La presse algérienne peine à sortir de ses ghettos

 

La presse algérienne n’est pas encore un quatrième pouvoir. Elle doit d’bord casser les barrières et sortir des ghettos, imposés ou consentis, pour devenir un acteur crédible.

Abed Charef

 

Dans le conflit qui l’oppose au milliardaire Issaad Rabrab à propos du rachat du groupe Al-Khabar, le ministre de la communication, M. Hamid Grine, a fait valoir un point de droit pour porter l’affaire devant la justice et tenter de faire annuler la transaction. La démarche est à priori louable, le rôle d’un ministre étant naturellement de faire en sorte que la loi demeure la règle première régissant son secteur.

En face, une sorte de consensus semble se mettre en place pour vilipender le ministre de la communication. Avec des arguments parfois fondés. Pourquoi le ministre de la communication veut empêcher M. Issaad Rebrab d’acheter le groupe Al-Khabar, sous prétexte que la loi interdit la détention de plusieurs titres, alors que M. Ali Haddad, ami du gouvernement, possède deux titres et une chaine de télévision ? Il faut croire que M. Grine n’est pas au courant de cette grave infraction à la loi.

Mais au-delà de ces escarmouches politico-juridiques, c’est le tout le champ des médias algériens qui part en lambeaux, dans un pays qui se semble plus capable de prendre la mesure des dérives qui l’emportent. La journée de la liberté de la presse, le 3 mai, pouvait constituer un moment de lucidité, pour prendre du recul, et prendre conscience des enjeux et des dérives en cours. Il n’en fut rien.

Médias offshore

Le pouvoir, représenté par M. Hamid Grine, est évidemment le premier en cause. Mardi 3 mai, journée lourde de symboles, le ministre de la communication a admis que la plupart des chaines de télé, une trentaine, travaillent dans l’informel. Elles sont « tolérées », a-t-il dit à propos de ces chaines, qu’il qualifie d’offshore. Il en a tiré un argument de fierté, affirmant que leur existence, malgré leur statut ambigu, constitue une preuve de la liberté de la presse en Algérie. Comment un ministre de la république peut-il prononcer une énormité pareille ? Comment un membre du gouvernement peut-il accepter que l’opinion publique soit partiellement façonnée par des organismes travaillant dans l’informel ?

En fait, depuis des années, le gouvernement pousse tout un pan des médias à travailler l’informel. Pour le gouvernement, un média qui travaille dans cette zone est grise est forcément fragile. Le maintenir dans la précarité en garantit la docilité. Un acteur de l’informel ne peut pas s’opposer au pouvoir, il ne peut dire non, ni refuser les injonctions du gouvernement ou des autres pouvoirs occultes. Cela crée une situation idéale pour les gouvernants : tout le monde est docile, par intérêt, ou par nécessité de survie.

Arguments rudimentaires

L’indigence de la démarche de M. Grine ne peut occulter le fait que l’argumentaire de M. Rebrab est tout aussi rudimentaire. Celui-ci a fait valoir que le rachat du groupe Al-Khabar est le fait d’une autre société que celle qui détient le quotidien Liberté. Mais quand la loi interdit à une personne, morale ou physique, de détenir plus d’un titre, elle interdit également les formules destinées à contourner la loi, comme le recours à des prête-noms, la possession de titres à travers des proches ou parents directs, ou encore à travers des sociétés écran. Dire qu’Al-Khabar a été racheté par une entreprise autre que celle qui possède le quotidien Liberté est absurde, du moment que l’une et l’autres sont contrôlées par M. Rabrab.

Plus inquiétant encore, les conflits en cours montrent l’indigence du débat sur la presse, ainsi qu’une incroyable inversion des valeurs dans laquelle l’Algérie semble se complaire. Un exemple suffit pour s’en convaincre: dans tous les pays du monde, le rachat d’un journal par un groupe financier est considéré comme une menace pour la liberté de la presse. Pas en Algérie, où des journalistes applaudissent le rachat d’un journal, propriété de ses journalistes, par la première fortune du pays. Ils organisent même des manifestations de rue pour soutenir la validité de la transaction!

Dans la même affaire, un groupe de presse est en train de changer de main. Cela suppose qu’il peut passer d’une ligne éditoriale à une autre, ce qui est supposé mettre un certain nombre de journalistes dans une situation délicate. Combien d’entre eux ont fait valoir la clause de conscience ? Pour l’heure, il n’y a pas eu d’échos en ce sens. A moins qu’il y ait eu des cas, et qu’ils aient été étouffés par leurs propres collègues, ce qui serait encore plus grave.

