère limité des réserves disponibles font consensus, les variables demeurent nombreuses : rythme de la consommation mondiale, niveau d’investissements, économies d’énergie plus efficaces que prévu, émergence de sources d’énergie alternatives, amélioration des techniques de recherche et d’extraction, qui ont permis d’améliorer de dix points en un demi-siècle le pourcentage des volumes récupérés, nouvelles découvertes à des profondeurs inaccessibles jusque-là, sur terre et dans les océans, etc.

Résultat : la production de pétrole continue d’avancer d’un million de barils par jour en moyenne chaque année depuis deux décennies. Elle était de 75 millions de barils par jour juste avant la crise de 1998. Elle est autour de 95 millions de barils vingt ans plus tard.

Selon l’Agence internationale de l’Energie, autorité reconnue dans le domaine, la consommation devrait s’établir à 96.1 millions de barils/jour en 2016, et 97.4 millions en 2017. A ce rythme, elle franchirait le seuil symbolique des 100 millions de barils/jour avant 2020.

Le spectre continue de s’éloigner

Jusqu’où ira la consommation? Pour le moment, il faut bien admettre que le spectre du peak oil continue de s’éloigner. Plus personne ne le considère comme imminent. Il n’y a pas de pénurie de pétrole dans le monde, alors que trois pays à fort potentiel, l’Irak, la Libye et le Nigeria, font face à une forte perturbation de leur production. En temps normal, ces trois pays mettraient à eux seuls sur le marché plus de cinq millions de barils supplémentaires par jour.

Sur le long terme, la question se pose différemment. Avec de nombreuses inconnues. Certes, les grands gisements dans le monde sont sur le déclin. On découvre moins de pétrole qu’on en consomme, répètent en chœur les théoriciens du peak oil, qui nous dévoileront dans quelques années leurs nouvelles prévisions, en nous expliquant peut être que le fameux pic interviendra lorsque la consommation de la Chine, de l’Inde et celle du continent africain se rapprocheront des standards occidentaux. Le peak oil serait alors fixé non par la capacité de production, mais par les limites de la consommation

Un ogre très utile

En attendant, le peak oil n’a pas été inutile. Il a joué un rôle essentiel pour permettre au prix du pétrole de passer du seuil de 20-30 dollars, à celui de 100-120 dollars. Cette transition, subie sans dommage particulier par l’économie mondiale, a débouché à son tour sur des résultats inattendus. Elle a changé nombre de données, en permettant notamment l’exploitation de gisements non conventionnels que personne n’envisageait il y a vingt ans. Grâce au schiste, la production de pétrole des Etats-Unis a ainsi augmenté de 57% entre 2008 et 2014, replaçant brièvement les Etats-Unis comme premier producteur mondial de pétrole, alors que le peak oil américain était supposé dater de près d’un demi-siècle.

Le peak oil a aussi contribué à un formidable redéploiement de la carte énergétique mondiale, avec trois effets majeurs. Le premier concerne les Etats-Unis, qui sont aujourd’hui en mesure de se passer du pétrole du Proche et Moyen-Orient ; le second concerne le déplacement du marché énergétique vers l’Asie, où la Chine et l’Inde, et dans une moindre mesure la Corée, vont constituer les principaux débouchés pour la croissance de la consommation; le troisième concerne une accélération remarquée des énergies renouvelables, avec une baisse sensible des coûts.

Seule l’Algérie est restée en rade de cette mutation majeure.

Obama et le syndrome de l’ancien président

 

Obama a fait une déclaration favorable aux Palestiniens. Un  geste symbolique, pour se faire bonne consscience. Pas plus.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 décemebre 2016)

Barak Obama n’agit plus comme président des Etats-Unis. Avant de quitter la Maison Blanche, celui qui était l’homme le plus puissant du monde s’est engagé, depuis de longs mois, dans une opération particulièrement délicate : façonner l’image qu’il laissera pour la postérité.

Celui qui a obtenu le prix Nobel dès sa victoire à l’élection présidentielle américaine est assuré de sortir par le haut. Tout au long de ses deux mandats, il a réussi à conserver une image très positive, malgré ses déboires internes et les échecs accumulés sur le plan international. Même la défaite de Hilary Clinton dans la conquête de la Maison Blanche en novembre 2016 n’a pas altéré l’image du premier président noir de l’histoire des Etats-Unis.

Ultime coup médiatique, Barak Obama a décidé quitter la Maison Blanche en beauté, en faisant adopter par le Conseil de sécurité des Nations-Unies une résolution condamnant la colonisation israélienne dans les Territoires occupés de la Palestine. Une grande première dans l’histoire du Proche-Orient depuis près d’un demi-siècle.

La décision de Barak Obama tranche avec l’attitude traditionnelle des Etats-Unis, qui opposaient systématiquement leur véto à toute résolution plus ou moins favorable aux Palestiniens. Elle consacre aussi une relation, qualifiée d’exécrable, entre le président américain sortant et le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.

