L’Algérie invente un monstre télévisuel : faut-il censurer le mauvais goût ?

Quand les journalistes n’ont rien à dire, ils parlent d’eux-mêmes. Les télés font de même. Et ça pose une question d’une haute tenue philosophique : faut-il censurer le mauvais goût ?

Abed Charef (le papier que je n’ai pas compris quand je l’ai relu)

L’Algérie fait preuve, indéniablement, d’une incroyable inventivité. Impossible de le nier. Dans le domaine de l’audiovisuel, elle a mis sur pied un système d’une telle complexité qu’une trentaine de chaines émettent, sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agit de chaines étrangères soumises au droit algérien, ou de chaines algériennes de droit étranger. Il n’est pas possible non plus d’établir comment elles ont obtenu les autorisations, parfaitement illégales, de travailler, ni sur quelles règles légales le gouvernement les gère pour se permettre aujourd’hui de leur adresser un « rappel à l’ordre ». Face à des programmes contestables, parfois franchement odieux, le ministère de la communication et une instance pompeusement appelée « autorité de régulation » ont dégainé pour inviter ces chaines à expurger leurs programmes de certains contenus contestables.

Un long rappel s’impose pour comprendre comment on en est arrivé là. Depuis toujours, le pouvoir redoutait l’émergence de chaines de télévision non contrôlées. Abdelaziz Bouteflika n’a pas dérogé à cette ligne de conduite. Il a décidé de s’en passer pendant ses premiers mandats. Pendant près de trois mandats, il fermé le jeu, ce qui a débouché sur une situation très dangereuse : l’opinion publique algérienne était façonnée par les chaines étrangères : occidentales, à dominante française, ou celles du Golfe. L’Algérie était devenue une sorte de Corée du Nord de l’audiovisuel. Alors des pays insignifiants disposent d’une multitude de chaines privées, l’Algérie continuait à vivre à l’ère brejnévienne, incapable de regarder la réalité en face.

La révolution de l’internet a aussi fait son œuvre. Il n’était plus possible de cacher quoi que ce soit. Tous les journaux du monde et toutes les émissions de différentes chaines de télévision sont disponibles à loisir, avec peu de moyens et un minimum d’efforts.

Banaliser les télés par le nombre

Mais ce qui a contraint le gouvernement à bouger, c’est la première faille trouvée dans la ligne Maginot établie par le gouvernement algérien. Des chaines créées par des ressortissants algériens commençaient à émettre à partir de l’étranger. Malgré une qualité limitée, elles sont très suivies, et leur impact est réel. Le gouvernement décide alors de changer tactique. Il lance une politique qui lui a réussi dans la presse écrite comme dans les partis : noyer des entités crédibles (journaux, partis, chaines de télé), dans une masse d’entités totalement dépendantes du gouvernement.

Le pouvoir voulait aussi éviter un aspect qu’il jugeait négatif, et qu’il a eu à subir avec les journaux privés et les partis. Certains d’entre eux, fortement soutenus pour s’imposer à leurs débuts, ont fini par acquérir une certaine autonomie, et ont même pensé défier le pouvoir à des moments précis. Ils ont été écrasés sans état d’âme, mis cela a laissé des traces que le pouvoir souhaite désormais éviter. Il choisit donc une formule qui lui permet de mettre les nouvelles chaines de télévision dans un état de précarité et de dépendance totales.

La dépendance est garantie par les ressources publicitaires. Aucun annonceur public ne peut s’adresser à ces chaines sans feu vert. Les entreprises privées, elles aussi dépendantes et fortement liées au pouvoir, comme le symbolise bien le lien de M. Ali Haddad avec le cercle de Saïd Bouteflika, permet d’entretenir sur elles une certaine influence, et de les dissuader de s’adresser à chaines indésirables. Du reste, les gros annonceurs comprennent d’eux-mêmes la situation. Pas besoin de leur faire un dessin.

Cette dépendance est doublée d’une précarité obtenue grâce à un coup de génie bureaucratique. Les nouvelles chaines ne sont pas des entreprises algériennes. Leurs patrons sont invités à créer une entreprise à l’étranger, avant d’être autorisés à travailler comme correspondant de cette chaine. La contrepartie est évidente. C’est une obéissance inconditionnelle, faute de quoi la chaine disparait. Le patron de la chaine Atlas, qui a chevauché la ligne rouge, peut en témoigner.

Obstacles multiples

Dans tout ce parcours, la volonté du pouvoir était claire : empêcher coûte que coûte l’émergence de chaines crédibles, susceptibles de donner naissance à un paysage audiovisuel normalisé, en mesure d’influer sur l’opinion publique. Cela passe par les dos d’âne administratifs, la pression financière ou simplement l’interdit.

Prétendre faire de la télévision, dans de telles conditions, relève de l’absurde. Accepter les conditions fixées pour la création d’une chaine de télévision équivaut à un premier renoncement. Une ruse pour exister ? C’est ce que disent de nombreux promoteurs de chaines privées. L’argument serait valable si ces entreprises œuvraient à créer un environnement susceptible de favoriser leur autonomie. Ce n’est pas le cas. L’exemple de la presse écrite est là, édifiant. Un tel fonctionnement ne peut mener qu’à des dérives successives, qui font qu’aujourd’hui, une soixantaine de titres de la presse écrite ne sont mêmes pas distribués. Ils servent juste de réceptacle de publicité, au vu et au su de tous les fameux régulateurs du secteur, avec la complicité des officines chargées de distribuer la rente publicitaire. Ils polluent l’environnement dans lequel peuvent évoluer des entreprises viables et des journalistes faisant correctement leur métier.

A partir de là, rien ne peut évidemment fonctionner normalement. Comment une « autorité de régulation » à la légitimité contestée prétend-elle imposer des règles, quand son propre patron fait l’objet d’un grave soupçon de conflit d’intérêt ? Les structures de cette autorité n’ont toujours pas été mises en place, et son président n’a pas réagi quand le directeur d’un journal appartenant à un ami du président de la république a été nommé à la tête de l’ANEP, principal pourvoyeur en publicité et premier régulateur de la publicité dans le pays.

En plus de cet arbitre contesté, il y a aussi la difficulté d’édicter des règles, car on est dans un secteur très sensible. Les limites de l’interdit sont vagues : on peut toujours crier à la liberté artistique et dénoncer la censure, même face à un programme abject.

Mauvais goût

Ceux qui contestent l’intervention  de l’autorité de régulation et celle du ministère de la communication s’attaquent aussi bien au contenu de la décision les appelant à expurger certains programmes, qu’à la légitimité de ceux qui sont chargés de l’appliquer. Ce qui débouche sur une polémique, au lieux d’une clarification. Est-on dans la censure ou dans une volonté de réprimer des créateurs ? S’agit-il de protéger les Algériens contre le mauvais goût, la bêtise et la violence, ou bien s’agit-il de faire taire des voix discordantes ? Une intervention du fameux Hamadache appelant à reconnaitre Daech est-elle assimilable à une vidéo simulant un enlèvement?

