Comment Abderrahmane Benkhalfa « m’a berner »

Un bilan de la saison s’impose, avant de partir en vacances. Un bilan pitoyable, je dois l’admettre : même Abderrahmane Benkhalfa a réussi à me dribbler.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 juillet 2015)

En cette veille de départ en vacances, j’ai décidé, avec la permission du Quotidien d’Oran, de vous raconter une histoire personnelle. Pas une histoire sur ma vie privée, non. Vous n’y trouverez aucun détail sur mes préférences musicales, quoique mon amour pour la gasba ne soit plus un secret. Pas de révélation particulière, ni d’indiscrétion. Sur ce terrain, il ny’a rien à attendre. Je promets même de vous servir la même langue de bois politique et les très rébarbatives analyses économiques traditionnelles.

Mais c’est une histoire personnelle car elle me permet de vous raconter comment M. Abderrahmane Benkhalfa « m’a berner ». Plus exactement, comment, face à une impasse économique, et devant une situation totalement sans issue, j’ai presque décidé de me laisser berner par le nouveau ministre des finances.

J’écoutais M. Benkhalfa depuis des années. Pendant longtemps, je le considérais comme une voix officieuse du pouvoir. Il exprimait des choses que le gouvernement n’avait pas envie de dire publiquement. Je trouvais son discours aussi original que celui de la société civile algérienne en algérienne.

Je l’ai rencontré lors d’un débat en 2008, au début de la crise. Il y tenait un discours étonnant. L’Algérie n’était pas touchée par la crise grâce à la politique économique du président Bouteflika, disait-il en vous regardant droit dans les yeux. J’ai alors répondu que l’Algérie n’était pas touchée par la crise parce qu’elle était déconnectée de l’économie mondiale. Rire entendu de M. Benkhelfa, pour signifier qu’il approuve, mais qu’il ne peut le dire publiquement. C’était le volet le plus évident du personnage.

Séduire

M. Benkhelfa a poursuivi à la tête de l’ABEF (Association des établissements financiers et bancaires), un organisme qui permet au ministère des finances de faire ce qu’il ne peut assumer publiquement du fait des accords et conventions internationales. Inutile, par exemple, d’envoyer une injonction à une banque supposée autonome. L’ABEF s’en chargera. C’est d’ailleurs à l’ABEF qu’a été confié, il y a trois mois, le soin d’appliquer la fameuse décision sur la non domiciliation des véhicules ne répondant pas au nouveau cahier de charges des concessionnaires.

Mais en même temps, Benkhalfa s’était construit un nouveau discours qui tranchait avec celui du gouvernement. La tendance s’est nettement accentuée quand il a quitté l’ABEF. Il prônait publiquement des choix économiques différents, qui rejoignaient, sur certains points, ceux défendus par des experts indépendants et des cercles de type Nabni. En forgeant, M. Benkhalfa était devenu un spécialiste des questions financières, qui donnait la leçon au gouvernement. Avec le temps, le discours de M. Benkhalfa a fini par apparaitre comme une possible troisième voie entre l’immobilisme du gouvernement et les bouleversements nécessaires qui faisaient consensus dans les cercles économiques.

L’homme était aussi très recherché dans les débats. Il aimait les médias, et c’était réciproque : c’était un bon client. Il voulait séduire, et il ne ratait pas une opportunité d’utiliser la presse à cet effet. Il ne s’embarrassait pas formules comme les officiels, mais ce n’était pas un opposant non plus. Sa position était très commode pour dire des choses largement reprises par les médias.

Sa nomination au ministère des finances constituait le couronnement d’une carrière. Qu’allait-il faire ? Les fondamentaux disaient clairement qu’il ne ferait strictement rien : un ministre nommé durant le quatrième mandat ne brille pas par ses idées, mais par sa docilité ; les choix économiques et sociaux sont dictés par M. Bouteflika, les ministres se contentent de les appliquer, en y apportant leur talent s’ils en ont. C’est ce que répète discrètement Abdellatif Benachenou depuis qu’il a quitté le gouvernement il y a une décennie.

Un homme virtuel

C’est là que M. Benkhalfa m’a eu. Je pensais qu’en plus de son acharnement à entrer au gouvernement, et de sa volonté manifeste d’être inclus dans certains cercles, il avait aussi le sens de l’opportunité. J’étais convaincu qu’il se rappellerait qu’il a été appelé au gouvernement quand il a commencé à tenir un discours distinct de celui de l’exécutif, et qu’à ce titre, il tenterait de continuer à exister à travers cette différence qui, après tout, lui a ouvert les portes du gouvernement. Je pensais aussi que, face à l’impasse financière, le gouvernement ne ferait pas preuve d’autant d’aveuglement. Ce que dit M. Benkhalfa n’engage à rien, cela peut offrir quelques pistes intéressantes, et donc un sursis pour le pouvoir.

Dernier élément, très personnel : beaucoup de gens me reprochaient une sorte de pessimisme outrancier, avec une critique systématique de ce que faisait le gouvernement. M. Benkhalfa parle de révisions, de rationalisation, de changement de cap ; il serait même prêt à s’attaquer à des dossiers aussi sensibles que les transferts sociaux, m’a-t-on assuré. Pourquoi ne pas le suivre dans cette logique tant qu’il n’a pas changé de cap?

Et c’est là que j’ai baissé la garde. Je notais bien que l’homme, d’habitude très bavard, était devenu discret. Mais je pensais qu’il préparait des dossiers, qu’il mesurait peut-être les contraintes, et recherchait des arbitrages très délicats. En un mot comme en cent, je pensais, ou plutôt j’avais décidé de croire, contre l’évidence, que M. Benkhalfa pourrait devenir un vrai ministre des finances.

Pendant ce temps-là, M. Benkhalfa avait décidé une reddition en rase campagne. En fait, il n’avait jamais eu l’intention de livrer bataille. Il a cédé même sur l’absurde subvention du carburant, il attendait juste le moment favorable pour rappeler que Benkhalfa qui faisait des discours de changement pendant les deux dernières années était totalement virtuel.

C’est dur de partir en vacances sur une telle impression.

Voilà pourquoi la crise n’inquiète pas Bouteflika

La crise ? Quelle crise ? Le pouvoir n’a pas changé de méthode. Pour lui, tant qu’il y a des devises, le pays tiendra le coup.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 23 juillet 2015)

Les économistes se trompent. Le collectif Nabni, le FMI, les amis de Mouloud de Mouloud Hamrouche, les patrons d’entreprise gravitant autour de CARE (Cercle d’action et de réflexion sur les entreprises), les chercheurs indépendants, tout ce monde a tort de s’inquiéter des difficultés financières du pays. Même si les exportations d’hydrocarbures ont baissé de 43.71% en valeur, passant de 32 à 18 milliards de dollars, et que le déficit du commerce extérieur s’est creusé (sept à neuf milliards, selon les sources, pourtant toutes officielles), le gouvernement ne semble pas alarmé outre mesure. Malgré un discours qui se veut novateur, en parlant de rationalisation des dépenses et de maitrise des équilibres, l’exécutif se contente en fait d’une gestion plus proche de la supérette que d’un budget de l’Etat.

Le gouvernement n’est pas dans une logique de développement et de croissance. Il n’a pas pour ambition de faire de l’Algérie un pays émergent, ou un grand pôle économique au nord de l’Afrique. Il est dans une approche très simple, et très terre à terre : survivre. Gérer au mieux la rente, la partager au profit des amis, sans que cela ne devienne trop menaçant pour la société, et attendre le destin.