Dans la foulée, le secrétaire d’Etat américain John Kerry a affiché sa volonté d’engager Palestiniens et Israéliens dans un nouveau processus de paix pour le Proche-Orient. M. Kerry estime qu’il est «de son devoir » de lancer cette démarche « dans ses dernières semaines et derniers jours en tant que secrétaire d’État, de présenter ce qu’il pense être le chemin vers une solution à deux États ».

Sans illusions

Les propos des deux dirigeants américains sont séduisants. Ils peuvent même être considérés comme une petite victoire symbolique pour les Palestiniens. Mais pas plus. Car tous les analystes sont d’accord : ces annonces n’auront aucun poids, et ne seront d’aucun effet. Elles ne rapporteront rien aux Palestiniens.

Il s’agit de déclarations d’ex-responsables, qui n’ont plus la main. Le projet de Kerry est, en ce sens, encore plus insignifiant : que peut faire un secrétaire d’Etat sortant après être resté les bras croisés pendant l’exercice de ses responsabilités? Que peut faire Obama pour les Palestiniens, même s’il peut avoir une quelconque sympathie pour leurs droits, lui qui n’a pas fait avancer leur cause d’un pouce pendant ses deux mandats?

Les Palestiniens ont d’ailleurs accueilli ces propos sans illusion. Ils savent bien qu’un ex-dirigeant, aussi respectable soit-il, ne peut user que d’une autorité morale, si tant est qu’elle existe, et que cette autorité morale ne pèse pas grand-chose face aux chars et à l’aviation israélienne.

Jimmy Carter en est un exemple édifiant. L’ancien président démocrate avait parrainé les accords de Camp David entre l’Egypte et Israël, avant de glisser progressivement pour se rapprocher des positions palestiniennes. Au fil des années, il est devenu un avocat reconnu des droits des Palestiniens, mais sa voix est devenue totalement inaudible.

Rien ne montre qu’il est sera différemment avec Barak Obama et John Kerry. D’autant plus que l’actualité américaine va s’emballer dans les semaines et les mois qui viennent, avec l’investiture de la nouvelle administration et la gestion tumultueuse que promet le président élu Donald Trump. Dans de telles conditions, que restera-t-il des promesses du président sortant et de celles de son secrétaire d’Etat ?

Remords inutiles

Le pire est même à envisager. Donald Trump pourrait être enté de rattraper ce qu’il considère comme des erreurs de son prédécesseur. Il va faire de la surenchère pro-israélienne. Dans le même temps, des initiatives choc dans les relations avec la Russie et la Chine, et le chaos du Proche-Orient, feront oublier la Palestine.

Dans ce cas de figure, « l’incartade » de Barak Obama risque de faire encore plus de mal aux Palestiniens. Elle donnerait du président sortant une autre image : un homme soucieux d’organiser au mieux sa sortie et de gérer d’abord sa propre image, utilisant des causes justes pour donner un peu de couleur à un bilan qui, ne l’oublions pas, comprend notamment la destruction de la Libye et de la Syrie.

Autre rappel : même s’il semble avoir lui aussi avoir acquis un peu de sympathie pour les Palestiniens, et mesuré l’ampleur de l’injustice dont ils souffrent, Barak Obama n’a rien fait de concret pour les Palestiniens. Il s’est contenté d’intentions, et n’a jamais réussi à faire plier les Israéliens. Il pourra toujours aller manifester à Ghaza, dans quelques années, en signe de solidarité avec les Palestiniens, mais ce sera inutile. Il sera un ex. C’est pendant l’exercice de ses mandats qu’il pouvait faire. Il ne l’a pas fait. Ses remords ne servent à rien.

La chute d’Alep annonce un nouvel ordre dans la région MENA

 

 

 

Alep est tombée. Au-delà de l’émotion, comment ce virage s’est produit, et quelles en seront les conséquences ?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 décembre 2016)

 

Avant d’être une victoire de Bachar El-Assad, celle de son allié russe ou le signe d’une forte présence de l’Iran et du Hezbollah iranien, la chute d’Alep est d’abord le résultat d’une nouvelle convergence entre les Etats-Unis, la Russie et Israël. C’est la nouvelle matrice qui a généré cette évolution de la crise syrienne. La décision s’est faite sur la base de cette profonde mutation politique, malgré les postures de circonstance et l’impressionnante propagande qui a accompagné la bataille autour de la seconde ville syrienne.

Personne, ni les Américains, ni les Russes, ni les Israéliens, ni les sous-traitants locaux (Turquie, Qatar, Arabie Saoudite), personne ne pouvait envisager une victoire des rebelles à Alep, depuis que l’opposition armée syrienne a été enrôlée par la nébuleuse Daech – Al-Qaïda. La déconfiture de la rébellion syrienne était une simple question de temps, et de méthode. Il fallait attendre un peu, le temps de s’entendre sur la manière de tourner la page Alep. C’est fait. On peut passer à autre chose.