Mais d’un autre côté, la protestation ne peut pas être sélective. Ceux qui lancent des chaines de télévision sont, certes, dans leur droit, mais ils ne peuvent ignorer qu’ils ont bénéficié d’une faveur du prince pour le faire. Ce qui les place de fait parmi les « amis » du pouvoir, au sens large. Hier, c’était feu Hadj Zoubir, puis le colonel Faouzi, aujourd’hui c’est Saïd Bouteflika qui donnent les « agréments ». A l’inverse, tous ceux qui ne font pas partie du cercle des « amis » ne peuvent pas tenter la même aventure.

La faiblesse des institutions ne permet pas de présenter les choses de manière saine. Il serait toujours possible de dire que c’est au marché de trancher. Mais les règles du marché sont faussées pas l’appui immense dont bénéficient les uns pendant que les autres sont interdits d’exercice. Quant au public, il subit ce qu’on lui impose, sans pouvoir riposter. Sa seule réponse, c’est de zapper, pour se réfugier dans les chaines étrangères. Personne ne peut le lui reprocher, car aujourd’hui, aucune règle, légale, morale ou commerciale, ne le protège contre le mauvais goût. Et personne ne peut lui épargner ce nouveau feuilleton de l’été 2015.

Benkhalfa adopte un discours très convenu et esquive les grands dossiers- سكت دهرا ونطق كفرا

Attendu sur les grands dossiers, comme la baisse des recettes extérieurs, le déficit budgétaire, l’investissement, le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa a botté en touche. Il a parlé de mesures techniques, de monétique et d’usage du chèque.

Abed Charef (maghrebemergent.info)

Le nouveau Benkhalfa est arrivé. Après un mois et demi de silence, lui qui était d’habitude très prolixe, le ministre le plus attendu du gouvernement Sellal, Abderrahmane Benkhalfa, a retrouvé la parole pour, finalement, ne rien dire. Aucune annonce nouvelle, aucune décision significative. Répétant un discours très convenu sur la nécessité de la bonne gouvernance, du maintien des aides de l’Etat et de la nécessité de moderniser l’économie algérienne, M. Benkhalfa s’est contenté d’énumérer une série de bonnes intentions. Sans plus. Son discours tranche avec la volonté de réforme qu’il affichait avant de faire son entrée au gouvernement, le 14 mai dernier. Ses propos montrent qu’il est parfaitement entré dans le costume du ministre algérien, soucieux d’abord de ne pas faire de vagues.

La mise en scène était pourtant alléchante. Souhila Hachemi, animatrice de l’émission phare de la chaine trois de la radio, était sollicitée pour servir de sparring-partner alors que son émission était à l’arrêt depuis le début du ramadhan. Mais M. Benkhalfa a systématiquement esquivé, renvoyant toutes les nouvelles initiatives à la loi de finances complémentaires, actuellement « dans les laboratoires ». Mais il a surtout pêché en évoquant des techniques, alors que le ministre des finances était attendu sur les grands choix stratégiques auxquels doit faire face l’économie algérienne, avec la chute des revenus extérieurs et l’énorme déficit de la balance des paiements qui se profile.

La monétique au niveau de la téléphonie mobile

M. Benkhalfa s’est contenté de parler de la dernière mesure concernant l’obligation d’utiliser le chèque pour les transactions supérieures à un million de dinars. La mesure vise à « diminuer le cash », à « sécuriser la clientèle », et à « recycler progressivement les fonds ».

« Quand des transactions se déroulent hors système du bancaire, cela veut dire que le pays se prive de ressources », a-t-il. Il a plaidé pour quelques priorités, comme « l’optimisation des ressources, la bancarisation et l’inclusion ». Pour lui, il faut « plus de comptes », d’autant plus que le banques algériennes sont, selon lui, « fortes et très crédibles », même si elles pêchent par un manque de « réactivité ».

M. Benkhalfa a insisté sur des sujets consensuels. Il faut pousser le développement de la monétique « au niveau de la 3G » et de la téléphonie mobile, a-t-il dit. Selon lui, on ne peut pas avoir un secteur de téléphonie « aussi moderne » et, en parallèle, « un naufrage » dans le secteur bancaire ».

Il a lancé un appel « aux commerçants,       au patronat, aux banquiers pour élargir la plateforme » de paiement électronique. Il a particulièrement insisté sur les banques, qui « doivent aller vers les commerçants. J’espère qu’elles me suivront », a-t-il dit.

Non, la situation n’est pas au rouge

Quant à la situation générale du pays, M. Benkhalfa s’est tenu au discours rassurant traditionnel. La situation est au rouge ? Non, dit-il, mais il fait faire preuve de « vigilance. « Nous ne sommes pas à l’austérité, mais à la rigueur », ajoute-t-il.  « Nous avons une marge de manœuvre pour quelques années », durant lesquelles « nous devons changer de cap dans l’usage des fonds disponibles ». Pour lui, il y a « besoin d’un retour de la croissance, de l’efficience et de l’optimisation des ressources ».

Il se veut aussi rassurant sur les subventions. « Les acquis ne seront pas touchés ». Selon lui, « la révision du dispositif de subvention n’est pas à l’ordre du jour », et « il insiste : il n’y aura « pas de de recul sur les mesures sociales ».

L’entreprise doit renvoyer l’ascenseur

Comment organiser le virage? M. Benkhalfa ne dit pas un mot. Il se contente de promettre et de rassurer. Les mesures prises sur l’utilisation du chèque ne visent pas à « réprimer », mais à « motiver », pour « encourager » le recours aux banques. L’objectif est de « moderniser le pays, pas à lutter contre qui que ce soit ».

En revanche, le ministre des finances demande aux entreprises de « renvoyer l’ascenseur » après toutes « les exemptions et facilités de ces dernières années ». Il faut que l’Etat « touche une contrepartie de ces mesures ». Selon lui, « l’entreprise doit faire un effort », à charge pour l’Etat de faire preuve de « rigueur dans la gestion des finances ».

Mal gérée, Sonatrach devient une vache à lait à l’nternational

Corruption et mauvaise gestion sont inséparables. Elles ont fait de Sonatrach une vache à lait à l’international.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 30 juin 2015)

Sonatrach n’est pas seulement une entreprise mal gérée. C’est aussi une formidable vache à lait pour les Algériens qui la partagent généreusement avec les partenaires étrangers. Il ne s’agit pas seulement des trafics aux frontières, qui offrent à bas prix du carburant importé par Sonatrach, mais aussi de riches compagnies occidentales qui y ont découvert un filon exceptionnel pour gagner de l’argent sans trop d’efforts. Il leur suffit d’un minimum d’intelligence pour lui extorquer des sommes faramineuses par le biais des procédures d’arbitrage que la compagnie algérienne gère d’une manière qui frise l’inconscience, et soulève de sérieuses interrogations sur les motivations des uns et des autres.