Le président Abdelaziz Bouteflika a placé le curser sur l’année 2019. D’ici là, les calculs sont simples : au pire, les hydrocarbures rapporteront dans les 30-35 milliards de dollars par an. Il faudra compresser un peu les importations, par différents  artifices, pour les ramener autour de 60 milliards. Le pays sera donc contraint de puiser dans ses réserves de change au rythme de 30-35 milliards par an. Comme les réserves actuelles dépassent 150 milliards, il y a de quoi tenir cinq ans sans aucun problème.

Intérêts convergents

D’ici là, rabbi ifaredj. Dieu y pourvoira. Les prix du pétrole finiront bien par se redresser dans deux ou trois ans. L’Iran, l’Irak et la Libye réunies pourraient mettre deux à trois millions de barils/jour supplémentaires sur le marché, les Etats-Unis continueront à produire autant d’hydrocarbures non conventionnelles, il suffirait que la croissance reparte dans les pays émergents, que la Chine et l’Inde redeviennent aussi gourmands en énergie, pour que la demande augmente d’un million de barils par jour en rythme annuel. Le prix du pétrole retrouverait, bien avant 2019, son niveau de 2013. Ce qui permettrait au président Bouteflika d’aller tranquillement au bout de son quatrième mandat.

Vue sous cet angle, l’économie algérienne n’a pas de problème de croissance, de maitrise de l’inflation, de stratégie à mettre en place pour faire du pays un acteur influent dans sa zone, et audible à l’échelle internationale. Réaliser une croissance de huit à dix pour cent pour devenir un pays émergent est une simple blague de M. Sellal. Non. Le seul souci, c’est la disponibilité de la devise, pour pouvoir satisfaire le marché algérien à tout moment.

Car pour les cercles qui participent, peu ou prou à la décision, le marqueur reste celui des années 1980. Pour tout ce monde, le problème de l’ère Chadli n’était pas celui d’une mauvaise organisation de l’économie, de faibles performances des entreprises, ou de l’obsolescence d’un modèle. Ils considèrent qu’il y avait un seul problème, la rareté de la devise, laquelle a débouché sur les évènements d’octobre 1988. Il suffit donc de disposer de devises pour régler tous les problèmes.

Gérant de supérette

Cette lecture, simpliste, voire rudimentaire, explique l’attitude actuelle du gouvernement, celles des cercles les plus influents qui gravitent autour du pouvoir, ainsi que celle des acteurs externes. Tous ont un intérêt convergent : les uns continuent de s’enrichir grâce aux importations et aux marchés offerts par l’Etat, les autres continuent de fournir des produits au marché algérien, ce qui, dans un cercle vertueux, du point de vue du pouvoir, débouche sur un approvisionnement correct du marché et donc sur la préservation de la paix sociale. Pourquoi rompre un circuit qui fonctionne aussi bien ?

Cela explique aussi pourquoi le président Bouteflika a toujours refusé d’envisager la création d’un fond souverain, ou de placer les réserves de change dans de grandes opérations économiques. Pour lui, les réserves de change doivent constituer une trésorerie mobilisable tout de suite, en cas de crise. Une espèce de sachet noir, disponible à tout moment. On peut l’utiliser pour acheter un acteur politique, un produit rare sur le marché, ou la paix sociale.

C’est là une logique de gérant de supérette, pas celle d’un bâtisseur d’empire économique ni celle d’un trader. Et un gestionnaire de supérette ne comprend pas pourquoi on s’inquièterait de la baisse du Nasdaq ou de la hausse des valeurs technologiques quand il a, sous la main, une cagnotte qui lui permet de s’approvisionner pour servir ses clients pour de longues années encore. Le président Bouteflika en est là. Il a de l’argent pour encore quatre ou cinq ans, et seul lui décide du sort de cet argent. Le déficit de la balance des paiements, le glissement du dinar et la faible rentabilité des investissements, tout ceci relève de coquetteries, de gesticulations, dont un Abderrahmane Benkhalfa ou un Amara Benyounès peut très bien se charger. Ils peuvent même d’armer d’une LFC pour jouer aux Don Quichotte de la finance. Qui se soucie encore de la collecte de l’impôt en Algérie ?

L’abrogation de l’article 87 bis intervient au pire moment économique

Alors que le gouvernement ne sait comment contenir le déficit budgétaire, l’abrogation du 87 bis complique encore l’équation.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 21 juillet 2015)

En septembre 2014, lorsque la tripartite parvenait à un accord pour l’abrogation de l’article 87 bis du code du travail, le prix du pétrole avait largement entamé son déclin. A partir d’un plateau au-dessus de 110 dollars le baril durant le premier semestre 2014, les premiers signes apparus en juin 2014, se confirmaient en juillet, pour s’accentuer en août. En septembre, les prix franchissaient le seuil de 70 dollars, pour plonger ensuite vers les 50 dollars.

Pendant ce temps-là, l’Algérie regardait ailleurs. Elle sortait péniblement du choc du quatrième mandat, dont elle voulait amortir les retombées. Le président Abdelaziz Bouteflika continuait ses largesses, et devait récompenser un de ses plus fidèles soutiens, Abdelmadjid Sidi-Saïd. Le deal prévoyait l’abrogation de l’article 87 bis, devenue un point de fixation dans le discours de l’UGTA. Et c’est au premier ministre Abdelmalek Sellal que revenait l’honneur d’annoncer la décision, à l’issue de cette tripartite de septembre 2014. M. Sellal l’a fait avec beaucoup d’entrain, en précisant, dans les semaines qui ont suivi, que l’Etat maintiendrait l’ensemble de ses programmes sociaux. Le gouvernement semblait alors totalement aveugle face à la tempête financière qui menaçait.

Pourtant, des voix s’étaient élevées pour tenter, au moins, d’attirer l’attention sur les risques qui pesaient sur les équilibres financiers du pays. L’impact de cette mesure était visiblement sous-estimé par le gouvernement. Le chiffre le plus souvent avancé faisait état de sept milliards de dollars par an. On ne sait d’où était sorti ce chiffre, ni s’il avait été mis à ajour, mais il fallait trouver cet argent. Le gouvernement n’a pas tenu compte de ces alertes, et il a ignoré les bouleversements que la mesure pouvait avoir sur la hiérarchie des salaires. Car en plus des trois millions de personnes directement concernées, il fallait revoir l’ensemble de la structure des salaires pour maintenir une certaine cohérence dans les rétributions.

Prévoir

La loi de finances 2015 consacrait ce changement dans le calcul du SNMG, mais le gouvernement a fini par se rendre compte que de sérieuses difficultés se posaient. Il a manœuvré pour reporter l’application de la décision, prenant notamment prétexte de la faiblesse de l’administration. Les décrets ont mis trois mois pour être adoptés, et ce n’est qu’en ce mois que juillet qu’une échéance a été fixée : la mesure sera appliquée à partir du mois d’aout, mais avec effet rétroactif à partir du 1er janvier 2015.

Entretemps, les derniers espoirs du gouvernement se sont volatilisés. Non seulement les prix du pétrole ne se sont pas retournés, mais tous les indicateurs montrent que la situation va encore s’aggraver. Le marché connait un excédent important, les difficultés économiques de la Chine persistent, l’Arabie Saoudite continue d’inonder le marché, l’Iran menace de revenir avec un million de barils/jours supplémentaire, l’Irak aspire à une stabilité  qui lui permettrait d’augmenter sa production significative, et les Etats-Unis ont retrouvé leur niveau de production de 1970. Aucun indice ne pousse à l’optimisme concernant un rebond des prix.

