Avec Bourterfa, les énergies renouvelables cantonnées à la marge

 

Le ministre de l’Energie, M. Noureddine Bouterfa, reste extrêmement frileux sur les énergies renouvelables. Ses premières déclarations n’encouragent guère le secteur.

Abed Charef (Sur maghrebemergent.info: http://bit.ly/2cF13TP)

 

Noureddine Bouterfa n’est pas le ministre de l’Energie qui fera faire un bond aux énergies renouvelables en Algérie. Son manque d’enthousiasme, déjà visible lorsqu’il était à la tête de la compagnie Sonelgaz, transparait à travers les déclarations faites au cours de conférences de presse ou d’émissions depuis qu’il a été nommé au ministère de l’Energie. Certes, il tient un discours convenu sur la nécessité de développer le secteur. Mais M. Bouterfa insiste tellement sur les difficultés techniques, administratives, économiques et financières, que ses propos montrent clairement que le renouvelable ne figurera pas dans ses priorités.

Il reprend le discours officiel sur la nécessité de « sortir d’une économie basée sur hydrocarbures pour aller à une économie diversifiée ». Les énergies renouvelables et les TIC font partie du package, dit-il. Sa vision des énergies renouvelables est particulièrement réductrice : celles-ci permettraient d’allonger la durée de vie de réserves disponibles de « trois ou quatre années ».

Le programme officiel du gouvernement, validé en mai 2015 par un Conseil des ministres, prévoit, d’ici 2030, une production de 22 Gigawatts d’électricité à partir de sources renouvelables destinée au marché intérieur, et 10 Gigawatts supplémentaires à l’export.

Dossier complexe

M. Bouterfa assure que le gouvernement travaille à réaliser ces objectifs. Pourquoi tout ce retard ? Parce que «c’est complexe », dit-il. « On prend du retard parce que c’est des questions compliquées ». Avant de se lancer, il faut « un cadre légal, il faut assurer l’investissement, régler le problème du foncier. Il faut « aussi réformer cadre financier », et trouver « des ressources financières complémentaires aux nôtres ».

Pour l’heure, il admet que « l’effet tarif ne donne pas encore assez de visibilité » aux énergies renouvelables, d’où la nécessité de tout « revoir sur plan réglementaire ». Il souligne aussi que dans le renouvelable, il y a « la composante industrielle et la composante énergétique ». Mais cela coûte encore trop cher, alors que le pays a besoin d’utiliser ses ressources financières dans d’autres secteurs. Produire 4.000 mégawatts, « c’est 8 milliards de dollars », dit-il. « Avons les ressources locales ? non », répond-il. Il faut donc faire « appel au partenariat national et international », d’autant plus que, selon lui, « la solution tient la route sur le plan financier ». En tout état de cause, il faut « éviter que l’Etat ne vienne s’impliquer dans un dispositif de mobilisation de ressources qui pourraient être utilisées ailleurs, pour financer les routes, l’école, la santé, etc. ».

Le « traumatisme » Sonatrach

La seule nouveauté, pour le renouvelable, serait l’implication de Sonatrach. Comment ? Il ne le précise pas. Mais si la compagnie s’implique, ce n’est pas par esprit d’innovation, c’est parce que « les grandes compagnies investissent dans le renouvelable. Sonatrach ne peut pas rester en marge », déclare M. Bouterfa en ayant presque l’air de s’excuser.

Sur la plupart des autres dossiers, le ministre de l’Energie fait preuve d’une grande prudence. Il justifie ces hésitations par l’histoire récente du secteur : « Sonatrach a vécu un traumatisme ».

Sur les prix de l’énergie, il admet que « le meilleur signal de rationalisation, c’est le prix ». Mais en parallèle, il reste peu disert sur le sujet, évitant d’aborder frontalement la question. Il se contente d’incantations, déclarant qu’il « faut que le citoyen comprenne est que l’énergie fossile n’est pas renouvelable ». « Beaucoup de sensibilisation à faire », dit-il.

Sur l’exploration également, il se montre très réservé. Dans ce domaine, « il faut être sûr de gagner », dit-il, d’où la nécessité de partager les risques » en allant au partenariat, alors que la particularité de l’exploration, c’est précisément de prendre des risques. Là encore, il affirme qu’il faut « développer ce qui est déjà disponible », en « mettant en exploitation les découvertes antérieures ».

Ok pour le gaz de schiste

Sur l’évolution des prix du pétrole, M. Bouterfa mise sur une moyenne modeste. « Les prix vont rester dans une fourchette 50-60 dollars. 80 dollars, c’est terminé », dit-il.

M. Bouterfa ouvre par ailleurs, sans trop s’avancer, une porte vers l’exploitation des hydrocarbures non conventionnelles. Ce dossier, particulièrement sensible, avait empoisonné la carrière de l’ancien ministre de l’énergie, Youcef Yousfi, après les manifestations qui avait duré plusieurs mois dans la région de In-Salah. M. Bouterfa affirme que l’Algérie a « besoin de regarder ce qui se passe du côté du non conventionnel ». Il n’exclut pas non plus le nucléaire, même s’il «demande mobilisation financière importante ».

Mais pour l’heure, il faut « établir des priorités ». Ce qui revient à un pragmatisme primaire. « On a un outil de production, il faut le consolider pour assurer nos besoins » et « pérenniser nos réserves ». Sûr de lui, M. Bouterfa déclare : « nous savons parfaitement où nous en sommes, où nous allons. Les choses ne sont pas ni noires que ça ». Ce qui ne l’empêche pas de reconnaitre que quand les nouvelles raffineries commenceront à produire, « il n’y aura pratiquement plus de pétrole brut à exporter ».

Les guerres inutiles de Noria Benghabrit

Obligée de s’engager dans des guerres d’usure continues, la ministre de l’Education y a dépensé toute son énergie.

Abed Charef

Nouria Benghebrit était supposée introduire plus de modernité au sein de l’école algérienne. Plus de rationalité, de pédagogie, de savoir, de réflexion. Moins d’archaïsme, de charlatanisme, de tricherie. Plutôt que le nivellement par le bas que subissait l’école algérienne, du fait du nombre et de la scolarisation de masse, elle devait apporter de nouvelles méthodes, de nouveaux concepts, pour permettre aux nouvelles générations d’entrer dans la vie mieux armées que les précédentes.

Un projet aussi ambitieux était-il à sa portée? Quinze mois après sa nomination, et quoi que puissent dire les partisans de Mme Benghabrit, qui veulent en faire une icône, force est de constater que non. Même si, à sa décharge, son échec n’est pas le résultat de sa seule action, mais aussi la conséquence d’un contexte particulièrement hostile.