L’italien Saïpem est en train de le prouver, en lançant une série de procédures d’arbitrage sur des contrats en Algérie, alors que le doute plane encore sur la manière dont ces contrats ont été remportés. Saïpem est une filiale de l’ENI, le géant italien accusé d’avoir versé des commissions faramineuses à l’ancien ministre de l’Energie Chakib Khelil pour obtenir des contrats d’une valeur de près de onze milliards de dollars. La justice italienne a révélé qu’il y a eu une commission  prouvée, de près de 200 millions de dollars, versée par le biais de Farid Bedjaoui, neveu de l’ancien ministre des affaires étrangères Mohamed Bedjaoui et proche de Chakib Khelil. Un économiste algérien estime que les contrats conclus avec Saïpem « portent probablement des surcoûts d’au moins dix pour cent », soit près d’un milliard de dollars au bas mot, « probablement deux ou trois milliards ». Cela n’a pas empêché Saïpem d’engager plusieurs procédures d’arbitrage pour réclamer encore plus d’argent.

Selon des informations rendues publiques cette semaine, Saïpem a engagé une procédure sur un contrat concernant le champ gazier de Menzel Ledjmet, près de Hassi-Messaoud. D’obscures histoires d’avenants et de modification du contenu du contrat ont poussé Saïpem à réclamer 580 millions de dollars supplémentaires. Sonatrach avait été informée du recours de Saïpem en janvier 2014, mais elle a gardé le secret. On ne révèle pas un scandale à la veille d’une élection présidentielle contestée.

Non gérée ou mal gérée ?

Saïpem a également engagé une procédure d’arbitrage international concernant le contrat dit LPG. Elle demande des dédommagements s’élevant à 171 millions de dollars. Ce qui montre que la compagnie italienne ne se sent ni coupable ni en position de faiblesse, malgré les scandales entourant sa présence en Algérie. Elle attaque encore, du moment qu’en face, c’est le vide.

Il faut dire qu’à la tête de Sonatrach, personne ne peut faire face. Mohamed Meziane piquait dans la caisse avec femme et enfants, selon les accusations portées contre lui lors du procès Sonatrach. Il a reconnu que le vrai pouvoir était entre les mains de Réda Hemch,  un proche de Chakib Khelil qui officiait comme directeur de cabinet à Sonatrach. Abdelhamid Zerguine, qui lui a succédé, a toujours  été fragilisé, au point d’apparaitre comme un simple faire-valoir pendant les trois années durant lesquelles il a dirigé la compagnie. Son successeur, Saïd Sahraoui, était dans une posture encore plus grave. Il est resté intérimaire jusqu’à son départ, pendant un peu moins d’une année. Il ne pouvait donc décider de rien, dans une période marquée par la chute des prix du pétrole, la contestation sur le gaz de schiste et les innombrables contentieux qui s’accumulaient.

Que pouvait, dans le contexte algérien, Saïd Sahraoui face au contrat Technip ? Rien. Il avait la possibilité de démissionner, ou mieux encore, de ne pas accepter le poste dès le départ, la seule attitude digne, car il n’avait pas la marge pour décider, au cas où il le voudrait. Dans tous ces contrats, il y a suspicion. Remettre en cause un contrat, c’est risquer de piétiner la platebande d’un ponte du régime qui a peut-être touché une commission.

Le précédent Anadarko

Ce n’est qu’avec le nouveau PDG que la compagnie a pu, enfin, résilier le contrat avec le français Technip, portant sur la rénovation et l’agrandissement de la raffinerie de Baraki, près d’Alger. Le contrat d’un milliard de dollars, accordé à l’entreprise française, a connu plusieurs années de retard. Pendant ce temps, l’Algérie est condamnée à continuer d’importer du carburant. Et l’aventure n’est pas finie. Un spécialiste consulté par le Quotidien d’Oran estime que Technip peut être tentée par un arbitrage.

A moins que le nouveau patron de Sonatrach n’ait apporté du nouveau avec lui, la compagnie n’est pas outillée pour défendre au mieux ses intérêts. Pourtant, tout laisse penser qu’elle est dans son droit dans le conflit avec Technip, car le partenaire français a probablement sous-estimé la consistance des travaux pour décrocher le contrat, avant de se retrouver face à des difficultés insurmontables.

Etre dans son bon droit ne suffit cependant pas à gagner le procès, car les intérêts de Sonatrach sont trop mal défendus. La compagnie n’est pas organisée pour faire face à ce genre de situation. Comme toutes les institutions du pays, les centres de pouvoir ne sont pas identifiés, et personne n’est comptable de ce qu’il fait. De plus, le précédent Anadarko est là pour prouver la duplicité de la partie algérienne dans ces affaires. Un conflit avec la compagnie Anadarko, du temps de Chakib Khelil, a provoqué un incroyable gâchis, lorsque Sonatrach a été condamnée à payer 5.9 milliards de dollars. Une telle erreur de gestion aurait abouti à un immense scandale dans n’importe quel pays du monde. Ceci au cas où il serait effectivement question d’une erreur de gestion. Car la suite a montré qu’avec Chakib Khelil, rien n’est impossible. Le doute est aujourd’hui légitime : rien ne prouve que l’issue du conflit avec Anadarko n’a pas été délibérément orientée vers cette solution. Ce qui montre que sous la mauvaise gestion, pointent souvent, pour ne pas dire systématiquement, des affaires de la corruption.

Entre le bon et le mauvais, l’Algérie choisit le pire

Une blague de M. Abdelmalek Sellal fait le buzz : le gouvernement chercherait à introduire des « bons » pour la distribution d’essence. Sous l’effet du Ramadhan, beaucoup d’Algériens y ont cru.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 juin 2015)

Après les licences d’importation, l’Algérie s’oriente vers les licences de consommation. Selon des informations persistantes diffusées tout au long de la semaine, mais non confirmées officiellement, le gouvernement s’oriente vers un  rationnement de la consommation de carburant. Un système de bons, digne de celui évoqué par nos grands-mères, en vigueur lors de la famine qui a sévi durant la seconde guerre mondiale.

Selon cette formule, chaque algérien aura droit à un quota d’essence ou de gas-oil, qu’il paiera à un prix subventionné. Au-delà, il devra payer le carburant au prix du marché. Le débat porterait actuellement sur le niveau de consommation admis, ainsi que sur la méthode la plus adéquate pour organiser ce rationnement.

Est-il nécessaire de dire que c’est un système absurde, inefficace, impossible à mettre en œuvre? Faut-il rappeler que le système du rationnement rappelle, dans l’histoire moderne, les grands échecs politiques et économiques, qui accompagnent généralement les systèmes finissants et les dictatures en fin de cycle ? Faut-il dire que dans un pays rongé par la corruption, ce procédé ne peut déboucher que sur une aggravation de la situation, en poussant encore plus loin dans le règne des passe-droits et des pots-de-vin ?