Vrais acteurs et seconds couteaux

Alep est tombée un mois avant l’investiture du président élu américain Donald Trump. D’une certaine manière, elle constitue une excellente préparation du terrain pour que le nouveau locataire de la Maison Blanche ne soit pas encombré par une situation héritée de ses prédécesseurs. Dès son investiture, il trouvera une nouvelle situation sur le terrain, elle-même en gestation depuis de longs mois, et accélérée par la victoire de Donald Trump.

Ceci montre que les vrais acteurs de la crise syrienne avaient plusieurs coups d’avance. Pendant qu’ailleurs, on continue à se déchirer, entre partisans et ennemis de Bachar El-Assad, entre supporters et critiques de l’opposition, entre admirateurs et contempteurs de Vladimir Poutine et Recep Erdogan, pendant qu’on continue de se lamenter sur l’absence des arabes et des musulmans dans l’élaboration d’une solution à la crise syrienne, le train avance vite. Très vite. Il nous laisse à peine le temps de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur pour comprendre ce qui s’est vraiment passé dans cette crise syrienne.

Premières séquences

Celle-ci peut être résumée en trois grandes séquences. La première, c’est celle du printemps arabe. La contestation gagne la Syrie, et de nombreux acteurs, pour des raisons différentes, convergent vers un intérêt commun : la chute de Bachar El-Assad. On peut mettre, pêle-mêle, l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Etats-Unis, la France, particulièrement active sur ce dossier, la Turquie, et bien d’autres. L’opposition syrienne se trouve rapidement débordée par ces amis encombrants, qui fournissent armes, argent, recettes idéologiques et propagande. Ils donnent à l’opposition une couleur qu’elle n’avait pas au départ.

La guerre s’étend, et le conflit s’enlise. Les amis de Bachar El-Assad  mettent du temps à réagir, mais ils réussissent à éviter un écroulement du régime syrien, à défaut de lui assurer une victoire rapide.

Une nouvelle séquence commence avec l’émergence de l’Etat Islamique. Daech contrôle une partie de la Syrie et de l’Irak, et constitue un pôle d’attraction aussi inédit qu’étonnant. Sa montée en puissance bouleverse la donne : en cas de chute du régime syrien, « l’Etat islamique » constitue la première alternative. Les rebelles dits modérés ont virtuellement disparu des radars, et ne semblent plus en mesure de s’imposer.

Entente Etats-Unis – Russie – Israël

Pendant que les propagandistes français continuaient à s’auto-persuader d’une possible victoire de cette frange « modérée » de la rébellion, les vrais acteurs de la crise syrienne ont admis que la donne a changé, et ils ont commencé à s’adapter. Cinq d’entre eux méritent d’être évoqués :

  1. Les Etats-Unis, expériences irakienne et libyenne à l’appui, admettent qu’un mauvais régime est préférable au vide. Ils reviennent à la théorie des « failed state » (Etats défaillants), qu’ils redoutent tant. Ils acceptent de travailler avec l’Iran, Etat ennemi mais prévisible, en mesure de maitriser une situation difficile, et conviennent qu’un régime syrien affaibli peut se montrer coopératif, particulièrement si la Russie exerce sur lui exerce les pressions nécessaires.
  2. Israël, satisfait de voir ses voisins désarmés à cause des guerres civiles qui les rongent, commence à s’inquiéter. Traiter avec des voisins affaiblis présente des avantages, mais le chaos risque de devenir dangereux, car personne ne peut prévoir sur quoi il va déboucher. En outre, Israël ne craint rien de la Syrie : même si Damas a toujours tenu un discours sur la résistance, aucun coup de feu n’a été tiré sur Israël à partir de la Syrie depuis 1973
  3. La Russie, qui était sur le point de perdre leur seul allié dans la région, estime que le moment est favorable pour intervenir. Non seulement cela lui permet de se remettre dans le jeu de manière spectaculaire, mais elle le fait dans le cadre d’un consensus régional, ce qui expliquera plus tard la discrétion des Etats-Unis et d’Israël, favorables à une intervention russe. Poutine a d’ailleurs effectué une visite remarquée en Israël, et les visites de Netanyahou à Moscou se sont multipliées depuis. Aucun incident aérien n’a opposé les deux pays, malgré une très forte présence aérienne dans le ciel syrien, ce qui confirme une étroite coordination.
  4. La Turquie subit de plein fouet les effets collatéraux de la crise syrienne. Alors qu’elle espérait faire de ce pays le point de départ d’une sorte de reconquête du Moyen-Orient, elle se trouve fortement déstabilisée. Elle souhaite contenir la crise pour en sortir avec le moins de dégâts possible.
  5. L’Europe fait face à une vague incontrôlée de migrants, et à une vague d’attentats. Elle considère que la crise syrienne constitue l’élément déclencheur des ces problèmes. La France, pays le plus engagé en Syrie, est contrainte de réviser ses positions. Après avoir estimé que les rebelles font du « bon boulot » en Syrie, elle admet que la situation a dérapé, pour déboucher sur des effets désastreux.