Mme Benghabrit devait réunir trois conditions pour réussir. Elle devait d’abord être porteuse d’un projet cohérent, fiable, clairement énoncé. Son projet devait être décliné dans une feuille de route, avec des évaluations d’étape, définissant les virages à prendre, les moyens à mettre en œuvre et les partenaires avec lesquels s’engager.

Son profil semblait plaider pour elle. Anti-intégriste, se présentant comme une héritière des luttes universitaires des années 1960-1970, elle devait naturellement s’orienter vers des programmes plus scientifiques, plus rigoureux. Plus d’invitation au raisonnement et au savoir, moins de place aux dogmes et au prêt-à-penser. Plutôt que de faire apprendre aux élèves des versets du Coran, les initier à la réflexion et à l’histoire des civilisations. Les inciter à s’intéresser à la philosophie plutôt que de les pousser à devenir des croyants.

Contexte politique difficile

Seconde condition du succès, le contexte politique. Mme Benghabrit est arrivée au gouvernement dans le pire moment qui soit : au début du 4ème mandat. C’était un handicap insurmontable. Son manque de légitimité l’a paralysée. Quitte à se répéter, certains grands dossiers -défense nationale, politique étrangère, énergie, éducation-, doivent faire l’objet d’un consensus minimum. Aucun groupe, aussi brillant soit-il, ne peut imposer ses choix.

Troisième élément : les partenaires. La ministre de l’Education a marqué quelques points, sans plus. L’administration de l’éducation lui semblait plutôt hostile. Elle a réussi à faire avec, s’appuyant tantôt sur les uns, rejetant les autres à la marge, ce qui est de bonne guerre.

Elle a aussi réussi à apaiser le front syndical, ce qui est apparemment son plus gros succès. Mais elle n’a rien pu faire face à un phénomène qui s’est répandu dans le pays, l’indiscipline, le laisser-faire, l’insouciance, le manque de rigueur. Ce dont ses adversaires ont largement profité.

Mme Benghabrit a sous-estimé la capacité de ses adversaires, et le profit dont ils pouvaient tirer des réseaux sociaux. Le moindre incident était relayé de manière surdimensionnée, y compris quand elle n’y avait aucune responsabilité : la ministre de l’Education n’est pas responsable de l’eau de pluie qui traverse le toit d’une salle de classe, ni de longues distances que certains élèves des campagnes sont obligés de parcourir pour atteindre l’école. Elle n’est pas non plus responsable du contenu d’un livre diffusé par un éditeur semi-clandestin. Mais c’est elle qui en a payé le prix.

Point de fixation

En fait, Mme Benghabrit a été totalement paralysée dès sa nomination. Une campagne aussi haineuse qu’infâme avait lancée contre elle aussitôt après son entrée au gouvernement. Elle était coupable. De quoi ? De rien. Mais elle était coupable. Tous ses faits et gestes étaient dès lors suivis à la loupe. Piégée, elle dépensait toute son énergie à éviter les fautes. Mais le terrain était miné. Fuites du bac, livres scolaires, comportement des enseignants, rien ne lui a été épargné.

Elle était si vulnérable qu’elle ne pouvait plus rien tenter, de peur de soulever une tempête. Elle cédait face à la moindre adversité. Elle a même cédé là où il n’y avait pas d’adversité du tout, comme l’a montré son attitude quand il fallait fixer les dates d’examen. Alors qu’elle avait développé un argumentaire rigoureux pour une augmentation du nombre de semaines de scolarisation, elle a fini par faire l’inverse durant l’année scolaire écoulée. Pour éviter toute accusation de nuire à l’Islam, elle a fait du zèle. Avec l’approche du Ramadhan, en juin 2016, elle a avancé les dates tous les examens de fin d’année, pour éviter d’avoir le bac en plein ramadhan. Ce qui a réduit d’autant la période de scolarité. Pour les cycles primaire et moyen, les examens ont eu lieu à partir de la mi-mai : c’est clairement à l’opposé de ce qu’elle avait promis. Pour son malheur, les dérapages, avec les fuites du bac, l’ont contrainte à refaire partiellement le bac en plein Ramadhan. Là, surprise : les choses se sont passées sans accroc.

Guérilla

Au final, Mme Benghabrit a été amenée à mener une série de batailles inutiles, face à des agitateurs qui lui ont imposé une sorte de guérilla idéologique dans laquelle elle s’est épuisée. Mais sur le fond, elle n’a pas avancé d’un pouce. L’école algérienne en est toujours au même point.

Il reste, par ailleurs, à apprécier le bilan de la ministre de l’Education sous un autre angle, sans rapport avec l’éducation. Alors qu’elle n’a mené aucune action significative, Mme Benghabrit a constitué un point de fixation vers lequel ont convergé les attaques anti-gouvernement. A certains moments, elle a réussi à occulter des dossiers très lourds, comme le manque de légitimité du pouvoir, la corruption, la paralysie du gouvernement face à la crise économique et le délitement des institutions. Les polémiques dont elle a été victime, souvent alimentées basées par des accusations collectées dans les égouts, l’ont totalement discréditée auprès d’une partie de l’opinion. Mais le gouvernement a gagné au change : laisser se déchainer les islamistes contre Benghabrit vaut mieux que lâcher les enquêteurs et les juges contre Chakib Khelil. De ce point de vue, Mme Benghabrit n’était pas si inutile.

Algérie: Mauvais timing pour les réformes économiques

L’Algérie n’a pas engagé de réformes dans les années d’aisance. Elle s’y engage timidement, sous la contrainte, dans les années de disette.

 

http://bit.ly/2cQs3hb

La nouvelle Algérie émerge dans la douleur

 

Par sa démographie, par la nature de son armée comme par son économie, l’Algérie a gravé plusieurs paliers. Seule la vie politique reste décalée.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 septembre 2016)

L’Algérie a changé. Nous ne vivons plus dans le même pays que nos parents, pour ne pas parler des grands-parents. Mais ces changements d’envergure n’ont pas été accompagnés de l’évolution nécessaire du modèle de gestion du pays, ni des institutions. Les dirigeants, les partis, les politiques, n’ont pas pris la mesure des changements survenus, et n’en ont pas tiré les conséquences. Ils n’ont pas adapté leurs analyses, encore moins les instruments de gestion du pays.

L’Algérie est aujourd’hui un pays de 40 millions d’habitants. Près de quatre fois plus qu’à l’indépendance. Elle est passée d’un petit pays de la dimension de la Belgique, à celui de nation moyenne en termes de population, proche de l’Espagne et de l’Italie. D’ici la moitié du siècle, il y aura autant d’habitants en Algérie qu’en France. Alger, à elle seule, compte aujourd’hui autant d’habitants que la moitié de l’Algérie à l’indépendance.