Seul le gouvernement algérien semble ne pas s’en rendre compte. Comme s’il vivait hors du temps, il a mis de côté toutes les formules inventées par différents systèmes politiques depuis un demi-siècle, pour plonger dans la plus rétrograde d’entre elles. Pourtant, les membres du gouvernement les plus concernés par cette mesure sont en contact avec des économistes qui les alertent sur le côté absurde de la démarche. Ils reçoivent également des représentants des institutions financières internationales, FMI et Banque Mondiale, qui peuvent mettre à leur disposition les études portant sur différentes expériences menées à travers le monde. Ils peuvent même lire le document de Nabni, gratuit, disponible sur un simple clic.

Le mauvais et le pire

Mais non. Le gouvernement a choisi de regarder ailleurs. En fait, il avait déjà fait un premier pas dans cette direction il y a quelques mois, lorsque le ministre du commerce, M. Amara Benyounès, avait lancé l’idée des licences d’importation pour certains produits, comme les véhicules. Partant d’une intention respectable -maitriser les importations- il a choisi une méthode qui l’est moins, alors qu’il avait entre les mains une panoplie de leviers qu’il pouvait utiliser. De la méthode la plus forte -révision des accords de coopération avec l’Union européenne et certains partenaires pour relever le taux des taxes douanières-, à plus soft -glissement du dinar pour renchérir le coût des importations-, à la méthode interne, style Ouyahia –imposer des taxes sur les véhicules neufs-, le choix était large. Toutes ces méthodes sont mauvaises, face à la seule qui soit réellement positive : disposer d’une production nationale en mesure de permettre de se passer progressivement des importations. Mais le gouvernement n’a pas choisi une de ces mauvaises méthodes. Il a choisi la pire : celle d’introduire des quotas, et de confier à une administration totalement hors du coup le soin de mettre en place ce dispositif ingérable.

Enigmes

Dans sa démarche, le gouvernement surprend. Il multiplie les paradoxes, et il pose trois énigmes, qui restent à éclaircir. La première concerne l’origine de cette idée de quota de carburant. Qui l’a proposée? Qui a réussi à convaincre de sa viabilité ? Qui, au sein du gouvernement, ou à la présidence de la république, continue de penser qu’on peut encore gérer un pays par le rationnement ?

Le second point concerne cette aptitude du gouvernement à toujours surprendre dans sa capacité d’innovation, mais toujours vers le bas. La troisième question, la plus dure, concerne les effets provoqués par ces mesures. Les dégâts seront d’une gravité exceptionnelle, car ne pas aller aux changements nécessaires est une faute, mais mener délibérément le pays dans la direction opposée à celle qu’il faut prendre relève, au moins, de l’inconscience. En plus des dégâts internes, il faudra aussi comptabiliser les dégâts externes, car personne à l’étranger ne prendra au sérieux un pays géré de cette manière. Ce qui explique que de grands investissements étrangers, naturellement destinés à l’Algérie, désertent le pays pour d’autres contrées du Maghreb.

Mais le plus dur, ce n’est pas d’assister, impuissants, à ce spectacle d’un gouvernement menant le pays toujours plus bas. Le plus dur, c’est de savoir que la semaine prochaine, il va inventer une mesure encore plus absurde. Il en est capable, il en a fait la preuve. Le gouvernement, dans son ensemble, a soutenu le quatrième mandat. Ce qui se fait aujourd’hui est dans la parfaite continuité du 17 avril 2014. A moins que cette histoire de rationnement ne soit une nouvelle blague lancée par un Abdelmalek Sellal assommé par le Ramadhan. Pourquoi ne pas y croire, quand des milliers de personnes ont cru au quatrième mandat, et que des médias très sérieux ont cru que Saïd Saadi avait demandé que le ramadhan soit ramené à treize jours ?

Le patriotisme économique s’installe à Kenitra

Le Maroc est en passe de devenir un acteur de premier plan dans l’industrie automobile. Pendant ce temps, l’Algérie continue de faire de beaux discours sur la stratégie industrielle.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 23 juin 2015)

Le Maroc a remporté le jackpot. A la fin de la décennie en cours, ce pays se placera comme leader africain de l’automobile, doublant des pays qui semblaient mieux placés, comme l’Egypte, l’Algérie ou encore le Nigeria. Dans la foulée, le Maroc va se doter d’une base industrielle qui va confirmer une première phase de transformation de l’économie marocaine, et accélérer la prochaine étape. L’impact ne se limitera pas au développement d’un véritable tissu industriel. Il débouchera sur un bouleversement de l’économie du pays, avec un poids significatif de la production industrielle, une intégration de plus en plus poussée dans l’économie mondiale, et peut-être, à terme, l’émergence d’une « société industrielle » qui va générer de nouveaux comportements, une nouvelle culture et un nouveau pays.

La démarche, pragmatique, a été construite pas à pas. Ce fut d’abord un projet que le Maroc a réussi à vendre à ses partenaires, en premier lieu la France. Dans cette aventure, le Maroc n’a pas négocié. Il a étudié les besoins de ses partenaires industriels, et il a fait une offre. Des terrains, des facilités, des avantages innombrables ont permis de séduire les grands groupes industriels. Dans le même temps, le Maroc avait anticipé pour transformer son système bancaire, son administration, sa législation et même ses acteurs politiques, pour les adapter à la nouvelle donne. Le résultat est là : tous les partis marocains sont favorables à l’évolution en cours.

Le premier grand coup réussi a été celui de l’investissement de Renault à Tanger. Lancé en 2007, le projet a été inauguré en février 2012, pour produire 200.000 véhicules par an, avant de passer à 400.000 véhicules dans une seconde phase. La réussite du projet a incité Peugeot à lui emboiter le pas, pour s’engager dans un projet à Kénitra, près de Rabat. 200.000 véhicules y seront fabriqués chaque année. Bientôt, Ford, mais aussi de grandes compagnies opérant dans d’autres secteurs, comme le chinois Huawei, promettent de débarquer.

Efficacité

Comment le Maroc a obtenu ce résultat ? Grâce à une action concertée, bien conçue et parfaitement organisée, menée sur tous les fronts. Tous les acteurs politiques, économiques et sociaux ont travaillé dans la même direction. Le Roi du Maroc lui-même s’est transformé en ambassadeur de l’industrie marocaine en Afrique. Il a effectué plusieurs tournées, et mis en place un vaste réseau faits de banques, d’entreprises, et de représentations économiques. Le tout s’appuyait évidement sur une action diplomatique efficace et un lobbying très moderne. L’offensive était si bien menée que l’affront marocain à l’Afrique, à travers le refus d’abriter la phase finale de la coupe d’Afrique des nations de football, a été rapidement oublié. Le Maroc le clame aujourd’hui haut et fort : il a mis en place une base industrielle pour exporter vers l’Afrique, et il compte réussir son pari.