La Russie fait le sale boulot

A partir de là, la situation était mûre pour un changement de cap, par consensus. La priorité était d’endiguer, puis d’éliminer Daech, et de contenir la crise au Moyen-Orient. Il était cependant hors de question que le sale boulot soit fait par les Etats-Unis ou par la France. Ces deux pays ont une opinion publique qui comprendrait mal un tel changement.

Commence alors la troisième séquence, celle de l’intervention de l’aviation russe. Celle-ci a été décisive. L’aviation russe a utilisé la même recette et la même méthode que son homologue américaine à Fallouja, en Irak : répéter inlassablement que les bombardements visaient des terroristes, et ne pas lésiner sur les moyens. Après tout, c’est un haut responsable de l’armée américaine qui, parlant de Fallouja, rasée par son aviation, a affirmé qu’il était légitime de tuer une mouche avec marteau-piqueur.

Les Etats-Unis sont ravis d’échapper d’être épargnés cette fois-ci. Barak Obama, en fin de mandat, ne peut pas prendre de grandes décisions, comme une intervention militaire massive. La France n’a ni la puissance militaire ni la légitimité pour le faire.

De leur côté, les pays du Golfe ont rapidement compris et admis la nouvelle donne. L’Arabie Saoudite et ses alliés font profil bas, en attendant que le vent tourne. Ils savent que les lendemains risquent difficiles avec l’avènement de Donald Trump, qui a tenu un discours particulièrement hostile à leur égard.

Anticiper ?

Le régime syrien sauvé, avant d’être consolidé, Daech prochainement vaincu, il reste à savoir de quoi demain sera fait. Le président américain élu, Donald Trump, plus pragmatique qu’idéologue, en a défini les contours. Il a défini quelques lignes de conduite penadnt sa campagne électorale. Il ne veut pas se trouver en situation de conflit systématique avec la Russie, et préfère coopérer avec Moscou sur certaines questions : la lutte contre le terrorisme non contrôlé, la sécurité d’Israël, la défense d’un même monde occidental. Signe qui ne trompe pas : le nouveau secrétaire d’Etat américain est un « pétrolier », récemment décoré par Vladimir Poutine.

L’Arabie Saoudite, la France et la Turquie ont déjà anticipé cette évolution. Ryadh a lâché du lest en Syrie, et a très bien coopéré avec Moscou dans le cadre de l’OPEP. La nouvelle génération qui arrive au pouvoir, incarnée par le prince Mohamed Ben Selmane, semble avoir la souplesse requise pour s’adapter à la nouvelle situation.

La France a mis sur orbite pour la présidentielle un « ami » de la Russie, François Fillon. La Turquie, en froid avec Moscou pendant les deux premières séquences de la crise syrienne, a changé de cap, et normalise ses relations avec la Russie. L’assassinat de l’ambassadeur russe à Ankara a constitué un moment de rapprochement, alors qu’en d’autres temps, il aurait pu être une nouvelle source de tension. L’Iran, réintroduit dans le jeu après l’accord sur le nucléaire, et à la faveur de la crise syrienne, fait preuve d’un pragmatisme remarquable, tout en se détachant d’une idéologie traditionnelle figée.

Une approche différente

Derrière son apparence loufoque, Donald Trump a montré un pragmatisme tout aussi remarquable durant la campagne électorale, selon des vidéos diffusées sur internet. Sur la situation dans les pays arabes, il a affirmé qu’il ne voyait pas d’intérêt à changer les régimes en place, préférant plutôt voir comment il pourrait en tirer profit. Il a ainsi déclaré qu’il était préférable d’avoir à affaire à Saddam Hussein et Maammar Khadhafi plutôt qu’au désordre actuel. Pour les régimes en place, c’est extrêmement rassurant.

Mais il lui faudra d’abord s’extirper des bourbiers irakien et afghan, du Yémen, et de la Libye. Il a deux atouts pour y arriver : d’une part, il est difficile de faire pire que ce qu’ont fait les administrations précédentes, celle de George Bush et Barak Obama. D’autre part, le changement d’approche qu’il préconise peut déboucher sur des résultats probants, contrairement à ses prédécesseurs, enfermés dans des schémas aussi immuables qu’inefficaces.

Avec Donald Trump, c’est donc un autre ordre qui se met en place. Comment va-t-il se répercuter sur la région? Les dirigeants de la région MENA sauront-ils s’y adapter, et en tirer éventuellement profit ? C’est une autre histoire.