En termes de population, l’Algérie se situe désormais dans ce qu’on peut appeler le quatrième palier.  Après le premier palier (les géants que sont la Chine et l’Inde), le second (les pays de forte population comme les Etats-Unis, le Brésil et la Pakistan), et le troisième, concentrant plus de 100 millions d’habitants (Japon, Mexique, etc.), le quatrième palier regroupe des pays dont la masse démographique leur permet d’avoir une présence régionale, pour peu qu’ils réussissent à développer en parallèle leur économie et leur puissance militaire.

Un millions de naissances par an

La population algérienne a aussi changé de profil. A domination rurale et analphabète à l’indépendance, elle est aujourd’hui urbaine et instruite. Les chiffres demeurent imprécis, mais on sart qu’une grosse majorité des Algériens vivent dans les villes, contre seulement 20 pour cent à l’indépendance. Selon des chiffres de l’ONS, la situation serait même inversée aujourd’hui : 80% des gens vivent dans les villes. Cela débouche sur deux résultats immédiats : une population instruite qui connait ses droits (ou qui a l’impression de les connaitre), et qui conteste davantage.

Et ce n’est pas tout : le gros de la population algérienne a été récemment urbanisé. C’est donc une population qui abandonné ses traditions rurales, mais qui n’a pas encore acquis les traditions urbaines. Un phénomène aggravé par un autre constat : les populations urbaines ont tendance à revenir à des traditions et des pratiques qui semblaient disparues en milieu urbain. Autant de bouleversements sociologiques qui rendent la gestion du pays extrêmement complexe.

D’autre part, et pour la première fois de son histoire, l’Algérie a dépassé, en 2015, le million de naissances par an. C’est le résultat d’un ensemble de facteurs qui ont convergé : augmentation de la population en âge de se marier, jeunesse de la population, et probablement une élévation du niveau de vie, avec une hausse du revenu et une résorption partielle de la crise du logement, le tout ayant contribué à ce baby-boom.

Explosion du PIB

Sur le plan économique, le PIB de l’Algérie a aussi changé de palier. Il a dépassé les 200 milliards de dollars, même si un probable reflux est attendu en 2016. Les recettes extérieures ont dépassé 70 milliards de dollars par an en 2013. Mais les importations ont aussi ont explosé : on était à 15 milliards au milieu des années 1980, mais on dépassera les 50 milliards en 2016, une année pourtant maigre. On ne gère évidemment pas 15 milliards de dollars, dont l’essentiel est encadré par des impératifs de fonctionnement précis (service de la dette, achat de produits alimentaires vitaux), comme on gèrerait 70 milliards.

Au plan de l’influence régionale aussi, le changement est significatif. Pendant longtemps, l’Algérie exerçait une certaine influence grâce au prestige de sa guerre de libération, et aussi grâce à l’appui de l’ex-Union Soviétique. Elle parvenait à appuyer de manière efficace des mouvements de contestation ancrés à gauche.

Aujourd’hui, la donne a changé. L’Algérie s’est équipée, en profitant de l’embellie financière de la décennie écoulée. Son armée a changé de nature : née dans la guérilla, elle s’est spécialisée progressivement dans la lutte contre la guérilla. Mais dans le même temps, et en raison d’un territoire immense, combinant désert, montagnes et façade maritime, et des impératifs de défense que ceci impose, elle s’est trouvée contrainte d’opérer des changements structurels d’envergure pour s’adapter à cette réalité.

Prendre le virage

Tous ces changements imposent un nouveau modèle de gestion du pays. Des méthodes nouvelles, avec des institutions modernes, des règles adaptées au monde qui émerge. Et c’est là que le bât blesse, car ceux qui ont la charge de gérer les affaires du pays s’accrochent encore à des méthodes désuètes, totalement inadaptées. Incapables de passer au monde politique moderne, animé par des partis et une société civile autonome, ils imposent un retour à ce qu’ils connaissent le mieux, la tribu, la région, ainsi que différents systèmes d’allégeance hors du temps. Lobbies et clans font office de centres de pouvoir occultes, au détriment des institutions, des responsables légaux et des élus. La règle légale disparait au profit de l’informel. Les ministres ne gèrent pas des secteurs de l’activité économique ou sociale, ils gèrent des équilibres de pouvoir.

C’est sur ce terrain que le pays a besoin de s’adapter. De sortir de l’archaïsme, pour entrer dans un monde moderne, où la règle du droit prime toute autre considération.

Dans de nombreux pays, c’est l’audace politique qui a permis de réaliser ou de favoriser les grandes mutations économiques et sociales. Quant à l’Algérie, elle change de fond en comble sur le terrain économique et social, et même militaire, mais le fonctionnement politique du pouvoir reste immuable.

L’Algérie ne va pas si mal

C’est la rentrée. Il faut être positif, il faut avoir la pêche et arrêter de se plaindre. Après tout, l’Algérie ne va pas si mal.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 septembre 2016)

Positiver. Il faut positiver. Regarder le verre à moitié plein, plutôt que le verre à moitié vide. Parler des médailles de Toufik Makhloufi, plutôt que de la polémique qu’il a provoquée.

Evoquer, à longueur d’année, ces plaies de l’Algérie que sont la corruption, la mauvaise gestion et les gaspillages, n’est pas très productif. Ça peut même participer à une sorte d’œuvre de démoralisation collective. Ressasser, chaque semaine, ces défaillances qui s’apparentent à des crimes, rappeler ces échecs répétés dont personne ne veut tirer les leçons, insister, dans chaque écrit, ces solutions qui font consensus mais qu’aucune institution, ni aucun responsable, n’ose engager, revenir chaque semaines sur ces situations absurdes, comme celle d’un chef d’Etat totalement absent : tout cela ne mène nulle part. Ça démoralise, ça relève d’un nihilisme destructeur, et ça ne règle rien, dit-on.

D’autant plus que de belles choses se font dans le pays. Pourquoi ne pas les voir ? Pourquoi ne pas évoquer cet immense effort dans le domaine du logement, qui serait sur le point de débarrasser l’Algérie de ses bidonvilles ? Pourquoi évoquer la baisse alarmante de la production de céréales, et oublier que le pays produit tellement de pomme de terre qu’il ne sait plus quoi en faire? Pourquoi insister sur un conseil des ministres qui ne se réunit pas et oublier que le pays est doté d’un parlement parmi les plus marqués par la présence de femmes, même si leur présence demeure symbolique ?