L’entreprise ne pouvait cependant réussir sans la contribution des partenaires français. Et c’est là que se situait le premier succès marocain : offrir aux entreprises françaises ce qu’elles cherchaient. L’industrie automobile étant devenue trop coûteuse en France, les constructeurs français cherchaient à délocaliser, pour aller à la conquête de nouveaux marchés avec des marges compétitives. Le Maroc s’est incrusté dans cette niche, discrètement, avec des objectifs précis. Il a convaincu les partenaires français de l’accompagner dans cette démarche. Il a réussi son pari.

Patriotisme économique

Ces succès marocains renvoient inévitablement à la réflexion sur l’immense gâchis algérien. Car pendant qu’elles s’installaient au Maroc, les entreprises françaises, mais aussi américaines, chinoises, coréennes et autres, continuaient de distribuer des promesses en Algérie, et d’offrir des gadgets de compensation.

Ces grandes puissances économiques ont développé un discours rudimentaire sur l’Algérie, un discours fait sur mesure pour l’égo du président Bouteflika et du FLN, et répété à l’envie par le RND et la télévision algérienne. Un discours creux qui vante les mérites de l’Algérie, son expertise dans la lutte antiterroriste, sa situation stratégique qui en fait un acteur incontournable pour la préservation de la paix dans la région et pour le rétablissement de la sécurité et de la stabilité au Mali et en Libye. On vante même la liberté de sa presse, le dynamisme de sa société civile et son immense potentiel économique.

Mais sur le front économique, rien. Les investissements étrangers, qui n’ont jamais connu de développement significatif, se sont effondrés. Le pays n’a acquis aucun savoir-faire dans la manière de négocier et d’attirer les investisseurs. Sa législation comme son climat des affaires sont hors du temps. La bureaucratie chargée de ces dossiers est si incompétente qu’elle n’arrive jamais à faire aboutir un dossier dans des conditions acceptables. Un maquis juridique et administratif, s’appuyant sur une corruption d’une ampleur insoupçonnée, a été mis en place, empêchant toute velléité d’avancer.

Il y a eu même un discours sur le patriotisme économique, en vogue il y a quelques années, un discours qui a notamment servi à justifier la fameuse règle du 51/49. Mais aujourd’hui, les choses apparaissent pour ce qu’elles sont. Derrière ce discours creux campait une incompétence crasse, dont ont tiré profit les réseaux et lobbies pour continuer à aspirer la rente. Le patriotisme économique, lui, s’est installé à Tanger et Kénitra.

Faut-il sauver le soldat Benyounès ?

Le ministère a révélé un énorme scandale, celui des concessionnaires automobiles, qui ont transféré frauduleusement des sommes faramineuses à l’étranger.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran), jeudi 18 juin 2015

L’homme est surpris. Il avait assisté au procès de l’affaire Khalifa, en 2007, et à une partie du jugement en appel, en mai-juin 2015. Il se dit étonné par le côté rudimentaire de certaines charges retenues contre de nombreux accusés au procès Khalifa. Billet d’avion, hébergement au centre de thalassothérapie, utilisation abusive de cartes visa : c’est de la petite monnaie à côté des centaines de millions de dollars évoqués dans l’affaire Chakib Khelil et dans celle de l’autoroute est-ouest. Ce qui paraissait énorme il y a dix ans est aujourd’hui banal, dit-il, étonné de ce changement dans l’échelle  de la corruption. Pour lui, c’est le signe que l’Algérie a changé de normes, de référents. Des affaires de corruption portant sur des sommes gigantesques n’étonnent plus personne. Comme si le pays était immunisé, ou qu’il aurait perdu toute capacité de réagir.

C’est pour cela, peut-être, que le nouveau scandale qui se profile à l’horizon n’émeut plus personne. Pourtant, là aussi, on parle de dizaines, peut-être des centaines de millions de dollars, frauduleusement transférés à l’étranger par des « investisseurs » en col blanc, ayant pignon sur rue et jouissant de solides appuis au sein du pouvoir et de l’administration. Ce ne sont pas des commerçants travaillant dans l’informel ou des affairistes sans adresse, mais les membres d’un réseau devenu si puissant que personne n’osait s’attaquer à eux, alors que leurs méthodes étaient largement connues dans les milieux spécialisés.

C’est le très controversé soldat Amara Benyounès qui a mis les pieds dans le plat, en rendant public le rapport sur un volet, peu avouable, de l’activité des concessionnaires automobiles. Même si les faits étaient connus, le fait qu’un ministre endosse l’habit du justicier pour s’attaquer à des trafiquants mérite d’être signalé, car sa décision confirme officiellement l’existence d’un scandale qui va toucher des cercles très influents.

Ce que dit le rapport Benyounès

Les faits d’abord. Selon le rapport rendu public par M. Benyounès, des concessionnaires automobiles transféraient massivement des capitaux à l’étranger grâce à des subterfuges financiers qui relèvent de la fraude pure et simple. Certains faits étaient connus, les mécanismes étaient soupçonnés, mais une véritable omerta était en vigueur. Le ministère du commerce confirme les faits, et en donne l’ampleur. Les concessionnaires créaient des sociétés écrans en Europe, qui achetaient des véhicules auprès des constructeurs, et les revendaient à une autre entreprise qui leur appartient, en Algérie. Faire des bénéfices en Algérie ne les intéressait pas, il y en avait même qui vendaient à perte en Algérie, révèle le rapport du ministère du commerce. L’essentiel pour eux était de transférer de l’argent à l’étranger. Les faits ont été établis grâce à des vérifications rudimentaires : des concessionnaires affirmaient qu’ils enregistraient des pertes, parfois des dizaines de milliards, alors qu’ils vendaient des dizaines de milliers de véhicules. Comment est-ce possible ?

Aujourd’hui, il suffirait de vérifier qui ne déclarait pas de bénéfices en Algérie, qui payait peu d’impôts, pour savoir qui s’adonnait à ce trafic. Il sera ensuite aisé de vérifier à qui appartenaient les sociétés écran auprès desquelles ils s’approvisionnaient à l’étranger. Si le gouvernement algérien veut aller au bout de cette logique, il peut facilement arriver à des résultats. Les économies occidentales sont en effet transparentes, et il y a une traçabilité pout toute opération commerciale, particulièrement quand il s’agit de délinquance financière.

Le marché automobile a pesé près de 20 milliards de dollars durant les quatre dernières années en Algérie. Un transfert illicite de dix pour cent de la valeur des véhicules signifierait que le pays a perdu deux milliards de dollars en devises. C’est énorme quand cela concerne un seul produit, et cela justifie une action approfondie.