Et c’est dans cette conjoncture très défavorable que va intervenir l’application pratique de l’abrogation de l’article 87 bis. Le gouvernement ne pouvait dire qu’il ne savait pas. Il avait tous les éléments en main : impact direct et indirect de la mesure elle-même, baisse des revenus de l’Etat, déficit budgétaire, baisse des recettes extérieures, etc.

Pas de marge

Jamais gouvernement ne s’est trouvé ainsi piégé par sa propre méthode. Ou plutôt par son absence de méthode. Il avait tous les éléments en main pour prévoir, et prendre les mesures adéquates. Il a préféré attendre, ne rien décider, jusqu’à ce que la pression devienne trop forte, pour la gérer de manière dérobée. Que peut faire, en effet, un gouvernement déjà assommé par les derniers chiffres de la banque d’Algérie ? De quelle marge dispose-t-il ? Il ne peut rien faire et il ne dispose d’aucune marge. Il va donc recourir à la mesure bureaucratique la plus simple : laisser glisser le dinar. Pousser au maximum, pour diminuer l’ampleur du déficit budgétaire.

Comment traduire cette politique dans la loi de finances complémentaires ? C’est le casse-tête auquel fait face le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa. Mais à l’impossible Benkhalfa n’est pas tenu. Pour une raison simple : il n’est pas chargé de régler les problèmes du pays. Il n’en a ni la capacité, ni la vocation. Par contre, il est charge de tenté de colmater au mieux les brèches dans un cadre déjà fixé. Et là, il n’a aucune illusion à se faire. Il sait que ce n’est pas possible, que toutes les mesures à sa portée ne serviront au mieux qu’à retarder l’échéance.

L’exercice le plus intéressant serait alors celui-ci : comment M. Benkhalfa va-t-il expliquer, ou justifier, des mesures qu’au fond, il sait inadaptées. Quel discours va-t-il tenir pour garer l’amitié de Sidi-Saïd et rester dans les bonnes grâces du chef de l’Etat? Pour le reste, personne ne fera l’offense de reprocher à MM Sellal et Benkhalfa de ne pas avoir pris les bonnes décisions. Ce sont des choses qui sortent aussi bien de leur compétence que de leur terrain de compétence.

Ahmed Ouyahia, porte-parole du pouvoir et donneur de leçons

Ahmed Ouyahia surfe sur la confusion que lui procure ses différentes fonctions, et donne des leçons politiques et économiques. Son bilan plaide pour lui.

Abed Charef (e Quotidien d’Oran, 16 juillet 2015)

Ahmed Ouyahia critique le populisme du gouvernement et des partis de l’opposition. Il s’en prend à Louisa Hanoun et à Abdelmalek Sellal. La présidente du Parti des Travailleurs a le tort, à ses yeux, de critiquer les oligarques, qui créent aujourd’hui de la richesse et ont, de ce fait, les faveurs du chef du RND. Quant au premier ministre, il poursuit une politique populiste qui ne plait pas à M. Ouyahia.

En d’autres temps, les propos de M. Ouyahia seraient apparus comme une simple initiative d’un chef de parti soucieux d’exister. La conjoncture que traverse le pays montre cependant que ce n’est pas le cas, car M. Ouyahia joue un rôle aussi important qu’ambigu au sein du pouvoir. Sa position tient à une confusion assez poussée entre son statut de chef de parti, de directeur de cabinet du président de la république, de porte-parole du pouvoir au sens large, de rassembleur du pôle politique de la majorité présidentielle, et de candidat potentiel à la présidence de la république.

Qui était le Ouyahia qui s’est exprimé cette semaine ? Probablement le porte-parole du pouvoir, celui qui s’exprime à la place du chef de l’Etat, dont il est supposé traduire la pensée. C’est la position favorite de M. Ouyahia, car elle lui permet de surfer sur les amalgames, en se parant des attributs de l’Etat pour défendre des positions personnelles.

De par sa fonction à la présidence de la république, M. Ouyahia avait la primeur du rapport de la Banque d’Algérie sur la conjoncture économique. Le bilan présenté par la note de conjoncture était inquiétant. M. Ouyahia en a mesuré la portée, et il a probablement été chargé de tirer la sonnette d’alarme. Il l’a fait, mais dans le même temps, il a voulu en tirer profit, en se présentant en donneur de leçon.

Une longueur d’avance

Etant le premier à détenir ces informations très inquiétantes et à pouvoir les exploiter, M. Ouyahia peut prendre de haut ses partenaires politiques comme ses adversaires. Il ne s’en prive pas. Il leur signifie que ce qu’ils font et ce qu’ils disent n’est pas à la hauteur de ce qu’attend le pays, dans une conjoncture aussi grave. Il est tenté de les admonester, presque à leur tirer les oreilles, eux qui perdent leur temps dans des futilités alors que le pays se prépare à affronter de si grands périls.

A Louisa Hanoun, M. Ouyahia rappelle qu’en ces temps de vaches maigres, les producteurs de richesses doivent être choyés, plutôt que critiqués. Au premier ministre Abdelmalek Sellal, il envoie un signal pour lui dire que le discours sur le maintien de l’action sociale de l’Etat est passé de mode. Il prend aussi une longueur d’avance sur Amar Saadani, qui avait rejeté son offre de coalition présidentielle. Pendant que M. Saadani polémique pour savoir à qui reviendra la primauté dans la future alliance présidentielle, M. Ouyahia travaille sur du concret. Il prend l’initiative pour réintégrer le MSP dans le giron du pouvoir, car la situation risque d’évoluer de manière telle qu’une alliance de tous les cercles du pouvoir peut s’avérer nécessaire pour affronter la tempête qui s’annonce.

M. Ouyahia se donne ainsi une image d’un dirigeant au-dessus de la mêlée. Un homme d’Etat, disent ses sympathisants, qui veulent lui forger l’image d’un homme qui regarde au loin, pendant que les autres se limitent à parler d’élections anticipées et d’accès au pouvoir. Et quand il voit que l’horizon lointain risque d’être assez sombre, M. Ouyahia montre ses aptitudes à agir, à dénoncer le populisme et les largesses inutiles. Il montre l’autre face du personnage. C’est donc le Ouyahia du début des années 2000 qui pointe son nez : le gestionnaire ultra-libéral, prêt à opérer les coupes nécessaires dans les budgets sociaux, à fermer les entreprises, à licencier et à encourager les « oligarques », pour en faire une alternative aux hydrocarbures.

Aptitudes

Le chef du RND peut même se permettre de rappeler les erreurs du passé. Il se livre alors à une incroyable acrobatie. Il bondit trente ans en arrière, pour rappeler comment le pays a raté le virage des années 1980. Et sur ce point, M. Ouyahia dit vrai. L’Algérie doit absolument tirer les leçons du passé. Elle ne pourra faire l’économie de revisiter sa propre expérience. Même si un coup d’œil dans le rétroviseur nous révèle des choses étonnantes : M. Ouyahia est l’homme qui a été le plus longtemps premier ministre, ou ministre, durant les vingt dernières années. Il n’a pas quitté les sphères du pouvoir depuis plus de deux décennies. Il a géré quand le pays n’avait pas d’argent ; il a alors pris des décisions que lui-même  a déclaré plus tard regretter. Il a géré quand le pays bénéficiait d’une abondance financière exceptionnelle ; il a participé à la gabegie et aux gaspillages.