Stabilité

Et puis, dit-on, même à mi-chemin de ce pénible quatrième mandat, l’Algérie reste relativement stable, avec une sécurité largement assurée, dit-on. Parmi les pays qui, entre les années 1960 et la fin de la guerre froide, ont refusé de se mettre sous la bannière des Etats-Unis, l’Algérie est le seul pays à ne pas avoir sombré. Libye, Irak, Syrie, Yémen et Palestine sont à genoux, sur le point d’être démembrés. Mais l’Algérie résiste. Elle a tenu le coup, elle a passé le cap le plus difficile, elle aurait simplement besoin de temps pour se reconstruire. Elle fait des choses immenses dans de nombreux domaines. Tiens, prenez le secteur automobile : l’Algérie est déjà en train de lancer la base d’une industrie locale, elle a divisé par quatre ses importations de véhicules. Elle s’apprête même à lancer un nouveau modèle économique, selon M. Sellal.

En admettant qu’il s’agisse là de prouesses -les économistes vont sourire en évoquant le nouveau modèle économique-, il faudrait rappeler deux évidences : d’abord, un dirigeant qui accomplit une œuvre positive n’a pas à être félicité. Il aura simplement « fait le job », ou, au mieux, il accomplit une promesse électorale. Il en sera remercié lors de l’élection suivante, si élection il y a.

Ensuite, l’expérience récente du pays a montré qu’un pays n’est pas riche seulement de son industrie et de ses usines, encore moins de son pétrole; il est riche par le savoir, par ses institutions, et par les règles en vigueur dans le pays, des règles auxquelles tout le monde est soumis, du chef de l’Etat au chômeur. Et en Algérie, c’est précisément l’échec institutionnel et moral qui devient la principale source d’inquiétude.

Paralysie des institutions

Sur ce terrain, l’affaire Dounia Parc a encore montré le gouffre dans lequel était plongé le pays. Un ministre de la république révèle une grave affaire de détournement dans la gestion d’un bien public. Quelles que soient les raisons qui l’ont poussé à faire ces révélations, il a cité des faits, énuméré des actes commis dans des lieux précis, donné des chiffres.

Dans n’importe quel pays au monde, les déclarations de M. Abdelwahab Nouri auraient déclenché des procédures connues : dépôt de plainte, enquête judiciaire, une multitude d’enquêtes journalistiques pour savoir qui a accordé quelle faveur à qui, enfreignant quelle loi, provoquant quel préjudice à la collectivité.

Quelles ont été les réactions en Algérie? Le ministre de la justice Tayeb Louh a suggéré à M. Nouri de s’adresser à la justice! Le premier ministre Abdelmalek Sellal est allé plus loin, minimisant l’affaire et la réduisant à une simple erreur rapidement réparée. « L’erreur est réparée. On n’en parle plus », affirme M. Sellal, dont les propos ont été rapportés par la presse. Cette affaire « n’en est pas une», dit-il.

Non sens

Résumons-nous : dans un pays où le président est absent, l’exécutif s’est exprimé en ordre dispersé, provoquant une véritable cacophonie. Le législatif a gardé le silence, comme toujours. La justice n’a pas bougé. La presse, incapable d’enquêter, se rend compte de son impuissance et de la vanité de sa liberté. Circulez, il n’y a rien à voir. Le dossier est clos.

Ni les trois pouvoirs conventionnels, ni le prétentieux quatrième pouvoir, n’ont influé sur le cours des évènements, alors qu’il s’agit d’un « scandale », d’un « crime », selon les termes d’un ministre en exercice. Résultat : la défiance des citoyens envers le pouvoir, qu’on croyait arrivée à son paroxysme, a encore de la marge. Non seulement le citoyen n’a plus confiance, mais il constate que ceux qui sont chargés de gérer les affaires du pays ne font rien. Face à l’adversité, il encaisse, il contient sa colère, jusqu’au moment où il a l’opportunité d’exploser. Cela débouche sur l’absurde : à Annaba, des habitants en colère ont brûlé un train, après qu’un passant ait été happé par la locomotive, selon des informations de presse.

Comment positiver quand le non sens atteint cette ampleur?

L’Algérie ne produit plus que le quart de sa consommation en céréales

L’Algérie ne produit plus que le quart de sa consommation en céréales

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Sale temps pour la gauche en Amérique Latine

 

Brésil, Venezuela, Bolivie : la gauche est sous pression en Amérique Latine. Une droite hystérique veut à tout prix renverser le cours de l’histoire.

Abed Charef

Aussitôt le vote pour la destitution de Dilma Rousself acté, le Brésil a rappelé son ambassadeur au Venezuela. Avant son départ au sommet du G20, en Chine, le nouveau président Michel Temer voulait absolument apporter aux puissants de ce monde un gage de docilité. Rencontrer le président Barak Obama avec cette promesse de rupture avec les héritiers d’Hugo Chavez, après avoir poussé Dilma Rousslef vers la sortie, est un gage qui peut être apprécié, en cette période où la gauche sud-américaine est soumise à une pression insupportable.

Dilma Rousself a été limogée alors qu’il n’y a aucun de soupçon de corruption contre elle. Elle est accusée d’avoir fait une présentation tronquée des comptes publics, mais à aucun moment, elle n’a a été poursuivie pour un  enrichissement quelconque. Ce sont plutôt ses détracteurs qui sont impliqués dans des affaires de pots-de-vin: 35 parmi les sénateurs qui ont voté sa destitution sont poursuivis, soupçonnés ou mêlés à des affaires de corruption.

L’offensive de la droite brésilienne ne s’arrête pas là. Dans une volonté de discréditer pensée et acteurs de gauche, et à éviter le retour de toute politique proche du petit peuple, la droite veut aussi écraser les symboles de ce qui a fait le récent renouveau brésilien.

Une droite revancharde et arrogante

Dilma Rousself était une guérillera qui n’a pas hésité à porter les armes contre la dictature brésilienne des années 1960 et 1970. Impensable qu’une femme portant autant de symboles reste au pouvoir dans un pays émergent, membre du G20, symbole de la réussite de la gauche dans un continent gouverné jusqu’au tournant du siècle entre droite dure et extrême-droite.

Pour cette droite, revancharde et impatiente de reprendre les commandes, il fallait aller plus loin, en détruisant le symbole de la grande aventure brésilienne, couronnée par l’organisation de la Coupe du Monde de football et Jeux Olympiques. Lula, l’ancien ouvrier devenu président, dont les deux mandats ont permis à 60 millions de brésiliens de sortir du seuil de la pauvreté, devait à son tour être trainé dans la boue. Il est accusé de corruption.

L’offensive ne vise plus seulement une gauche en difficulté, mais elle veut écarter tout retour à une politique qui mettrait à la marge la vieille classe politique traditionnelle, conservatrice, nostalgique de la dictature, totalement soumise aux milieux d’affaires.