Positiver

Amara Benyounès ira-t-il jusqu’au bout? Le supporter zélé du président Bouteflika a mis le doigt dans l’engrenage. Est-il poussé par des acteurs qui ont intérêt à ce que le marché de l’automobile devienne plus transparent, comme il se murmure dans les milieux informés? A-t-il des « amitiés » qui l’incitent à donner un coup de pied dans la fourmilière ? Peu importe. Il est même préférable de positiver, pour retenir une autre hypothèse : l’Etat algérien est devenu intelligent quand il a commencé à manquer de ressources. Il a donc décidé de s’en prendre à des « niches » connues et identifiées depuis longtemps, mais qui bénéficiaient jusque-là d’une certaine complaisance, pour ne pas dire d’une couverture ou d’une franche complicité.

Face à une baisse des ressources, l’Etat aurait donc décidé d’agir. Il devrait aussi, selon cette démarche, corriger les défaillances antérieures. Comment des pratiques à si grande échelle ont-elles été possibles pendant aussi longtemps? Y avait-il des complicités, et où se situaient-elles? Comment est-il possible qu’à aucun niveau de la hiérarchie administrative, personne ne sonne l’alerte ? Quelles poursuites engager contre des fraudeurs avérés ? Pourquoi, malgré l’affaire Khalifa, n’a-t-on pas pu mettre en place des dispositifs pour que des clignotants sonnent l’alerte quand il y a des dysfonctionnements aussi graves? L’administration fiscale doit-elle se limiter à enregistrer les déclarations, ou doit-elle faire preuve d’un minimum d’intelligence et de perspicacité face à des clients de cette envergure? Comment peut-elle admettre que Peugeot ait pu perdre 742 millions de dinars en 2013? Est-il possible de récupérer l’argent illégalement transféré par ce concessionnaire?

Toutes ces questions méritent réponse, mais pour l’heure, il y a une urgence : sauver le soldat Benyounès, et le pousser à aller plus loin. Pour explorer tous les dossiers du commerce extérieur.

Réveillez-vous !

Enfermée dans un système de pensée stérile, l’Algérie tourne en rond. Le pays développe une pensée totalement décalée.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 juin 2015)

Souhila Hachemi est une personnalité médiatique de poids. Certes, elle n’a pas encore l’envergure de Gaïd Salah, ni son poids politique, mais son émission quotidienne à la radio, « l’invité de la rédaction », donne souvent le ton de ce que sera la vie politique durant la semaine. Très suivie par une élite francophone composée de hauts responsables, de cadres supérieurs et moyens, elle contribue indéniablement à façonner l’opinion publique sur nombre de sujets.

Ses réflexions révèlent souvent ce qui est dans l’air du temps, avec notamment une dérive de la pensée, qui a abouti à des absurdités, mais dont l’Algérie ne se rend même plus compte. A force de dévier de la norme, de s’enfoncer sur des sentiers de plus en plus tortueux, nombre de responsables politiques et de faiseurs d’opinion ont abouti à ce qui leur parait comme des évidences, allant de soi, alors qu’il s’agit en fait d’inepties et d’absurdités.

Ainsi, lundi 8 juin, au deuxième jour de l’examen du bac, Souhila Hachemi recevait un  inspecteur du ministère de l’éducation. Elle a évoqué avec lui la question du bac, avec l’inévitable question de la fraude et l’utilisation de l’internet 3G par les candidats. Dans le fil de la discussion, elle lui a demandé pourquoi le ministère de l’éducation ne doterait pas les centres d’examens d’appareils de brouillage pour empêcher les candidats d’utiliser les téléphones portables. Premier dérapage, mais l’invité répond doctement, affirmant que c’est un dispositif trop lourd. Nous y réfléchissons, dit-il.

Second dérapage : et pourquoi ne pas fouiller les élèves pour les priver de téléphones portables, ajoute-t-elle. Elle ne se demande pas comment fouiller 750.000 élèves trois fois par jour, et elle ne se rend pas compte que c’est tout de même assez compliqué. Elle continue, pour en arriver finalement à la question fatidique : pourquoi ne pas se doter de détecteurs de métaux, demande-t-elle.

Le bac n’est pas Tiguentourine

Il n’y a pas une menace Al-Qaïda, mais Souhila Hachemi ne semble pas s’en apercevoir. Elle pense réellement que fouiller les candidats au bac et les passer au détecteur de métaux est tout à fait envisageable. Pourquoi ? Parce que c’est dans l’air du temps. Parce des gens qui ont intégré un logiciel sécuritaire ou bureaucratique ne sont plus en mesure de réfléchir comme dans tous les pays du monde où on passe des examens scolaires dans des conditions normales. N’importe quel fonctionnaire d’un pays ordinaire proposerait pourtant des mesures d’une incroyable simplicité : il suffit d’afficher à la porte du lycée que le téléphone portable est interdit pendant l’examen, que tout candidat trouvé en possession d’un appareil est exclu et interdit du bac pour cinq ans. Il suffit ensuite de faire confiance aux enseignants pour appliquer la mesure. Deux ou trois enseignants peuvent surveiller vingt élèves, non ?

Oui, mais peut-on faire confiance aux enseignants? Non, dit-on dans le climat ambiant. D’ailleurs, les sujets des examens sont désormais convoyés par les services de sécurité, qui se sont accaparés une partie de l’organisation du bac. Toutes les mesures de sécurité ont été prises pour assurer la sécurité des examens, entend-on souvent en cette période. Mais pourquoi ce déploiement de forces ? Jusqu’à preuve du contraire, le baccalauréat est une épreuve pédagogique, ce n’est ni un exercice militaire, ni un test sécuritaire.

La plupart des acteurs intervenant dans différents secteurs de la vie économique et sociale ont oublié cela. Parce qu’ils ont été transportés dans un autre univers, où on pense sécurité avant de penser pédagogie. Et cela ne se limite pas à l’école. Au sein de l’administration, c’est devenu la règle. La plupart des solutions proposées actuellement dans le pays relèvent de l’absurde. Le congrès du FLN en offre un modèle. Qui a parlé de programme politique, de crise économique, d’austérité, de subventions, d’investissements ou de situation aux frontières du pays lors de la préparation du congrès du FLN ? Personne. On a parlé d’autorisation de la wilaya, de tribunal qui légitimé Amar Saadani au détriment des autres factions, de ce que peuvent faire les contestataires et à quel clan appartiennent les uns et les autres. On a complètement oublié ce qu’est un parti, à quoi il sert, quels est son programme et à quoi sert son idéologie.

L’exemple vient de haut

Cette dérive a aussi atteint l’opposition. Une des principales revendications de la CNLTD, par exemple, porte sur la création d’une commission « indépendante » pour organiser les élections. Pourtant, les principaux ténors de l’opposition ont tous, d’une manière ou d’une autre, participé à des élections présidentielles durant les deux dernières décennies. Ils ont vu qu’aucune commission n’a été en mesure d’empêcher une fraude massive. Ils connaissent tous les mécanismes qui président au truquage des élections.