Sur le plan gestion, M. Ouyahia a donc fait ses preuves. Quant à ses choix économiques, il a été tantôt ultra-libéral, ouvrant les portes grandes devant Orascom et courant derrière les investissements étrangers, tantôt partisan du « patriotisme économique », un joli concept qui occulte en fait l’incapacité de la bureaucratie algérienne à accéder au monde moderne.

Il lui reste le côté moral. M. Ouyahia a été le grand vainqueur de la plus grande fraude de l’Algérie indépendance, celle des législatives de 1997. Il a aussi participé au désastre moral que fut le quatrième mandat. Enfin, il n’a pas levé le petit doigt face aux immenses scandales de l’autoroute et de l’affaire Chakib Khelil, ni en tant que ministre, ni en tant que chef de gouvernement, ni en tant que chef de parti. Ce sont là les aptitudes que M. Ouyahia présente diriger l’Algérie.

Alexis Tsipras, l’anti-Bouteflika

Affronter la crise à mains nues, c’est possible. Mais avec le duo Tsipras-Varoufakis, pas avec le duo Bouteflika-Sellal

Abed Charef

Que serait devenue la Grèce si, à la place de Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis, elle était dirigée par le duo Abdelaziz Bouteflika – Abdelmalek Sellal ? Où en serait aujourd’hui Athènes si elle n’avait pas un gouvernement aussi tonique, assis sur une légitimité aussi forte, capable d’utiliser avec une incroyable dextérité les faibles atouts dont dispose le pays face à la terrible machine européenne?

Ce qui vient de se passer en Europe est historique. Un des pays les plus modestes sur le plan économique, avec un Etat proche de ceux du Tiers-Monde, une administration inexistante et des institutions sans consistance, a réussi à imposer ses propres règles de négociation à des géants de l’économie mondiale. Il a contraint les dirigeants de grandes puissances économiques à parler grec pendant des semaines. Il les a empêchés de dormir, et les a obligés à mettre de côté l’essentiel de leurs préoccupations, pour s’occuper exclusivement de la crise grecque.

Il faut, à l’évidence, réunir de nombreux préalables pour réussir un tel exploit. En premier lieu, être en bonne santé. C’est rudimentaire, mais dans un pays comme l’Algérie, où le chef de l’Etat ne peut ni se déplacer, ni faire de discours, ni tenir de réunion, il est utile de rappeler l’abc de la bonne gouvernance. Et de rappeler aussi que la constitution sert à quelque chose : pour être candidat à la présidence de la république, il faut être en bonne santé. Un médecin doit en attester. Etre en bonne santé pour un chef de l’Etat ne signifie pas qu’il doit faire un cent mètres en onze secondes, ou un marathon en moins de trois heures. Cela signifie qu’il doit raisonnablement pouvoir tenir des réunions marathon en période de crise, travailler dix-huit heures par jour pendant des périodes de pointe, et se rendre à Ghardaïa pour organiser des rencontres non-stop jusqu’à ce que la crise soit réglée.

Le président Bouteflika ne peut pas le faire. Ce qui suffit à prouver que sa candidature pour un quatrième ne devait pas être validée. L’ancien président Liamine Zeroual l’avait publiquement souligné. Il n’a pas été entendu.

Vitalité exceptionnelle

Alexis Tsipras, de son côté, aligne des journées de 18 à 20 heures de travail depuis des semaines. Il est au parlement grec à 10 heures, à Bruxelles à 14 heures, au parlement européen à 18 heures, et sur une chaine de télévision à 20 heures, avant de clore la journée par d’autres rencontres, soigneusement préparées par des équipes d’une rare efficacité. Une telle débauche d’énergie a permis, en quelques semaines, de transformer un militant de la gauche radicale, dont on doutait du sens des responsabilités, en un redoutable dirigeant, capable de soulever des montagnes.

Mais contrairement à l’image que la très « vielle Europe » voulait donner de lui, M. Tsipras n’est pas apparu comme un agitateur à l’égo démesuré, avide de médias et soucieux seulement de faire de l’agitation. Il s’est aussi montré méthodique, organisé, capable de se battre à mains nues face contre des adversaires qu’il a soigneusement amenés sur son terrain à lui. Pour y parvenir, il avait un deux autres atouts déterminants : un projet politique et économique clair, même s’il est difficile à accepter pour ses partenaire européens, et une conviction très forte. Ce n’est visiblement pas M. Tsipras qui risque, demain, d’hésiter pendant des années avant d’appliquer la décision sur l’obligation d’utiliser les chèques dans les transactions commerciales. Ce n’est pas lui non plus qui cèdera face aux concessionnaires automobiles qui importent des véhicules non conformes aux normes édictées par le nouveau cahier de charges.

Abus de légitimité

Le parcours de M. Tsipras révèle, y compris dans ses excès, tout ce qui manque à l’Algérie pour aller à la bonne gouvernance. Au déficit démocratique de l’Algérie, il a opposé ce que ses adversaires considèrent comme un recours abusif à la légitimité populaire. En effet, acculé, le premier ministre grec a trouvé une esquive inattendue, qui a désarmé ses adversaires : le retour à la légitimité, à travers un référendum. Ses ennemis les plus irréductibles ont été contraints de s’incliner. Ce fut un coup de maitre. Aucun dirigeant européen ne pouvait remettre en cause une telle opératique de marketing démocratique.

Pour revenir à la table des négociations, il se devait aussi d’aplanir certaines difficultés secondaires. Il s’est séparé de son ministre des finances, Yanis Varoufakis, qui a quitté son poste avec panache. M. Varoufakis savait qu’il devait partir pour le bien de la Grèce. Il a joué le jeu jusqu’au bout, au point d’excéder la chancelière allemande Angela Merkel, la directrice générale du FMI Christine Largarde et le très lisse président de la commission européenne Jean-Claude Junker, avant de se retirer.

En Algérie, où les valeurs se sont totalement inversées, on assiste à un mouvement totalement opposé. Personne ne veut quitter le gouvernement, y compris quand le bilan est d’une indigence extrême, ou franchement honteux. M. Amar Ghoul est toujours au gouvernement. Le président Bouteflika s’accroche au fauteuil présidentiel, contre tout bon sens. La légitimité et l’efficacité dans la gestion ont totalement déserté les couloirs du pouvoir. Personne ne fera l’insulte de soupçonner M. Abdelmalek Sellal d’être porteur d’un grand projet politique : c’est dans ces conditions que l’Algérie, désarmée sur le plan politique et indigente sur le plan économique, s’apprête à faire face à la crise.

Angela Merkel : Tsipras m’a tuer

La crise grecque offre une nouvelle chance à la chancelière allemande de réorienter l’Europe.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeud 9 juillet 2015)

Quand elle écrira ses mémoires, Angela Merkel consacrera une place particulière à Alexis Tsipras, avec cette mention : Tsipras m’a tuer. La chancelière allemande ne pourra en effet faire l’économie de revenir longuement sur l’étonnante aventure qui lui est arrivée en cet été 2015, lorsqu’elle s’est trouvée contrainte de participer à une série de réunions consacrées à un pays considéré comme le cancre de la zone euro. Au milieu de son troisième, et probablement dernier mandat comme chancelière, celle qui symbolise la force et la puissance allemandes, dans une Europe tiraillée dans tous les sens, pourra même remercier Alexis Tsipras. Le premier ministre grec a en effet ouvert à Mme Merkel la possibilité d’entrer dans l’histoire par la grande porte, plutôt que de rester dans la postérité comme une bonne gestionnaire, excellente comptable, mais ennuyeuse et totalement dépourvue de panache.