Au Venezuela, une guerre sans répit

Au Venezuela voisin, la droite s’est montrée encore plus féroce. Elle a littéralement rendu la vie impossible à un président légitime, élu démocratiquement, jamais mêlé à la moindre affaire de corruption. Depuis son accession au pouvoir, Nicolas Maduro est en effet soumis à un harcèlement politique insupportable. L’opposition, dirigée par les milieux d’affaires et appuyée par les Etats-Unis, a imposé des conditions telles que c’est un miracle que Maduro n’ait pas encore succombé à la tentation totalitaire. Elle veut le soumettre à un référendum de révocation, formule déjà subie par son mentor Hugo Chavez, en vigueur dans le seul Venezuela.

Maitrisant le commerce et les médias, la droite vénézuélienne a aussi gagné la bataille de l’image à l’extérieur. Maduro apparait comme un incompétent, un incapable, un homme qui n’arrive pas à assurer le bien-être du pays malgré les recettes pétrolières. L’étatisme et la distribution sociale qu’il a prônés ont empêché le pays de se développer. C’est oublier que le Venezuela a été dirigé pendant plus de soixante ans par la même classe politique qui lui reproche aujourd’hui la pauvreté du pays.

L’opposition a aussi paralysé les circuits commerciaux, asséché les sources d’approvisionnement, et créé des pénuries insupportables pour les plus démunis. Les produits de base ont disparu, l’électricité a été rationnée, le système de production fortement perturbé, avec comme résultat inévitable une montée de la grogne contre le gouvernement.

Dur revers en Bolivie

En Bolivie, c’est un autre pouvoir de gauche qui a subi un coup symbolique très dur. Rodolfo Illanes, vice-ministre bolivien de l’intérieur, a été séquestré puis assassiné par des mineurs en grève. Il est difficile de savoir s’il s’agit de vrais mineurs en colère, ou d’hommes qui voulaient louer leurs terrains miniers à des compagnies étrangères, ce qui serait contraire à la loi, comme l’affirme le gouvernement. Toujours est-il qu’un membre d’un gouvernement de gauche radicale a été tué dans un fief ouvrier, alors qu’il tentait d’engager le dialogue avec des « gueules noires ».

Après son échec lors du référendum de février 2016, visant à amender la constitution pour lui permettre de briguer un 4ème mandat, le président Evo Moralès voit sa marge se resserrer. Le départ de Dilma Rousself accentue ses difficultés, mais le place surtout comme unique appui pour Nicolas Maduro, un appui bien faible. Même s’il peut encore compter sur Cuba. Mais même dans l’île de la liberté, les temps changent : pour la première fois depuis un demi-siècle, Cuba a reçu mercredi le premier vol régulier venant directement des Etats-Unis.

Avec le modèle Aït-Ahmed, l’Algérie ne peut pas se résigner

 

Aït-Ahmed a vécu la prison et l’exil. Il appartenait à une autre époque, différente de celles des paradis fiscaux.

Abed Charef

Il est douloureux d’évoquer Hocine Aït-Ahmed et Chakib Khelil dans un même texte. Pourtant, au moment de rappeler ce qu’a été le premier semestre de l’année 2016, et d’évoquer ce que peut nous réserver ce qui reste de l’année en cours, il faut bien admettre que ces deux modèles illustrent le mieux le formidable écart qu’il y a entre ces deux versants d’une même Algérie.

Le premier a été enterré le premier jour de cette année 2016, dans une extraordinaire communion populaire. Sa disparition a suscité une rare émotion. Ses funérailles ont été prises en charge par son parti et par le peuple, avec un strict minimum laissé aux officiels. Le peuple ne s’y trompait pas : il a porté très haut l’auteur du rapport de Zeddine, ce document de base qui allait jeter les fondements idéologiques, politiques organisationnels de la lutte armée, créant ainsi la matrice de qui sera l’Etat algérien. Avec la disparition d’Aït-Ahmed, le pays sentait qu’il perdait, avec l’homme, un symbole éthique et politique exceptionnel.

Même les dignitaires du régime en place se sont crus obligés de rendre hommage à Aït-Ahmed, à son combat, à sa vision de l’histoire et à ses convictions. Le général Toufik Mediène, l’homme qui a le plus longtemps combattu Aït-Ahmed, s’est rendu tard dans la nuit, discrètement, au siège du FFS, pour un dernier hommage à l’un des pères fondateurs de l’Etat algérien. Mais comme beaucoup d’hommes de pouvoir, il ne faisait qu’adopter une posture de circonstance. Les idées d’Aït-Ahmed et des grands hommes qui ont fait ce pays, Ben Boulaïd, Didouche, Ben M’Hidi, ont traversé le personnel du pouvoir, sans les atteindre.

Paradis fiscaux et militantisme

Chakib Khelil, lui, est revenu en Algérie alors que de très fortes présomptions entourent son action passée au gouvernement. Ce que révèle à son sujet la justice italienne et suisse est accablant. Ce qui ne l’empêche pas d’être libre, de donner des interviews, et de poster des vidéos sur les réseaux sociaux pour demander qu’on oublie le passé.

M. Chakib Khelil a tellement forcé le trait qu’il est devenu, aujourd’hui, le symbole de l’immense gâchis des années 2000. Il incarne l’impunité et l’arrogance des notables du régime, ainsi que l’impuissance de la justice à examiner leurs dossiers. Dans son sillage, l’Algérie a confirmé que les dirigeants d’aujourd’hui sont plus proches des paradis fiscaux que des champs de bataille, qu’ils maitrisent mieux les comptes offshore et les virements occultes que l’art de la gestion et les méthodes à utiliser pour faire face aux crises économiques.

Avec Chakib Khelil, se propage aussi cette idée qu’en Algérie, tout s’achète, et qu’un homme, un groupe, un clan, peut détruire des institutions et des symboles qui ont résisté aux siècles. A titre personnel, depuis la tournée de Chakib Khelil, je n’ai plus de respect pour les zaouïas. Un moudjahid, de l’ancienne école, jusque-là très fan, a fait cet aveu déchirant : « les zaouïas m’apparaissent désormais comme des lieux d’idolâtrie », dit-il, et « les portes des mosquées, où se pressent des hommes sans foi ni loi, gérant ministères et comptes offshore, sont devenues difficiles d’accès ».

L’Algérie saura qui honorer

Faut-il, dès lors, se résigner à ces symboles qui voudraient qu’en cette année 2016, une Algérie, celle de Aït-Ahmed, disparait au profit de celle de Chakib Khelil? Faut-il admettre qu’en l’absence d’une opposition forte, d’une alternative crédible, le système en place est appelé à se maintenir pour de longues années encore, voire des décennies, avec ses Saadani, ses Sellal, ses Tliba et ses députés si spécifiques?