Paradis fiscaux, football et coups tordus

 

Paradis fiscaux, football et coups tordus

 

Les paradis fiscaux ont mauvaise réputation, mais ils restent très utiles. Le futur chef de la diplomatie américaine, Rex Tillerson, peut en témoigner : il a géré une entreprise domiciliée dans un paradis fiscal pendant huit ans.

Abed Charef

 

Quel est le rapport entre Abdessalam Bouchouareb, Christiano Ronaldo, Issaad Rebrab et Lionel Messi ? Ils sont tous passés par des paradis fiscaux pour gérer leur fortune, à un moment ou un autre de leur carrière hors normes. La démarche des uns et des autres avait un objectif commun : échapper à un système d’impôts classique qu’ils jugeaient trop contraignants dans leurs pays respectifs, ou dans les pays où ils exerçaient leurs activités.

En 1992, Issaad Rebrab a eu recours au fameux cabinet d’avocats Mossack Fonseca, basé à Panama, qui avait donné le nom de « Panama Papers ». Le patron de Cevital avait alors créé une société offshore, Dicoma Entreprises Ltd, domiciliée aux îles Vierges britanniques. A travers un jeu d’écritures dont ce monde est familier, la société est ensuite rachetée par une autre, puis par une troisième, jusqu’à ce que les traces se perdent.

M. Bouchouareb était quant à lui propriétaire de «Royal Arrival Corp », une entreprise également basée à Panama. Il la gérait à travers une société basée au Luxembourg, baptisée « Compagnie d’Etude et de Conseil (CEC) ». Elle était supposée se spécialiser dans la représentation commerciale et la négociation, les contrats commerciaux, les travaux publics et le transport maritime et ferroviaire, avec un champ d’activités comprenant l’Algérie, la Turquie et la Grande-Bretagne.

Le football éclaboussé

Christiano Ronaldo et Lionel Messi, qui gagnent plus avec leurs pieds que Cevital avec son huile, ont utilisé le même procédé, pour dérober une partie de leurs revenus au fisc argentin, portugais et espagnol. Les révélations les plus récentes montrent que Ronaldo aurait ainsi caché au fisc 150 millions de revenus, ce qui lui aurait permis d’économiser 30 à 40 millions d’euros, selon des estimations admises. Messi, condamné par la justice argentine pour avoir déjà maquillé ses comptes, n’aurait pas résisté lui non plus à recourir à ces mêmes procédés, même si, dans son cas, une affaire antérieure aux footleaks a déjà révélé qu’il a soustrait au fisc argentin près de quatre millions d’euros, avec la complicité de son père. Il a été condamné pour cela à une peine de prison ferme, qu’il n’effectuera pas, grâce à des arrangements parfaitement légaux.

Toutes ces affaires ont servi à alimenter la chronique quotidienne dans le monde entier, mettant en scène des hommes politiques, des milliardaires, des sportifs de haut niveau, et des célébrités ayant plus l’habitude de figurer dans la rubrique mondanités que dans les faits divers. Tous ces personnages devaient être cloués au pilori, particulièrement après une vaste campagne menée eu Europe contre les paradis fiscaux, supposés servir de centres financiers au terrorisme et à la drogue. C’est du moins l’argument qui a justifié l’opération visant à les démanteler.

Complications

Mais voilà qu’en ce mois de décembre 2016, des complications inattendues surgissent. A moins d’un retournement spectaculaire, Rex Tillerson, PDG d’Exxon Mobil, sera désigné par le président élu Donald Trump au poste prestigieux de secrétaire d’Etat américain. Cet homme qui aura la charge de la diplomatie de la plus grande puissance du monde, qui décidera s’il faut appuyer la paix ou la guerre en Libye, s’il faut négocier avec Bachar El-Assad ou le bombarder, s’il faut maintenir le traité sur le nucléaire avec l’Iran ou le suspendre, voilà qu’on apprend que cet homme a dirigé pendant de longues années une société basée dans un paradis fiscal.

Rex Tillerson a dirigé Exxon Neftegas, filière russe d’Exxon Mobil domiciliée aux Bahamas, pendant huit ans. Il en a été nommé directeur, puis président, en 1998. Il n’a quitté ce poste que lorsqu’il est devenu PDG d’Exxon Mobil, en 2006. Les documents rendus publics dans l’enquête « Bahama Leaks » précisent qu’Exxon a domicilié au moins 67 entreprises dans ce paradis fiscal.

Rex Tillerson ne risque pas d’être poursuivi. Avec le climat imposé par Donald Trump, cette affaire ne fait même plus scandale. Par contre, elle montre que tout le battage fait autour de paradis fiscaux n’était qu’une grande mise en scène. Ces territoires existaient, y compris au cœur de l’Europe et des Etats-Unis, comme dans l’Etat du Delaware. Mais jusque-là, ils étaient utilisés par les seuls pays occidentaux, aussi bien dans les opérations commerciales que celles, moins avouables, de financements de coups tordus.