Angela Merkel est restée très populaire en Allemagne. Surfant sur les réformes menées au début du siècle par Gerhard Schroeder, elle a joué à fond la carte du consensus national, pour présider une large coalition qui a géré l’Allemagne avec beaucoup de prudence, respectant scrupuleusement les règles budgétaires européennes. Cela lui a permis d’afficher une croissance économique continue, avec un excédent commercial insolent, au moment où l’Europe était plongée dans la crise. Face à la faiblesse de ses partenaires, Angela Merkel a joué à fond la carte allemande dans les pays de l’ex-Europe de l’est. Les entreprises allemandes se sont implantées en force dans ces pays, assurant leur prospérité, mais y faisant des bénéfices gigantesques.

Cela s’est répercuté sur la situation économique en Allemagne, avec un chômage au plus bas, une compétitivité qui ne s’est jamais démentie, et surtout, des excédents financiers utilisés pour asseoir davantage encore la domination allemande sur l’Europe. Ceci a abouti à une situation redoutée, mais inévitable : l’Allemagne est non seulement la première économie de l’Europe, mais elle est devenue hégémonique.

Gendarme économique

Une telle position donne des privilèges, mais elle impose aussi des responsabilités. Car l’Allemagne doit désormais veiller à la prospérité de ses partenaires les plus faibles. Elle doit, par exemple, maintenir le pouvoir d’achat des citoyens espagnols, grecs et portugais, pour qu’ils puissent continuer à acheter les voitures allemandes. Elle doit maintenir le standing des installations touristiques de ces pays pour que les ressortissants d’Allemagne, premier exportateur de touristes en Europe, puissent y trouver les meilleures conditions d’accueil. En un mot, elle doit jouer un rôle de « gendarme économique ». Mais elle doit surtout veiller à ce que l’image de l’Allemagne reste positive, ce qui est encore délicat en Europe. Le poids du passé est encore là, et la forte présence économique allemande dans de nombreux pays européens ne va pas sans quelques ressentiments.

Tout ceci, Mme Merkel a réussi à le faire. Elle sait compter, et imposer les conditions allemandes dans l’avancée vers l’Europe. Mais quelle Europe ? Elle ne s’est pas rendue compte qu’une vague de remise en cause de l’Europe est en train de prendre de l’ampleur depuis années. Cette contestation de l’Europe libérale et financière s’exprime aussi bien à travers les votes contestataires que par le biais du renouveau des particularismes locaux.

Et puis, sont nées Syriza, et Podemos, le Front de gauche, et tant d’autres. Certains tiennent la route, d’autres non. Mais le fond est le même. Visiblement, les Européens sont attachés à l’Europe, mais pas celle qui se construit. Ils la veulent plus humaine, plus sensible aux faibles. Les budgets sont nécessaires pour bâtir un projet, mais ils ne constituent pas un projet. Il faut leur donner un contenu politique. Premier contributeur aux budgets européens, l’Allemagne est dépassée, en termes d’image et de préférence, par de nombreux autres pays.

Comptable, mais pas visionnaire

Syriza dévoile brutalement ce qui manque à Angela Merkel. Elle fait trop d’économie, pas assez de politique. Elle parle trop de budgets, pas assez des gens, des citoyens. Elle manipule les chiffres, en pensant que les gens vont suivre, mais elle se casse les dents. Et malgré tout ce qu’elle offre à l’Europe, elle se fait tuer par Alexis Tsipras. Celui-ci représente une autre conception de l’Europe, une Europe qui a une âme, qui sent le battement de la société et les pulsions qui agitent ses habitants.

Tous les comptables le savent : la Grèce ne paiera pas la totalité de sa dette. S’acharner à lui imposer une terrible austérité, alors que son économie se meurt, n’a pas de sens. C’est ce que Mme Merkel n’a pas suffisamment perçu. Interrogé, il y a longtemps, sur une adhésion de la Grèce, qui ne remplissait pas encore les conditions fixées par les traités européens, l’ancien président français Valery Giscard d’Estaing, avait eu cette phrase brillante : « on ne peut pas laisser Platon à la porte de l’Europe ». Mme Merkel semble incapable de s’installer sur ce terrain.

Pourtant, la construction de l’Europe a été d’abord une utopie, avant de devenir un traité. Les « pères fondateurs » voulaient la paix, la coopération, pour éviter la guerre et la destruction en Europe. Les traités économiques ont constitué un moyen, pas un objectif. Les budgets devaient servir à consolider l’entente, pas à en devenir l’essence.

Le choc de la crise grecque va peut-être donner à Mme Merkel ce qui lui manquait. La forcer à comprendre ce qu’est la fierté d’un peuple, même pauvre. Lui permettre de pousser l’Europe vers de nouveaux virages, plus solidaires, plus excitants. La pousser à parler moins de déficits budgétaires, et s’occuper davantage de déficits humains, culturels, de déficits de bonheur et de bien-être. Au final, transformer Mme Merkel, qui était une bonne comptable, pour en faire une femme visionnaire.

Grèce : Un gouvernement fort pour sauver une économie faible

Tsipras joue et mène au score. Même si le résultat final reste incertain, la manière de mener la négociation constitue un modèle du genre.
Abed Charef

Tsipras joue et mène au score. Même si le résultat final reste incertain, la manière de mener la négociation constitue un modèle du genre.

Le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, s’est révélé redoutable manœuvrier. L’habileté dont il a fait preuve lors des négociations pour sortir de la crise grecque lui a permis de rétablir une situation sérieusement compromise. Et même si, au bout du compte, il devra se résoudre à faire des concessions douloureuses, il aura tout de même réussi à obtenir, pour son pays, des faveurs exceptionnelles qu’aucun autre gouvernement n’aura imaginées.

Démagogue ? Un peu, oui. Populiste ? Certainement. Un peu bluffeur aussi, quand il le faut. Ce sont des qualités assez courantes dans les milieux de la gauche radicale. Mais dans une partie aussi difficile que celle de la dette grecque, tous les moyens sont bons pour tenter d’obtenir un maximum de concessions et alléger d’autant le fardeau de la crise sur les plus vulnérables. C’est l’objectif que le leader de Syriza s’est fixé. Force est de reconnaître qu’à défaut d’une victoire définitive, Alexis Tsipras a réussi à s’installer dans la meilleure configuration possible avant de reprendre les négociations.

Ultime preuve de cette habileté, le départ du gouvernement de son ministre des Finances, Yanis Varoufakis, devenu insupportable pour les Européens qui ne souhaitaient plus avoir affaire à lui. La démission de celui qui était devenu la bête noire de l’Allemande Angela Merkel et du Luxembourgeois Jean-Claude Junker, permet d’apaiser le climat des négociations, mais montre clairement un partage de tâches extrêmement bien rodé entre deux hommes unis par une complicité évidente. Cette démission ferait presque oublier que c’est le Premier ministre grec qui a écrit le scénario de la tragédie pour en confier le premier rôle à son ministre des Finances lors des deux premiers actes, avant de se replacer au centre du jeu pour l’acte suivant, qui sera décisif.

CHANGER DE METHODE

Mais d’ores et déjà, Alexis Tipras a obtenu des victoires inédites. Il a poussé l’Europe et le FMI à négocier sur un terrain inhabituel. Il a imposé une négociation politique, non purement technique et financière, comme cela était devenu la règle lors des crises précédentes. Les solutions traditionnelles ne pouvaient plus rien donner : la dette publique a atteint un pic de 180% du PINB cette année et le chômage a franchi la barre des 25%.