A priori, oui. Objectivement, rien ne laisse entrevoir un sursaut dans l’immédiat. D’autant plus que la situation économique est déjà difficile, et qu’elle menace encore de s’aggraver, précisément à cause de cette incapacité à changer l’ordre établi dans le pays. Une simple énumération des dirigeants susceptibles de diriger les majorités parlementaires pendant les prochaines législatures montre à quel point il serait hypothétique d’attendre un changement significatif.

Pourtant, Aït-Ahmed a montré que c’est précisément dans la douleur que naissent les grands projets, et que c’est dans l’adversité qu’ils triomphent. Son rapport sur la lutte armée a été rédigé dans la foulée de la seconde guerre mondiale, alors que la terreur du 8 mai 1946 était encore très forte et que le système colonial était à son apogée. Le 1er novembre a été organisé alors que l’OS était démantelée, et que le parti représentant la colonne vertébrale du mouvement national étai en lambeaux.

Ce qui rappelle qu’au final, ce sont les vagues géantes qui font l’histoire. Après leur passage, on se rend compte que la crise, et le sentiment d’impasse, perturbaient la perception des choses. On s’aperçoit également que l’effet de loupe, qui grossit certains petits êtres, peut aller jusqu’à déformer la réalité. On comprend qu’être président peut devenir une corvée et être ministre peut se transformer en déshonneur. Et, qu’en définitive, tout finit par se remettre ordre. L’Algérie a su, et saura toujours qui honorer et qui mépriser. Elle ne confondra jamais des modèles aussi dissemblables que Aït-Ahmed et Chakib Khelil.

Une année perdue pour l’économie algérienne

 

On ne réforme pas l’économie pendant les vacances. Il faut donc attendre la rentrée, c’est-à-dire la fin de l’année : 2016 est une année à blanc.

Abed Charef

L’Algérie amorce un virage économique délicat en 2016. Face à une équation simple mais brutale, faite d’une chute des prix du pétrole, et donc des recettes extérieures du pays, le pays était supposé mûr pour engager des changements structurels de l’économie, en vue de tenter d’amortir le coup, à défaut de se lancer dans une nouvelle démarche économique. Personne, en fait, n’attendait un sursaut susceptible de combler le déficit prévisible de la balance des paiements, qui devrait se situer autour de 30 milliards de dollars, soit 15% du PIB. Personne non plus ne tablait sur le maintien d’un taux de croissance significatif ni sur une maitrise de l’inflation dans un seuil au-dessous de 4%. Mais nombre d’analystes pensaient qu’un minimum serait fait, d’autant plus que le gouvernement venait de confier les finances du pays à un homme qui développait un discours volontariste sur le thème de la réforme de l’économie.

Un semestre a été épuisé en cette année de 2016, et force est de constater que l’Algérie a strictement respecté ses traditions. Elle a procédé à un changement partiel de personnel, non des méthodes. Elle a cassé le thermomètre pour ne plus avoir à subir la fièvre.

M. Benkhalfa avait promis des recettes miracle avec sa loi sur l’amnistie fiscale et son projet d’emprunt obligataire. Non seulement le gouvernement a collecté peu de choses à travers ces mesures, mais il a mis genou à terre face aux forces de l’argent. En position de force, l’argent informel a refusé de payer une taxe de sept pour cent pour obtenir un blanchiment de fait ; il a attendu et obtenu un taux de cinq pour cent en sa faveur pour confier ses fonds à l’Etat.

Dinar et importations

L’Etat a ainsi abdiqué face à l’argent. Il a au passage sacrifié deux personnages clé, le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa et le gouverneur de la banque d’Algérie Mohamed Laksaci. Le premier tenait un discours de réforme sans prise sur la réalité. Le second faisait semblant de faire respecter une certaine orthodoxie, mais malgré toute sa capacité à plier l’échine, il a été considéré comme un élément encombrant.

Dans le même temps, le gouvernement a tenté d’agir, en utilisant deux procédés. Il a d’abord laissé glisser le dinar -une mesure défendable, dans l’absolu, si elle fait partie d’un plan d’ensemble cohérent-. Il faut désormais plus de 120 dinars pour obtenir un euro auprès des banques, et un peu plus de 180 dinars au marché informel. La dépréciation du dinar permet au gouvernement d’augmenter artificiellement la fiscalité pétrolière et les recettes douanières notamment, tout en rendant les importations plus chères, avec un effet important d’inflation importée.

Ensuite, le gouvernement a agi par une méthode qu’il affectionne particulièrement pour réduire les importations : l’interdit bureaucratique. L’exemple emblématique en est offert par les licences d’importation pour les véhicules. Le gouvernement a décidé, d’autorité, de diviser par deux ou par trois le nombre de véhicules importés, quitte à créer la pénurie et à déstabiliser le marché. C’est un choix qu’il a fait, et qu’il a assumé. Avec les licences d’importation et différentes formes de blocage, les importations de véhicules ont baissé de deux tiers durant le premier semestre 2016 par rapport à la même période de 2015.

Insouciance

Quel est l’impact de ces mesures, au moment où le pays s’engage dans le second semestre 2016? Le FMI et la Banque Mondiale maintiennent, en gros, le même discours que celui des experts algériens indépendants. La corde s’étire, les tensions augmentent, il va être de plus en plus difficile de combler les trous, disent-ils. Ni une amélioration attendue de la production d’hydrocarbures ni un hypothétique rebond des prix du pétrole ne pourront redresser la barre. Ce qui ramène le pays au point où il en était il y a cinq ans, ou deux ans, ou un an: le problème de l’Algérie n’est pas lié à la baisse du prix du pétrole, mais à l’organisation générale de l’économie. Ce problème ne peut donc être résolu en ayant un oeil fixé sur le prix du brent, et l’autre sur les quantités de gaz exporté, mais en s’engageant résolument dans une révision déchirante des modes de gestion en vigueur. Or, ce virage ne peut pas être pris dans les conditions politiques actuelles. Ce n’est pas non plus le gouvernement Sellal qui va oser bouleverser la donne économique pendant la période des vacances, plutôt favorable au laisser-aller et au creusement des déficits.

Les Algériens peuvent donc partir tranquillement en vacances. A la rentrée, ils retrouveront le même pays, avec un dinar un peu plus bas, des déficits un peu plus amples, une marge de manoeuvre un peu plus rétrécie, et des acteurs économiques toujours aussi insouciants. Visiblement, pour ces décideurs de l’économie, la charge est trop lourde. Ils n’ont ni la capacité de mesurer l’ampleur de la crise, ni la vigueur conceptuelle pour élaborer une démarche alternative, ni le courage politique et l’assise sociale nécessaires pour s’y engager, ni le savoir-faire managérial pour la gérer. On se contentera donc d’attendre comment les choses vont évoluer à la rentrée. Ensuite, il sera trop tard pour agir avant la fin de l’année. Concrètement, cela signifiera que l’année 2016 est perdue.