Pourquoi ne reviennent-ils pas aux principes de base du vote libre ? Celui-ci est fondé sur des idées simples, beaucoup plus faciles à gérer. Une administration neutre, qui organise un vote transparent, sous la supervision de juges indépendants, qui veillent à la régularité du scrutin. C’est ce qui se passe dans tous les pays où le vote réunit les conditions de crédibilité. Curieusement, les acteurs politiques se détournent de ce choix, comme s’ils étaient conditionnés.

Il est vrai aussi que l’exemple vient de haut. Il vient d’un pouvoir qui a atteint les sommets, lorsqu’il a présenté à la présidence de la république un candidat qui ne pouvait ni faire de discours, ni mener campagne, ni tenir de véritables réunions, ni présider les cérémonies officielles et protocolaires, ni se déplacer dans les forums internationaux pour défendre les positions et les intérêts de l’Algérie. Dans cette opération qui a mené au quatrième mandat, l’Algérie a atteint le niveau atteint par le Barça en football. Alors, quand un gouvernement, des partis politiques, des personnalités supposées gérer les affaires du pays, plongent collectivement dans une telle dérive, ce que dit Souhila Hachemi parait bien dérisoire. Cela incite simplement à dire à tout ce monde : réveillez-vous! Ouvrez les yeux! Essayez d’expliquer à vos enfants et petits-enfants vos actes et paroles. les trouvent-ils normaux?

Nouvelle dérive: Gaïd Salah prend position dans une guerre de factions au FLN

En soutenant Amar Saadani, le chef d’état-major de l’armée commet une nouvelle dérive. Il entretient la confusion entre sa position de disciple de Amar Saadani et son rôle de patron opérationnel de l’armée.

 Abed Charef

Gaïd Salah navigue dans un insupportable mélange des genres. Moudjahid, vice-ministre de la défense, chef d’état-major de l’armée, doyen des officiers en activité, il saute d’un statut à un autre, ajoutant de la confusion à une situation déjà complexe, alors que les institutions du pays partent en lambeaux, et que l’exercice du pouvoir devient particulièrement opaque.

Une lettre qu’il a adressée au secrétaire générale du FLN, Amar Saadani, rendue publique lundi, traduit cette légère avec laquelle un homme occupant un rôle central au sein du pouvoir traite des questions politiques majeures. Gaïd Salah y affirme que le FLN, dont la « large base populaire brasse toutes les couches de la société et toutes les catégories d’âge », constitue, « et c’est incontestable, la première force politique du pays», écrit-il.

La présence du moudjahid Gaïd Salah au FLN est gênante, mais elle est acceptable. En 1989, les principaux dirigeants de l’armée avaient été reçus par le président Chadli Bendjedid, auquel ils avaient annoncé leur retrait du FLN. C’était un geste symbolique, mais d’une haute teneur pédagogique : un général n’appartient pas à un parti, mais à la nation tout entière.

Confusion

Le vice-ministre de la défense peut également venir du FLN. Il peut mettre en pratique la politique de défense d’un parti, ce qui est conforme à la lettre et à l’esprit de la constitution. Cela lui donne même le droit de trouve que le secrétaire général du FLN est « une honorable personne ». Mais le poste de chef d’état-major de l’armée est totalement différent. Il implique des obligations différentes, et une attitude en adéquation avec le poste. Son titulaire ne s’occupe pas de politique. Il a en charge le volet opérationnel de l’armée. C’est un rôle technique, dont le titulaire ne doit surtout pas devenir partisan.

En affichant son soutien à Amar Saadani, Gaïd Salah annonce le soutien de l’armée à une faction du FLN contre une autre. C’est une démarche dangereuse, qui révèle une régression inquiétante dans la perception des affaires de l’Etat. A ce niveau de la responsabilité, on ne peut pas commettre des impairs de cette nature.

En 2015, un pays qui aspire à sortir de la crise par le haut, en se dotant d’institutions fiables, ne peut supporter cette confusion entre chef d’état-major, vice-ministre de la défense et partisan de Amar Saadani.

Aïn-Defla: drogue, jalousie, et rôle occulte des policiers

Des officiers de police ont été mutés à Aïn-Defla. Une simple sanction administrative, alors que leur rôle a été déterminant dans une sombre affaire de vengeance qui a mené trois femmes en prison.

Abed Charef

Trois femmes ont été arrêtées à Aïn-Defla, et condamnées à de lourdes peines de prison, à la suite d’une sombre affaire de vengeance contre une enseignante. Mais le fait divers a occulté une autre affaire, autrement plus dangereuse, celle concernant la participation de policiers à ce complot. Cet aspect incriminant des agents de l’Etat a été effacé, selon des proches du dossier.

A l’origine, il s’agissait d’une banale affaire de rivalité entre femmes. Une jeune fille voulait se venger d’une rivale, une enseignante, qu’elle accusait de lui avoir ravi son fiancé. Avec l’aide de sa soeur et d’une amie, elle a monté un stratagème pour éliminer la rivale. Dans l’autobus ramenant l’enseignante de son école, la principale accusée lui a glissé dans son sac un lot de 700 grammes de kif, après un incident qui a vu un enfant renverser un pot de yoghourt sur l’enseignante. Pendant que celle-ci nettoyait ses vêtements, l’accusée lui a glissé la drogue dans le sac.

Visiblement de mèche avec l’auteure de ce scénario, des policiers ont peu après pris d’assaut le bus, et arrêté l’enseignante. Mais celle-ci n’avait plus de drogue. Interrogée, l’enseignante a déclaré qu’elle avait effectivement trouvé quelque chose dans son sac, mais qu’elle l’avait jeté, pendant que c’est un produit de sorcellerie. Elle a indiqué le lieu où elle s’en était débarrassée. Les policiers s’y sont rendus, et ont fini par retrouver le sac de drogue.

L’enseignante a été littéralement mise au secret pendant près de trois jours, jusqu’à ce que l’affaire s’ébruite et que des doutes apparaissent chez les enquêteurs. C’était une femme sans histoire, ne répondant pas au profil de trafiquant de drogue. Et puis, comment les policiers ont-ils appris qu’elle détenait de la drogue? L’enquête a permis de remonter toute l’histoire, jusqu’aux aveux de la sœur de la rivale. Celle-ci a tout avoué, y compris la participation de policiers à la combine. Elle a aussi décrit comment un chauffeur de taxi a transporté la jeune femme qui a monté le guet-apens jusqu’à El-Affroun, dans la wilaya de Blida, où elle s’est procurée la drogue.

Toutefois, lors du procès, le rôle des policiers a été occulté. Des pressions de toutes sortes ont largement redéfini l’affaire. Un site internet a même parlé de trafiquant de drogue en djilbab ! Les parents de l’enseignante, eux, ne veulent pas lâcher le morceau. Ils affirment que les trois femmes, reconnues coupables et condamnées respectivement à sept, cinq et trois ans de prison, n’auraient jamais pu organiser un tel coup sans les conseils des policiers. Pour les parents de l’enseignante, qui veulent que celle-ci soit totalement réhabilitée, seule la complicité de policiers ripoux pourrait expliquer le scénario rocambolesque mis en place.