Le gouvernement grec a aussi poussé le bouchon très loin. Il a tiré sur la corde autant qu’il pouvait pour mener l’Europe vers ce que Bruxelles considérait comme la limite extrême de ce qu’elle pouvait offrir ; et c’est-là qu’il a changé les règles du jeu, en se retirant des négociations pour organiser le référendum du 5 juillet. L’opération lui a permis d’atteindre plusieurs objectifs. Il a renouvelé la légitimité que lui a offert le peuple grec lors des dernières législatives. Il s’est couvert contre un éventuel échec de sa démarche. Et il contraint l’Europe à admettre qu’il y avait de nouvelles limites à explorer. Le FMI lui a donné un coup de pouce inédit : il a admis que la Grèce ne peut pas rembourser sa dette, et que celle-ci devait être effacée dans une large proportion, ou repoussée à des échéances très lointaines, ce que propose précisément le gouvernement de M. Tsipras.

Après avoir imposé de nouvelles règles de négociations, il peut désormais jouer au conciliateur. Il change de ministre des Finances, affirme son attachement à l’Europe et rejoint la table des négociations. Il y a intérêt. L’Europe aussi. Pour que l’Allemagne puisse exporter ses voitures et que la France puisse vendre ses armes, il faudrait que les Grecs, mais aussi les Espagnols, les Portugais et les autres Européens soient assez prospères pour les acheter.

UN MODELE POUR AFFRONTER LA CRISE

M. Tsipras n’a pas encore gagné la partie, loin de là. La sympathie que son radicalisme a suscitée au sein de l’opinion européenne n’est pas une garantie de succès face aux vrais centres de pouvoir financiers européens et internationaux. Il ne pourra non plus faire l’économie de profondes réformes économiques, nécessaires pour garantir un minimum d’efficacité à l’économie grecque. Mais il a agi de telle manière qu’il s’engage dans la guerre dans les meilleures conditions possibles.

Ce qui a fait sa force ? Deux éléments : l’existence d’un projet politique et une légitimité démocratique à toute épreuve. M. Tsipras a défié un modèle européen qui a fait ses preuves. Car quoi qu’on puisse dire, l’Europe a réussi à offrir à ses habitants une prospérité certaine depuis la Seconde Guerre mondiale, elle a intégré et modernisé les anciens pays de l’Europe de l’Est et elle a évité tout conflit armé en Europe occidentale depuis 70 ans. C’est ce modèle à succès que Syriza a remis en cause, en affirmant qu’il y a peut-être mieux.

M. Tsipras bénéficie aussi d’une légitimité démocratique très forte. Pour éviter tout risque de dérapage, il a décidé de renouveler, dimanche dernier, le mandat que lui avait donné le peuple grec. Démarche populiste, peut-être, mais qui s’est avérée très utile. Elle lui permettra de reprendre les négociations dans de meilleures conditions, mais surtout de mener ensuite les réformes nécessaires.

Le PIB de la Grèce ne représente que 2% de celui l’Europe. Celui de l’Allemagne est près de vingt fois plus élevé. Pourtant, la Grèce a négocié pied à pied, grâce à une vision politique, et à une forte légitimité du pouvoir en place. Ce sont les deux armes les plus efficaces pour affronter la crise.

M. Tsipras aurait-il tenu tête à Angela Merkel et Catherine Lagarde s’il s’appuyait sur un concept aussi rudimentaire que le « programme du président de la république », et une équipe aussi inconsistante que le gouvernement de M. Abdelmalek Sellal ?

L’Algérie invente un monstre télévisuel : faut-il censurer le mauvais goût ?

Quand les journalistes n’ont rien à dire, ils parlent d’eux-mêmes. Les télés font de même. Et ça pose une question d’une haute tenue philosophique : faut-il censurer le mauvais goût ?

Abed Charef (le papier que je n’ai pas compris quand je l’ai relu)

L’Algérie fait preuve, indéniablement, d’une incroyable inventivité. Impossible de le nier. Dans le domaine de l’audiovisuel, elle a mis sur pied un système d’une telle complexité qu’une trentaine de chaines émettent, sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agit de chaines étrangères soumises au droit algérien, ou de chaines algériennes de droit étranger. Il n’est pas possible non plus d’établir comment elles ont obtenu les autorisations, parfaitement illégales, de travailler, ni sur quelles règles légales le gouvernement les gère pour se permettre aujourd’hui de leur adresser un « rappel à l’ordre ». Face à des programmes contestables, parfois franchement odieux, le ministère de la communication et une instance pompeusement appelée « autorité de régulation » ont dégainé pour inviter ces chaines à expurger leurs programmes de certains contenus contestables.

Un long rappel s’impose pour comprendre comment on en est arrivé là. Depuis toujours, le pouvoir redoutait l’émergence de chaines de télévision non contrôlées. Abdelaziz Bouteflika n’a pas dérogé à cette ligne de conduite. Il a décidé de s’en passer pendant ses premiers mandats. Pendant près de trois mandats, il fermé le jeu, ce qui a débouché sur une situation très dangereuse : l’opinion publique algérienne était façonnée par les chaines étrangères : occidentales, à dominante française, ou celles du Golfe. L’Algérie était devenue une sorte de Corée du Nord de l’audiovisuel. Alors des pays insignifiants disposent d’une multitude de chaines privées, l’Algérie continuait à vivre à l’ère brejnévienne, incapable de regarder la réalité en face.

La révolution de l’internet a aussi fait son œuvre. Il n’était plus possible de cacher quoi que ce soit. Tous les journaux du monde et toutes les émissions de différentes chaines de télévision sont disponibles à loisir, avec peu de moyens et un minimum d’efforts.

Banaliser les télés par le nombre

Mais ce qui a contraint le gouvernement à bouger, c’est la première faille trouvée dans la ligne Maginot établie par le gouvernement algérien. Des chaines créées par des ressortissants algériens commençaient à émettre à partir de l’étranger. Malgré une qualité limitée, elles sont très suivies, et leur impact est réel. Le gouvernement décide alors de changer tactique. Il lance une politique qui lui a réussi dans la presse écrite comme dans les partis : noyer des entités crédibles (journaux, partis, chaines de télé), dans une masse d’entités totalement dépendantes du gouvernement.

Le pouvoir voulait aussi éviter un aspect qu’il jugeait négatif, et qu’il a eu à subir avec les journaux privés et les partis. Certains d’entre eux, fortement soutenus pour s’imposer à leurs débuts, ont fini par acquérir une certaine autonomie, et ont même pensé défier le pouvoir à des moments précis. Ils ont été écrasés sans état d’âme, mis cela a laissé des traces que le pouvoir souhaite désormais éviter. Il choisit donc une formule qui lui permet de mettre les nouvelles chaines de télévision dans un état de précarité et de dépendance totales.

La dépendance est garantie par les ressources publicitaires. Aucun annonceur public ne peut s’adresser à ces chaines sans feu vert. Les entreprises privées, elles aussi dépendantes et fortement liées au pouvoir, comme le symbolise bien le lien de M. Ali Haddad avec le cercle de Saïd Bouteflika, permet d’entretenir sur elles une certaine influence, et de les dissuader de s’adresser à chaines indésirables. Du reste, les gros annonceurs comprennent d’eux-mêmes la situation. Pas besoin de leur faire un dessin.

Cette dépendance est doublée d’une précarité obtenue grâce à un coup de génie bureaucratique. Les nouvelles chaines ne sont pas des entreprises algériennes. Leurs patrons sont invités à créer une entreprise à l’étranger, avant d’être autorisés à travailler comme correspondant de cette chaine. La contrepartie est évidente. C’est une obéissance inconditionnelle, faute de quoi la chaine disparait. Le patron de la chaine Atlas, qui a chevauché la ligne rouge, peut en témoigner.