Interview de Joan Baez

(J’espère que ce n’est pas illégal)

 

Elle a fait la « une » de Time à 21 ans, marché au côté de Martin Luther King, chanté à  Woodstock et à Hanoï sous les bombes, lutté contre la guerre au Vietnam et en Irak, pris la défense de dissidents, de réfugiés et d’opprimés un peu partout dans le monde. Et après le concert exceptionnel de son 75e anniversaire, le 27 janvier à New York, Joan Baez est repartie sur les routes. La voix plus grave. Les convictions intactes.

Je ne serais pas arrivée là si…

… Si je n’avais pas reçu ce don de Dieu – une voix pour chanter – et l’envie de le partager et de vivre en fusion avec le monde extérieur et l’action politique. L’idée n’a jamais été de me construire une vie confortable. Je voulais accomplir quelque chose de plus grand.

Même très petite fille, j’avais le sentiment d’une sorte de « mission ». Et ce don a été un merveilleux vecteur qui m’a propulsée vers les autres et entraînée dans une foule d’aventures que je considère comme des cadeaux. Je ne serais pas là, aujourd’hui, si je n’avais pas – par exemple – fait de la prison pour avoir protesté contre la guerre au Vietnam, défilé en Alabama pour les droits civiques, chanté à Bratislava en l’honneur de Vaclav Havel, quelques semaines avant la « révolution de velours »…

Encore fallait-il prendre conscience de cette voix, l’entretenir, la travailler.

Je n’ai pas compris tout de suite qu’il s’agissait d’un don très spécial. Je pensais que n’importe qui pouvait chanter à condition de s’entraîner, et c’est ce que j’ai fait, ado, pour sortir de mon isolement et me faire des amis.

Je n’étais pas populaire dans mon école de Californie. J’avais la peau brune de mon père mexicain et je faisais partie de ceux que les « vrais » Américains appelaient avec mépris les « wetbacks », les « dos mouillés », en référence aux clandestins qui avaient franchi le Rio Grande pour venir travailler aux Etats-Unis.

Or je rêvais de la reconnaissance de ces « Blancs » dont j’étais si éloignée. Ma voix et ma guitare me l’ont gagnée. Ce qui est amusant, c’est qu’à peine ai-je été invitée aux fameuses soirées dont j’avais rêvé que ça ne m’a plus intéressée.

Dès vos débuts, à 18 ans, alors que la plupart des jeunes gens ne savent pas encore bien se situer, vous affichiez une forte personnalité et défendiez déjà des valeurs très précises. D’où venaient-elles ?

De mon éducation quaker. Même si je détestais ces assemblées austères et entièrement silencieuses du dimanche matin où nous allions en famille, quelque chose de fort s’est instillé en moi. Et j’ai toujours réussi à conserver dans ma vie une part de ce silence, aussi bien pendant ma phase bouddhiste que pendant ma phase chrétienne.

Il m’est arrivé de me dire : quelle erreur ! J’aurais pu faire de la musique pendant tout ce temps ! Mais le silence m’est essentiel. Et puis surtout, je suis tombée amoureuse de leur pensée non violente.

La plupart des religions prêchent ce commandement de la Bible : « Tu ne tueras point ». Mais dès qu’une guerre éclate, la règle vole en éclats. Les quakers, eux, ne prennent pas les armes. Quitte à être méprisés, injuriés, traités de lavettes, de non-patriotes et jetés en prison. Jamais un quaker ne placera l’intérêt de la nation avant celui d’une vie humaine. J’ai pris cela très au sérieux depuis mon enfance.

Votre père, physicien, avait refusé lui-même de travailler pour la défense.

Ses amis l’avaient convaincu, au début, d’accepter un poste bien rémunéré en lui répétant : ne t’inquiète pas, tu n’auras pas besoin de tirer sur qui que ce soit ! Il travaillait notamment à développer des vitres blindées pour les bombardiers.

Mais il avait des crises de conscience et s’est définitivement orienté vers le pacifisme, préférant enseigner la physique à l’université. Et j’ai pleinement adhéré à cela. D’autant plus que j’ai aussi rencontré un disciple du Mahatma Gandhi, partisan de la révolution non violente, qui est devenu pour longtemps mon maître spirituel.

A 16 ans, j’ai commis mon premier acte de désobéissance civique. Lors d’une simulation d’alerte à une attaque atomique au lycée, j’ai refusé de quitter la classe et de courir chez moi me planquer à la cave comme on l’exigeait. J’avais lu dans les livres de mon père que le temps nécessaire à un missile pour aller de Moscou à mon lycée de Palo Alto ne nous laisserait pas le temps de rentrer à la maison, et j’ai protesté ainsi contre une propagande grotesque.

Avec quelles conséquences ?

Au lieu de réfléchir à mes arguments, les parents et les élèves ont tout de suite crié : « C’est une communiste ! » Ma photo a figuré en première page du journal local et le ton des éditos et du courrier des lecteurs était : « cette fille est dangereuse ». Méfions-nous d’une infiltration communiste dans les écoles de Palo Alto !

Est-ce l’époque où vous avez rencontré Martin Luther King ?

Oui. Tous les ans, le Comité des amis américains, qui dépendait des quakers, organisait sur trois jours une conférence ouverte à 200 adolescents venus de tout le pays et débordant de passion. J’y étais mi-prof mi-étudiante.

Et cette année-là, l’orateur principal fut ce prêcheur noir de 27 ans, originaire d’Atlanta et nommé Martin Luther King. Il a fasciné l’auditoire. Il a parlé d’injustice et des combats qu’on peut mener avec les armes de l’amour. Il a parlé des marches pour la liberté et du boycott des bus dans le Mississippi pour dénoncer la ségrégation. Il donnait une forme et un nom à mes croyances encore imprécises. J’étais debout, en pleurs !

Quatre ans plus tard, déjà devenue célèbre, vous entamez une tournée dans le Sud et vous découvrez, avec stupeur, qu’il n’y a pas de Noirs dans le public de vos concerts…

Je n’avais pas lu sur mes contrats la petite clause qui stipulait : « Réservé aux Blancs. » Cela m’a horrifiée. Et j’ai fait préciser, l’année suivante, que je ne chanterais pas si le public noir n’était pas admis dans la salle. Ce fut hélas sans effet car les Noirs ne savaient pas qui j’étais.

Alors j’ai compris qu’il me fallait aller chanter dans les écoles noires. C’est ce que j’ai fait au Miles College, dans la ville de Birmingham cernée par les policiers avec leurs chiens et leurs lances à incendie, un jour de grosse manifestation où des masses de gens se firent arrêter.