Concurrence

Lorsque d’autres acteurs ont commencé à les utiliser, les Occidentaux se sont inquiétés. Les paradis fiscaux ne risquent-ils d’être utilisés par des entreprises concurrentes plus souples, plus performantes, venues du sud ? Et surtout, n’y a-t-il pas un risque qu’ils servent de places pour le financement d’opérations terroristes?

Pour les Occidentaux, il était inadmissible que des places financières parfaitement légales puissent se transformer en menace. Le système financier occidental, qui s’en accommodait parfaitement jusque-là, a tenté d’imposer de nouvelles règles. En commençant d’abord par les discréditer. Ce qui constitue un autre paradoxe : comment la finance internationale peut-elle parler éthique, en remettant en cause l’existence de ces paradis qui permettent d’échapper au fisc?

Les scandales se sont succédés, mais il faudra encore attendre longtemps pour que ces territoires soient déclarés illégaux. Car il faudra entretemps trouver des alternatives, de nouvelles formules pour financer discrètement des opérations contre l’Iran, la Libye et d’autres pays considérés hostiles. Comment organiser tous les coups tordus sans passer par les paradis fiscaux?

Dans l’intervalle, le chef de la diplomatie de la première puissance au monde peut continuer à travailler dans les paradis fiscaux, car il y trouve « simplicité » et « efficacité », selon la formule d’Exxon Mobil. Les plus puissants choisissent donc la simplicité, et laissent la morale aux autres. Aux pauvres et aux faibles.

La fabuleuse histoire du Docteur Zaibet 

D’où vient la nouvelle menace contre la santé des diabétiques en Algérie? Du ministère de la santé. L’affaire Zaibet en fait foi.

 

Abed Charef (Le Quotodien d’Oran, jeudi 15 décembre 2016)

 

Oser. Il faut juste oser, et tout devient possible. En suivant ce précepte très simple, Toufik Zaibet  est devenu une star, un homme riche, et un symbole de cette Algérie de 2016, faite de duplicité, de naïveté, de charlatanisme, de fourberie et de tromperie, de mauvaise gestion et d’amateurisme. Avec ses airs de faux timide, manipulant quelques concepts scientifiques rudimentaires, ce petit technicien a réussi, à force de dribbles et de non dits, à monter une affaire fabuleuse, entrainant avec lui des chaines de télévision, des journaux, des hauts responsables, et même un ministre.

Ni médecin, ni chercheur, Toufik Zaibet  était un petit bricoleur du week-end. Une vocation sympathique par ailleurs, et qui peut devenir, par ces temps de pénurie de main d’œuvre, rémunératrice si on l’exploite correctement. Mais M. Zaibet  ne pouvait se contenter de si peu. Il voulait aller loin, très loin. Réaliser le coup de sa vie. C’était tellement facile, avec un terreau aussi favorable : des complices potentiels un peu partout, de la duplicité, pas d’institutions ni de freins légaux, et la possibilité d’intéresser d’éventuels récalcitrants.

Un économiste dirait qu’il y avait une forte demande, avec un marché en attente. Il suffisait de présenter une offre adéquate. Le paradis avait été pris par le FIS, la présidence squattée par Bouteflika, la banque par Khalifa. Il restait la détresse. Entre l’hypertension et le diabète, le choix a été fait. Allons-y pour le diabète.

Bigoterie et one-two-trisme

D’éminentes personnalités ont tenté de tirer la sonnette d’alarme. Des spécialistes du diabète, de la pharmacie, ainsi que des chimistes, des psychologues et des médecins de toutes vocations ont parlé d’escroquerie. Mais c’était visiblement insuffisant. Une animatrice de télévision, qui a joué un rôle important dans la supercherie, a reproché à un interlocuteur qui se montrait sceptique à propos des inventions de M. Zaibet, de « ne pas croire au génie algérien ». « Si l’invention avait été présentée par Jean ou Robert, vous auriez applaudi », a-t-elle dit, dans une recette qui a prouvé son efficacité : un brin de one-two-trisme, deux grammes de bigoterie, une pincée de bêtise, et beaucoup d’intéressement. Un obscur président d’une association pour « la promotion de la richesse intellectuelle » menaçait les contradicteurs de M. Zaibet de procès retentissants, et promettait un grand congrès de scientifiques algériens pour présenter le produit miracle. Pour quelle date ? Le 1er novembre, évidemment…

Le sens du marketing de Toufik Zaibet  et des médias qui l’ont parrainé ont réalisé un vrai miracle. Le médicament devait donc être lancé le 1er novembre, et être baptisé Rahmet Rabbi ( Miséricorde de Dieu). Un coup de génie médiatique. Un internaute suggérait de compléter ces décisions en annonçant qu’il serait gratuit pour les palestiniens…

Syndrome Khalifa

Bref, cette blague de mauvais goût aurait été parfaite pour animer la vie locale si elle s’était cantonnée à un quartier, voire à un village. Mais elle s’est propagée dans tout le pays, et bien au-delà, pour atteindre des proportions délirantes. Au passage, elle a révélé la capacité d’une société déboussolée à admettre l’irrationnel, mais elle a surtout confirmé les dysfonctionnements institutionnels qui ouvrent la voie à de tels cirques.