Obstacles multiples

Dans tout ce parcours, la volonté du pouvoir était claire : empêcher coûte que coûte l’émergence de chaines crédibles, susceptibles de donner naissance à un paysage audiovisuel normalisé, en mesure d’influer sur l’opinion publique. Cela passe par les dos d’âne administratifs, la pression financière ou simplement l’interdit.

Prétendre faire de la télévision, dans de telles conditions, relève de l’absurde. Accepter les conditions fixées pour la création d’une chaine de télévision équivaut à un premier renoncement. Une ruse pour exister ? C’est ce que disent de nombreux promoteurs de chaines privées. L’argument serait valable si ces entreprises œuvraient à créer un environnement susceptible de favoriser leur autonomie. Ce n’est pas le cas. L’exemple de la presse écrite est là, édifiant. Un tel fonctionnement ne peut mener qu’à des dérives successives, qui font qu’aujourd’hui, une soixantaine de titres de la presse écrite ne sont mêmes pas distribués. Ils servent juste de réceptacle de publicité, au vu et au su de tous les fameux régulateurs du secteur, avec la complicité des officines chargées de distribuer la rente publicitaire. Ils polluent l’environnement dans lequel peuvent évoluer des entreprises viables et des journalistes faisant correctement leur métier.

A partir de là, rien ne peut évidemment fonctionner normalement. Comment une « autorité de régulation » à la légitimité contestée prétend-elle imposer des règles, quand son propre patron fait l’objet d’un grave soupçon de conflit d’intérêt ? Les structures de cette autorité n’ont toujours pas été mises en place, et son président n’a pas réagi quand le directeur d’un journal appartenant à un ami du président de la république a été nommé à la tête de l’ANEP, principal pourvoyeur en publicité et premier régulateur de la publicité dans le pays.

En plus de cet arbitre contesté, il y a aussi la difficulté d’édicter des règles, car on est dans un secteur très sensible. Les limites de l’interdit sont vagues : on peut toujours crier à la liberté artistique et dénoncer la censure, même face à un programme abject.

Mauvais goût

Ceux qui contestent l’intervention  de l’autorité de régulation et celle du ministère de la communication s’attaquent aussi bien au contenu de la décision les appelant à expurger certains programmes, qu’à la légitimité de ceux qui sont chargés de l’appliquer. Ce qui débouche sur une polémique, au lieux d’une clarification. Est-on dans la censure ou dans une volonté de réprimer des créateurs ? S’agit-il de protéger les Algériens contre le mauvais goût, la bêtise et la violence, ou bien s’agit-il de faire taire des voix discordantes ? Une intervention du fameux Hamadache appelant à reconnaitre Daech est-elle assimilable à une vidéo simulant un enlèvement?

Mais d’un autre côté, la protestation ne peut pas être sélective. Ceux qui lancent des chaines de télévision sont, certes, dans leur droit, mais ils ne peuvent ignorer qu’ils ont bénéficié d’une faveur du prince pour le faire. Ce qui les place de fait parmi les « amis » du pouvoir, au sens large. Hier, c’était feu Hadj Zoubir, puis le colonel Faouzi, aujourd’hui c’est Saïd Bouteflika qui donnent les « agréments ». A l’inverse, tous ceux qui ne font pas partie du cercle des « amis » ne peuvent pas tenter la même aventure.

La faiblesse des institutions ne permet pas de présenter les choses de manière saine. Il serait toujours possible de dire que c’est au marché de trancher. Mais les règles du marché sont faussées pas l’appui immense dont bénéficient les uns pendant que les autres sont interdits d’exercice. Quant au public, il subit ce qu’on lui impose, sans pouvoir riposter. Sa seule réponse, c’est de zapper, pour se réfugier dans les chaines étrangères. Personne ne peut le lui reprocher, car aujourd’hui, aucune règle, légale, morale ou commerciale, ne le protège contre le mauvais goût. Et personne ne peut lui épargner ce nouveau feuilleton de l’été 2015.

Benkhalfa adopte un discours très convenu et esquive les grands dossiers- سكت دهرا ونطق كفرا

Attendu sur les grands dossiers, comme la baisse des recettes extérieurs, le déficit budgétaire, l’investissement, le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa a botté en touche. Il a parlé de mesures techniques, de monétique et d’usage du chèque.

Abed Charef (maghrebemergent.info)

Le nouveau Benkhalfa est arrivé. Après un mois et demi de silence, lui qui était d’habitude très prolixe, le ministre le plus attendu du gouvernement Sellal, Abderrahmane Benkhalfa, a retrouvé la parole pour, finalement, ne rien dire. Aucune annonce nouvelle, aucune décision significative. Répétant un discours très convenu sur la nécessité de la bonne gouvernance, du maintien des aides de l’Etat et de la nécessité de moderniser l’économie algérienne, M. Benkhalfa s’est contenté d’énumérer une série de bonnes intentions. Sans plus. Son discours tranche avec la volonté de réforme qu’il affichait avant de faire son entrée au gouvernement, le 14 mai dernier. Ses propos montrent qu’il est parfaitement entré dans le costume du ministre algérien, soucieux d’abord de ne pas faire de vagues.

La mise en scène était pourtant alléchante. Souhila Hachemi, animatrice de l’émission phare de la chaine trois de la radio, était sollicitée pour servir de sparring-partner alors que son émission était à l’arrêt depuis le début du ramadhan. Mais M. Benkhalfa a systématiquement esquivé, renvoyant toutes les nouvelles initiatives à la loi de finances complémentaires, actuellement « dans les laboratoires ». Mais il a surtout pêché en évoquant des techniques, alors que le ministre des finances était attendu sur les grands choix stratégiques auxquels doit faire face l’économie algérienne, avec la chute des revenus extérieurs et l’énorme déficit de la balance des paiements qui se profile.

La monétique au niveau de la téléphonie mobile

M. Benkhalfa s’est contenté de parler de la dernière mesure concernant l’obligation d’utiliser le chèque pour les transactions supérieures à un million de dinars. La mesure vise à « diminuer le cash », à « sécuriser la clientèle », et à « recycler progressivement les fonds ».

« Quand des transactions se déroulent hors système du bancaire, cela veut dire que le pays se prive de ressources », a-t-il. Il a plaidé pour quelques priorités, comme « l’optimisation des ressources, la bancarisation et l’inclusion ». Pour lui, il faut « plus de comptes », d’autant plus que le banques algériennes sont, selon lui, « fortes et très crédibles », même si elles pêchent par un manque de « réactivité ».

M. Benkhalfa a insisté sur des sujets consensuels. Il faut pousser le développement de la monétique « au niveau de la 3G » et de la téléphonie mobile, a-t-il dit. Selon lui, on ne peut pas avoir un secteur de téléphonie « aussi moderne » et, en parallèle, « un naufrage » dans le secteur bancaire ».

Il a lancé un appel « aux commerçants,       au patronat, aux banquiers pour élargir la plateforme » de paiement électronique. Il a particulièrement insisté sur les banques, qui « doivent aller vers les commerçants. J’espère qu’elles me suivront », a-t-il dit.

Non, la situation n’est pas au rouge

Quant à la situation générale du pays, M. Benkhalfa s’est tenu au discours rassurant traditionnel. La situation est au rouge ? Non, dit-il, mais il fait faire preuve de « vigilance. « Nous ne sommes pas à l’austérité, mais à la rigueur », ajoute-t-il.  « Nous avons une marge de manœuvre pour quelques années », durant lesquelles « nous devons changer de cap dans l’usage des fonds disponibles ». Pour lui, il y a « besoin d’un retour de la croissance, de l’efficience et de l’optimisation des ressources ».