Des Blancs se sont placés au centre de l’auditorium, les Noirs sur les côtés, alors j’ai plaisanté sur cette salle « poivre et sel » qu’il fallait mélanger, comme en cuisine. Et le concert fut fantastique. Au moment où j’ai commencé We Shall Overcome, les gens se sont levés et pris la main en chantant. Certains pleuraient. C’était la première fois qu’ils touchaient une personne de l’autre couleur.

C’est la chanson qu’ont reprise avec vous 350 000 personnes ce 28 août 1963, à Washington, où Martin Luther King a prononcé son fameux discours « I have a dream ».

Oui, j’étais près du Dr King lorsqu’il a mis de côté le texte qu’il avait préparé, pour improviser divinement. Mais j’étais aussi à ses côtés à Granada, dans le Mississippi, devant un cortège d’enfants noirs auxquels était refusé l’accès à un établissement réservé aux Blancs.

C’est là que je l’ai vu expliquer qu’il fallait parvenir à aimer tout le monde et avoir de la compassion, y compris pour ces hommes du Ku Klux Klan qui nous faisaient face. Mais je le savais déjà. Je l’ai ensuite retrouvé dans de nombreuses circonstances. « Tu vois maintenant que je ne suis pas un saint », m’a-t-il dit un jour en riant. J’ai répondu : « Et tu vois que je ne suis pas la Sainte Vierge ! »

Vous avez chanté sous les bombardements à Hanoï, soutenu les combats d’Amnesty International, les mères de la Place de Mai, les dissidents de l’Est…

J’aime l’idée du sens, de la cause, du combat. C’est bien plus important que le fait de chanter pour chanter. A la fin de cette tournée en Europe, j’avais d’ailleurs décidé de donner trois concerts en Turquie. J’y tenais, malgré la réticence de nombreux amis. Nous allons voir ce qui est désormais possible, mais il faut aller au-devant d’un peuple qui vit actuellement un enfer.

Quand je suis allée au Chili, vers la fin du règne de Pinochet, j’étais interdite de concert. Eh bien j’ai chanté dans une église où 5 000 personnes se sont retrouvées, grâce au bouche-à-oreille, y compris des musiciens censurés pendant ces années sombres. Ces moments-là sont de loin les plus beaux.

Obama est le seul président pour lequel vous vous soyez engagée.

Oui, il émanait de lui une certaine magie et ses discours avaient une force de mobilisation fantastique. S’il était resté dans la rue, au lieu de vouloir occuper la Maison Blanche, je crois qu’il aurait pu créer un mouvement de l’ampleur de celui du Dr King.

Vous redoutez l’arrivée de Donald Trump ?

Il y a tant de personnes frustrées, stupides, sans éducation et sans aucune idée de ce qui se passe dans le monde que c’est hélas possible. Il y a en lui du Hitler et du Mussolini. D’ailleurs, il ressemble à Mussolini.

Je me souviens d’avoir vu un jour une vidéo dans laquelle Bush déclarait : « Ce serait beaucoup plus facile si j’étais dictateur. » Et j’ai compris combien j’avais raison d’avoir peur de la loi martiale, des arrestations massives et d’une recrudescence de la torture. Vous imaginez ce que pourrait faire Trump ?

Est-ce intéressant de vieillir ?

De venir une « ancienne » comme disent avec vénération les Indiens ou les Tibétains qui célèbrent la vieillesse ? Oui, je crois qu’on a à la fois la sagesse, l’expérience, le recul, la certitude que le monde est dur mais qu’il faut savoir rire.

Je n’ai perdu aucune illusion sur la nature humaine puisque je n’en ai jamais eu. Mais j’étais extrêmement rigide étant jeune. J’espère être aujourd’hui plus douce et plus tolérante.

Mes convictions en revanche sont intactes. Lors de ma prochaine tournée américaine, je participerai d’ailleurs au projet « Innocence », lancé par des avocats pour faire sortir de prison des détenus que les recherches sur l’ADN peuvent innocenter.

Vous avez perdu votre maman il y a trois ans et votre sœur aînée il y a quelques semaines. Comment affrontez-vous le deuil ?

C’est intéressant. Au moment de célébrer ses 100 ans, j’ai demandé à ma mère ce qu’elle voulait faire pour son anniversaire. « Tomber raide morte », a-t-elle répondu. C’était son humour. On a fait une grande fête, puis elle est tombée dans le coma. Parents, amis, infirmiers, nous nous sommes installés dans l’unique pièce de sa maison en dormant par terre. Le matin, on roulait les sacs de couchage qu’on déroulait la nuit.

Elle est restée ainsi une semaine, comme pour nous taquiner. On disait : « Allez maman, il faut avancer. » Et elle est partie !

Cette mort m’a beaucoup rapprochée de ma sœur aînée Pauline, et nous nous sommes écrit des cartes, continuellement, pendant trois ans. Je me suis rendu compte à quel point je tenais à elle et combien les sentiments retenus à la mort de ma mère et de ma jeune sœur rejaillissaient sur elle.

Mais elle avait un cancer généralisé, et un jour, elle nous a dit : « J’ai décidé de check out », comme on fait à l’hôtel en payant et libérant la chambre. C’était à la fois drôle et si peu conventionnel. J’ai fondu en larmes. Mais elle ne voulait plus qu’on la torture. Alors nous ne l’avons plus quittée et avons dormi encore une fois tous ensemble sur le sol de la maison médicale. Et quand elle est partie, nous n’avons pas laissé entrer les infirmières. Ce sont ses enfants qui lui ont fait sa toilette et mis une jolie robe. C’est de loin la chose la plus profonde qui me soit arrivée depuis très longtemps. Et ma conscience de la vieillesse s’est accrue.

Vous évoquez souvent une étrange relation avec Dieu.

Je conçois une présence que je ne sais définir. Le sentiment d’une chose bien plus grande que moi, bien plus intelligente, remplie de compassion. Mais devant certains crimes du monde, je ne lui trouve souvent aucune excuse !

Quand vous sentez-vous la plus heureuse ?

Quand je danse ou quand je peins. Lorsque j’arrêterai de chanter, je peindrai.

Vous n’y pensez pas !

Oh si bien sûr ! Et dans un avenir pas si lointain. La voix change, vous savez. C’est un muscle que j’entraîne et travaille assidûment, mais elle n’émet plus les sons que je voudrais, elle ne monte plus dans les aigus comme autrefois. Certains jours, je l’aime encore beaucoup, parce qu’elle reflète cinquante-cinq années à chanter, à être en vie et faire tant de choses. Mais tout passe ici bas…

Propos recueillis par Annick Cojean