C’est en effet le ministre de la santé lui-même qui a apporté son appui au bonimenteur. « Je le connais personnellement », a déclaré M. Boudiaf, sachant qu’en Algérie, une déclaration d’un a force de loi. En faisant cette déclaration, le ministre de la santé dispensait M. Zaibet des procédures en vigueur. Qui peut imposer une quelconque contrainte à un ami du ministre ? Dans l’Algérie de 2016, un ami du ministre, du wali, du général-major, peut tout obtenir, en passant au-dessus de la loi, ou à côté. Il n’est pas soumis aux mêmes règles que le citoyen normal.

C’est le syndrome Khalifa. Si tu crées une banque, cela veut dire que tu es riche. Si tu es riche, tu es forcément introduit dans les « hautes sphères ». Tu peux donc fonctionner à côté de la loi. Et si tu fonctionnes en dehors de la loi, cela veut dite dire que tu as des protections. Donc, tu es introduit dans les rouages du pouvoir. Pourquoi un fonctionnaire viendrait te te mettre des bâtons dans les roues ? D’autant plus que des hommes se retrouvant dans cette posture peuvent se montrer généreux : ils proposent cadeaux de valeurs et virements en devises.

Ali Haddad, Khalifa et les autres

Pouvait-on avoir l’idée, jusqu’au début de ce mois, de s’opposer à un projet de Ali Haddad? Evidemment non. Cela a permis au président du FCE de dire et de faire ce qu’il voulait : prendre le FCE, empiéter sur des règles protocolaires, obtenir des marchés, acquérir un terrain situé à proximité de la gare routière d’Alger, ce qui serait impossible pour n’importe quel autre citoyen. Il a pu le faire parce qu’il est l’ami de qui vous savez. Lui refuser quoi que ce soit, c’est risquer son poste, et peut-être de sérieux ennuis.

Ces dérapages répétés paralysent les institutions, et forcent des hommes de bonne foi à se recroqueviller dans leur bulle, de peur d’attirer la colère du prince. La faute première en incombe d’abord au responsable le plus haut placé, le ministre de la santé, en l’occurrence. Dans l’affaire Zaibet, M. Boudiaf est passé outre les procédures en vigueur. Il n’a pas eu recours aux institutions à sa disposition. Il a un comité national du diabète, des conseillers dont la compétence est reconnue, un dispositif de pharmacologue réputé performant, et des procédures très strictes quand il s’agit de médicaments et dérivés. Il pouvait aussi avoir recours au simple bon sens. Il est passé outre. Et sa démarche l’a conduit non seulement au ridicule, mais aussi à une posture absurde : chargé de veiller sur la santé des Algériens, il est lui-même devenu une menace pour la santé des Algériens.

Et si la bourde de Ali Haddad annonçait la fin de Bouteflika ?

 

Ali Haddad n’est pas indispensable au pouvoir. Mais être dans la proximité du pouvoir est indispensable à la survie du patron du HCE.

 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 décembre 2016)

 

Le cycle Ali Haddad a-t-il trop duré ? Si on se fie aux rapports que le président Abdelaziz Bouteflika entretient avec son entourage, la chose parait évidente. Le patron du FCE se trouve dans la proximité du cercle présidentiel depuis plus d’une décennie. Autant dire une éternité. Comment a-t-il duré aussi longtemps, alors que sa présence n’est pas indispensable au chef de l’Etat ?

Le président Bouteflika a une méthode bien à lui pour gérer les hommes qui ont accepté de se mettre à son service ou qui ont eu l’illusion de nouer avec lui une alliance. Il les met en compétition, leur montrant qu’ils sont interchangeables. En aucun cas, il ne tolère un égal. Quand cela se présente, comme ce fut le cas avec le général Toufik Mediène, il manœuvre, organise un travail de sape, et il patiente jusqu’à ce que le fruit soit mûr.

Pour les autres, ceux qu’il considère comme n’ayant pas le même rang que lui, Bouteflika les attire, les flatte, en tire ce qu’il peut, avant de les éjecter s’il juge qu’ils ne sont plus utiles. Il peut même les rappeler s’il l’estime nécessaire, mais dans ce cas, les jeux sont faits : il sait à l’avance à quoi s’en tenir.