Il se veut aussi rassurant sur les subventions. « Les acquis ne seront pas touchés ». Selon lui, « la révision du dispositif de subvention n’est pas à l’ordre du jour », et « il insiste : il n’y aura « pas de de recul sur les mesures sociales ».

L’entreprise doit renvoyer l’ascenseur

Comment organiser le virage? M. Benkhalfa ne dit pas un mot. Il se contente de promettre et de rassurer. Les mesures prises sur l’utilisation du chèque ne visent pas à « réprimer », mais à « motiver », pour « encourager » le recours aux banques. L’objectif est de « moderniser le pays, pas à lutter contre qui que ce soit ».

En revanche, le ministre des finances demande aux entreprises de « renvoyer l’ascenseur » après toutes « les exemptions et facilités de ces dernières années ». Il faut que l’Etat « touche une contrepartie de ces mesures ». Selon lui, « l’entreprise doit faire un effort », à charge pour l’Etat de faire preuve de « rigueur dans la gestion des finances ».

Mal gérée, Sonatrach devient une vache à lait à l’nternational

Corruption et mauvaise gestion sont inséparables. Elles ont fait de Sonatrach une vache à lait à l’international.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 30 juin 2015)

Sonatrach n’est pas seulement une entreprise mal gérée. C’est aussi une formidable vache à lait pour les Algériens qui la partagent généreusement avec les partenaires étrangers. Il ne s’agit pas seulement des trafics aux frontières, qui offrent à bas prix du carburant importé par Sonatrach, mais aussi de riches compagnies occidentales qui y ont découvert un filon exceptionnel pour gagner de l’argent sans trop d’efforts. Il leur suffit d’un minimum d’intelligence pour lui extorquer des sommes faramineuses par le biais des procédures d’arbitrage que la compagnie algérienne gère d’une manière qui frise l’inconscience, et soulève de sérieuses interrogations sur les motivations des uns et des autres.

L’italien Saïpem est en train de le prouver, en lançant une série de procédures d’arbitrage sur des contrats en Algérie, alors que le doute plane encore sur la manière dont ces contrats ont été remportés. Saïpem est une filiale de l’ENI, le géant italien accusé d’avoir versé des commissions faramineuses à l’ancien ministre de l’Energie Chakib Khelil pour obtenir des contrats d’une valeur de près de onze milliards de dollars. La justice italienne a révélé qu’il y a eu une commission  prouvée, de près de 200 millions de dollars, versée par le biais de Farid Bedjaoui, neveu de l’ancien ministre des affaires étrangères Mohamed Bedjaoui et proche de Chakib Khelil. Un économiste algérien estime que les contrats conclus avec Saïpem « portent probablement des surcoûts d’au moins dix pour cent », soit près d’un milliard de dollars au bas mot, « probablement deux ou trois milliards ». Cela n’a pas empêché Saïpem d’engager plusieurs procédures d’arbitrage pour réclamer encore plus d’argent.

Selon des informations rendues publiques cette semaine, Saïpem a engagé une procédure sur un contrat concernant le champ gazier de Menzel Ledjmet, près de Hassi-Messaoud. D’obscures histoires d’avenants et de modification du contenu du contrat ont poussé Saïpem à réclamer 580 millions de dollars supplémentaires. Sonatrach avait été informée du recours de Saïpem en janvier 2014, mais elle a gardé le secret. On ne révèle pas un scandale à la veille d’une élection présidentielle contestée.

Non gérée ou mal gérée ?

Saïpem a également engagé une procédure d’arbitrage international concernant le contrat dit LPG. Elle demande des dédommagements s’élevant à 171 millions de dollars. Ce qui montre que la compagnie italienne ne se sent ni coupable ni en position de faiblesse, malgré les scandales entourant sa présence en Algérie. Elle attaque encore, du moment qu’en face, c’est le vide.

Il faut dire qu’à la tête de Sonatrach, personne ne peut faire face. Mohamed Meziane piquait dans la caisse avec femme et enfants, selon les accusations portées contre lui lors du procès Sonatrach. Il a reconnu que le vrai pouvoir était entre les mains de Réda Hemch,  un proche de Chakib Khelil qui officiait comme directeur de cabinet à Sonatrach. Abdelhamid Zerguine, qui lui a succédé, a toujours  été fragilisé, au point d’apparaitre comme un simple faire-valoir pendant les trois années durant lesquelles il a dirigé la compagnie. Son successeur, Saïd Sahraoui, était dans une posture encore plus grave. Il est resté intérimaire jusqu’à son départ, pendant un peu moins d’une année. Il ne pouvait donc décider de rien, dans une période marquée par la chute des prix du pétrole, la contestation sur le gaz de schiste et les innombrables contentieux qui s’accumulaient.

Que pouvait, dans le contexte algérien, Saïd Sahraoui face au contrat Technip ? Rien. Il avait la possibilité de démissionner, ou mieux encore, de ne pas accepter le poste dès le départ, la seule attitude digne, car il n’avait pas la marge pour décider, au cas où il le voudrait. Dans tous ces contrats, il y a suspicion. Remettre en cause un contrat, c’est risquer de piétiner la platebande d’un ponte du régime qui a peut-être touché une commission.

Le précédent Anadarko

Ce n’est qu’avec le nouveau PDG que la compagnie a pu, enfin, résilier le contrat avec le français Technip, portant sur la rénovation et l’agrandissement de la raffinerie de Baraki, près d’Alger. Le contrat d’un milliard de dollars, accordé à l’entreprise française, a connu plusieurs années de retard. Pendant ce temps, l’Algérie est condamnée à continuer d’importer du carburant. Et l’aventure n’est pas finie. Un spécialiste consulté par le Quotidien d’Oran estime que Technip peut être tentée par un arbitrage.

A moins que le nouveau patron de Sonatrach n’ait apporté du nouveau avec lui, la compagnie n’est pas outillée pour défendre au mieux ses intérêts. Pourtant, tout laisse penser qu’elle est dans son droit dans le conflit avec Technip, car le partenaire français a probablement sous-estimé la consistance des travaux pour décrocher le contrat, avant de se retrouver face à des difficultés insurmontables.

Etre dans son bon droit ne suffit cependant pas à gagner le procès, car les intérêts de Sonatrach sont trop mal défendus. La compagnie n’est pas organisée pour faire face à ce genre de situation. Comme toutes les institutions du pays, les centres de pouvoir ne sont pas identifiés, et personne n’est comptable de ce qu’il fait. De plus, le précédent Anadarko est là pour prouver la duplicité de la partie algérienne dans ces affaires. Un conflit avec la compagnie Anadarko, du temps de Chakib Khelil, a provoqué un incroyable gâchis, lorsque Sonatrach a été condamnée à payer 5.9 milliards de dollars. Une telle erreur de gestion aurait abouti à un immense scandale dans n’importe quel pays du monde. Ceci au cas où il serait effectivement question d’une erreur de gestion. Car la suite a montré qu’avec Chakib Khelil, rien n’est impossible. Le doute est aujourd’hui légitime : rien ne prouve que l’issue du conflit avec Anadarko n’a pas été délibérément orientée vers cette solution. Ce qui montre que sous la mauvaise gestion, pointent souvent, pour ne pas dire systématiquement, des affaires de la corruption.

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