Selon des informations recueillies sur place, l’affaire a été close en un mois, procès compris. Au lendemain du procès, deux officiers de police ont été mutés, l’un à Bou Medfaa, le second à Djendel, dans la même wilaya. Ce sont les seuls sanctions « administratives » enregistrées, selon des proches de parents de l’enseignante. Selon eux, l’enseignant, choquée, est devenue diabétique.

Une autre affaire retentissante a eu lieu trois semaines plus tard dans la commune voisine d’El-Attaf. Une femme policière, qui vivait en couple avec un collège, a appris que ce dernier avait décidé d’épouser une autre femme. Elle lui a tiré deux balles dans le thorax, avant de retourner sa propre arme contre elle. Blessée à la tête, elle est décédée, alors que son compagnon semblait pouvoir s’en sortir.

Premiers signes d’une succession en douceur: l’Algérie se prépare à l’après-Bouteflika

Le grand nettoyage a commencé. Tout sera soldé avant la rentrée. Pour organiser la succession dans un climat apaisé ?

 Abed Charef

 

Par petites touches, un nouveau dispositif politique est en train de se mettre en place en Algérie. Une Algérie qui se veut apaisée, normalisée, lisse. Les aspérités les plus criardes ont été éliminées, les rebords ont été limés, les éléments de surprise exclus. Il ne reste que quelques rares points à pacifier pour retrouver, à la rentrée prochaine, un nouveau pays, installé dans une configuration différente, même si elle n’est pas vraiment nouvelle.

Premier symbole de cette normalisation, le FLN. Amar Saadani a tenu son congrès. Des assises réglées comme du papier à musique. Une organisation « sans le DRS », insistent de nombreux congressistes. M. Saadani a fait adopter de nouveaux statuts, qui accordent de larges prérogatives au président du parti, M. Abdelaziz Bouteflika, qui était jusque-là président d’honneur du  FLN, sans disposer de réels pouvoirs de décision. Qui va exercer ces pouvoirs attribués au chef de l’Etat ? Le nouveau militant du FLN, Abdelmalek Sellal, ou bien M. Saïd Bouteflika et son ami Ali Haddad ?

Dans la foulée du congrès du FLN, est annoncée une réunion du conseil nation al du RND. M. Abdelkader Bensalah a sagement remis le tablier. Il se dit qu’il n’ira même pas au conseil national du 10 juin. Pas de frasques au RND, pas de bagarres, pas de baltaguia. M. Ahmed Ouyahia devrait reprendre les clés de la maison, dans une opération admirablement synchronisée.

Seront-ils rejoints par le Abderrezak Makri, ou par un MSP dont M. Makri aura été éjecté, en vue de reconstituer l’alliance présidentielle ? Ou bien se dirige-t-on vers une alliance présidentielle 2.0, à laquelle se joindront Taj de M. Amar Ghoul et le MPA de M. Amara Benyounès ?

Gouvernement new-look

Au gouvernement aussi, le nouveau dispositif se met en place. Il a commencé laborieusement, avec de maladresses assez primaires, avant d’être rectifié. Deux hommes ont été choisis pour symboliser la nouvelle étape, le ministre de l’énergie Salah Khebri et le ministre des finances Abderrahmance Benkhalfa. Le toilettage n’est cependant pas chevé. Pour pouvoir affirmer que le pays est entré dans une nouvelle phase, il faudra se débarrasser de quelques ministres encombrants, comme Amar Ghoul, et ceux dont le nom a été cité dans différents scandales. Dans la logique de la mise en place d’un nouveau dispositif, même les dirigeants des appareils liés au pouvoir, comme Abdelmadjid Sidi-Saïd, devraient être remplacés. Il n’était pas possible de les écarter avant les procès de ce printemps 2015, car il y avait un risque de mauvaise interprétation. Ils ont donc été momentanément préservés, pour être éjectés en douceur au lendemain des procès. Même un acteur comme Ali Haddad, qui avance avec ses gros sabots, devrait être appelé à une plus de retenue pour ne pas abimer un décor soigneusement mis en place.

Le premier signal de ce grand toilettage avait été donné par les procès du printemps 2015. Le pays traine depuis des années des affaires difficiles à gérer, avec de redoutables rebondissements possibles, et un impact déplorable sur l’image du pays. Il fallait s’en débarrasser. Tout a été soldé en quelques semaines. A la rentrée, tout ceci sera oublié, les nettoyeurs seront passés dans le sillage des juges. Khalifa, Sonatrach, CNAN, autoroute, DGSN, rien ne doit trainer. Tout le volet « scandale » de l’ère Bouteflika sera derrière nous. Pour que la mariée qui sera présentée à la rentrée soit la plus belle possible. Particulièrement si, d’ici là, le prix du pétrole connait une petite embellie, et si les partenaires politiques font preuve de la docilité souhaitée.

Impossible de ne pas voir

Mais au fait, à qui est destinée cette mariée qu’on bichonne ainsi ? A quoi sert ce dispositif mis en place, entretenu avec tant de peine ? Pourquoi est-il devenu nécessaire de se doter de deux grands comités de soutien, le FLN et le RND, tous deux dirigés par des hommes sûrs, issus de la maison? Pourquoi veut-on que le pays soit débarrassé de ces personnages dont le compagnonnage apparait désormais comme une tare, et insiste-t-on pour oublier ces affaires qui ternissent tant l’image du pays?

Dans de nombreux milieux, une seule réponse s’impose : l’heure de la succession a sonné. Le montage mis en place il y a un an pour imposer et gérer le quatrième mandat ne peut pas tenir. La dislocation des institutions et l’émiettement du pouvoir ont débouché sur une situation ingérable. L’éclatement des centres de décision suscite une très grande inquiétude. A ce rythme, la situation peut déraper à tout moment. Rétablir un minimum de cohérence et de discipline au sein du pouvoir devient urgent. Dans un an, ça risque d’être trop coûteux.

Les lobbies qui se sont installés, pour s’accaparer des pans de pouvoir, constituent un danger pour l’existence de l’Etat. Il suffit de rappeler comment le gouvernement a été contraint de reculer sur certaines décisions, comme le nouveau cahier de charges des concessionnaires, pour s’en rendre compte. De même, l’empreinte de certains de certains clans, groupes, cercles et lobbies est si visible dans la composition du gouvernement, et l’impunité dont bénéficient certains dirigeants est si évidente, que l’Etat apparait clairement comme le vassal de ces clans.

Les gens au pouvoir ne pouvaient ignorer ce qui saute aux yeux de des Algériens. La situation est si inquiétante qu’elle les a probablement poussés à envisager une révision de la feuille de route du quatrième mandat, car il n’est, décemment, pas possible de continuer comme si de rien n’était.

Il reste à savoir quand interviendra la grande décision, et sous quelle forme.

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