Interchangeables

Durant son premier mandat, le président Bouteflika avait traité avec feu Mohamed Lamari, le général Larbi Belkheïr et le général Toufik Mediène. Les deux premiers ont duré un mandat. Son directeur de campagne de 1999, devenu ensuite secrétaire général de la présidence puis premier ministre, Ali Benflis, a duré encore moins longtemps. Moins d’un mandat. Mais ces hommes ont tous contribué, chacun à sa manière, à préparer le terrain au second mandat de M. Bouteflika. Mohamed Lamari a dit, dans les coulisses, qu’il s’opposerait au maintien du président Bouteflika ; Larbi Belkheïr est resté discret, mais il n’en pensait pas moins ; Benflis s’est carrément porté candidat contre lui. Ils ont pourtant tous joué la même partition: ils ont donné au président Bouteflika le minimum de crédibilité dont il avait besoin.

Entre-temps, Abdelaziz Belkhadem avait remplacé Ali Benflis dans la proximité de Bouteflika, et le général Gaïd Salah avait remplacé Mohamed Lamari. A une différence près pour Gaïd Salah : il avait été auparavant poussé vers la sortie, et il devait sa résurrection au président Bouteflika. Il était donc apte au combat, en vue de la nouvelle bataille que préparait le chef de l’Etat: se débarrasser du général Mediène.

Dans la foulée, Ammar Saadani, auparavant tombé en disgrâce, était rappelé pour éliminer Belkhadem, de la même manière que Belkhadem avait contribué à éliminer Benflis. C’est donc la même mécanique qui se met en place, de manière cyclique, donnant l’illusion d’une bataille politique, alors qu’il s’agissait d’une machine qui tournait à vide.

Cycles longs et cycles courts

Quelle est la durée de vie moyenne de tous ces seconds couteaux? Si on exclut les deux poids lourds, Toufik Mediène et Gaïd Salah, qui ont survécu trois mandats chacun, les autres ont en moyenne tenu un mandat. Certains, comme Ouyahia et Saadani, ont connu une traversée du désert, plus ou moins longue, mais ils ont bien compris qu’ils n’étaient pas indispensables, et ont accepté de jouer un rôle différent dans chaque cycle.

Quant à Ali Haddad, il s’est rapproché du cercle présidentiel durant le second mandat, pour en devenir un des hommes qui comptent durant le troisième. Il s’est alors imposé à la tête du FCE, pour apparaitre comme l’un des grands financiers de la campagne du quatrième mandat.

Ceci n’est pourtant qu’une illusion. Ali Haddad n’est d’aucune utilité pour le président Bouteflika. Celui-ci sait qu’en Algérie, quand on est au pouvoir, l’argent n’est pas un problème. Ce que M. Ali Haddad peut apporter comme finances n’est que de la petite monnaie, comparé à ce qui est peut être mobilisé: sur les seuls contrats avec l’italien ENI, Farid Bedjaoui aurait perçu près de deux cent millions de dollars. Que faire de l’argent de Ali Haddad quand le ministre du commerce reconnait que l’exportation illicite de devises frôle les vingt milliards de dollars ?

Hégémonie

Ali Haddad n’est donc pas indispensable au président Bouteflika. Si c’était le cas, il était plus profitable au pouvoir de garder dans sa proximité Issaad Rebrab, qui une surface financière plus étoffée et une image bien meilleure. A l’inverse, vivre à proximité du pouvoir est indispensable à Ali Haddad, qui n’a pas encore l’assise nécessaire pour voler de ses propres ailes. Il reste trop dépendant de la commande publique et des privilèges qu’elle offre. Et comme M. Haddad a dépassé la durée normale du cycle de vie auquel il devait s’attendre, il est mûr pour décrocher.

Pourquoi, dans des conditions aussi défavorables, a-t-il choisi de tenter le diable lors du forum africain sur l’investissement? Maladresse et amateurisme n’expliquent pas tout. Il y a peut-être une nouveauté dans le système politique algérien : il n’y a plus d’arbitre. Car en situation normale, l’arbitre n’a pas besoin d’intervenir pour trancher. Chacun connait ses limites, et chacun sait qu’il y a un prix à payer en cas de dépassement. Ali Haddad n’a pas respecté cette règle.

Ce qui se passe depuis quelques moins donne le sentiment que l’arbitre n’est plus écouté, qu’il n’a plus les moyens d’imposer son autorité, ou que des joueurs ne s’estiment plus concernés par les sanctions qu’il pourrait prononcer. Dans le système politique algérien, cela a une signification : un nouveau clan est en passe d’imposer son hégémonie aux autres clans. Avec ou sans Bouteflika ?

La réponse n’a évidemment aucun intérêt. Car quelle qu’elle soit, elle ne changerait rien à la vie politique du pays. Il suffit, pour s’en convaincre, de se rappeler que rien n’a changé après le limogeage de Betchine, Benbaïbèche, Larbi Belkheïr, Belkhadem, Chakib Khelil, Toufik Mediène et tant d’autres.