Un virage raté

Sur un autre registre, la presse algérienne n’a pas anticipé le virage numérique et les changements de fond qui menacent les grandes entreprises de presse. Sans parler de celle qui se contente d’être un simple réceptacle pour la publicité, les médias qui ont réussi à monter des entreprises viables n’ont pas mesuré l’impact des nouvelles technologies, en premier lieu de l’internet.

Les groupes adossés dès le départ à de grosses fortunes ne se posent pas de questions. Leur destin est tracé. Les autres se trouvent face à un dilemme. A défaut de gérer une indépendance devenue difficile, voire impossible, ils ont deux alternatives pour survivre : soit ils se rapprochent du pouvoir pour vivre à ses crochets, soit ils se rapprochent de l’argent ; du moins, se rapprocher des forces de l’argent qui s’affichent aujourd’hui autonomes par rapport au pouvoir.

Ces groupes, naguère prospères, se demandent donc quelle sera leur place dans l’Algérie de demain. Les choix qu’ils vont faires seront décisifs. Pourtant, il ne leur appartient pas, à eux seuls, de décider. L’Etat a un rôle essentiel dans cette démarche. C’est à lui qu’il incombe en premier de « nationaliser » la presse, nationaliser ayant ici un sens très précis : le pouvoir doit lancer un projet qui donne à la presse algérienne, et à elle seule, la possibilité et le pouvoir de façonner l’opinion publique nationale. C’est à lui d’agir pour créer les instruments nécessaires en vue de soustraire l’opinion algérienne à Al-Jazeera, Al-Mayadine, BFMTV et Iqraa.

Nouveau débat

Un tel enjeu pose évidemment le débat en des termes différents. Les dirigeants algériens ne semblent pas s’en être rendus compte. Ils n’ont pas encore pleinement réalisé qu’il n’est plus possible d’informer selon les méthodes anciennes, et que le citoyen a désormais la possibilité de se passer, totalement ou partiellement, des médias officiels. Faut-il faire l’effort pour se rapprocher du citoyen, en adaptant le contenu et les instruments à ses besoins, ou faut-il accepter cette rupture comme définitive?

En fait, la tâche prioritaire du gouvernement est d’anticiper ce que doit être la presse de demain. Quel rôle pour l’Etat et pour les médias privés? Quelle forme cela doit prendre? Quels supports utiliser? Comment utiliser au mieux l’internet? Comment entrer de plain-pied ans l’ère du numérique? Comment inciter les partenaires existants à prendre les virages qui s’imposent, et comment susciter la naissance de nouveaux partenaires plus adaptés et mieux outillés ? Comment créer des synergies entre la presse papier, dont le déclin est inévitable, et les autres acteurs, télés, radios, webradios, sites internet et réseaux sociaux? Comment sortir des ghettos politiques et idéologiques pour devenir un acteur autonome ?

Retour au service public

Dans ce cheminement, une nouvelle curiosité s’impose : l’avenir doit se faire dans la compétition, mais aussi dans la collaboration, avec une nécessaire réhabilitation de la presse de service public de qualité. Celle-ci va devenir incontournable. Mais il s’agit d’une presse de service public, ouverte, crédible, non d’une vulgaire presse de propagande gouvernementale.

Pourquoi ce besoin de presse de service public? Pour deux raisons. D’abord, l’émiettement actuel ne permet pas aux groupes privés de garder le cap sur certains grands sujets, notamment en période de crise. On l’a bien vu lors de la crise libyenne, par exemple, quand la presse algérienne s’est engagée dans une aventure qui a validé l’intervention occidentale, avec tous ses dégâts. La presse gouvernementale, aux ordres, n’a pas réussi à présenter une autre vision, plus conforme aux intérêts du pays.

Ensuite, des groupes économiques opérant en Algérie sont devenus très puissants, si puissants que les médias ne peuvent plus les critiquer. Compagnies de téléphonie mobile, marques automobiles et autres sont devenus de tels pourvoyeurs de publicité qu’ils sont en train de se forger une totale impunité. Seule une presse qui se peut passer de la publicité commerciale peut parler de leurs défaillances. Ce n’est visiblement pas Echaab qui le fera.

Comment éviter le démantèlement de l’Etat algérien ?

Nekkaz contre Khelil. La rue contre l’absence de la justice. Inexorablement, l’Algérie bascule vers un modèle où l’Etat est contesté, car confondu avec le pouvoir.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 avril 2016)

Le non Etat est en marche. En ce printemps 2016, chaque jour apporte un indice supplémentaire dans le démantèlement de ce qui fait l’état algérien. La gouvernance, le vivre-ensemble, les institutions et les valeurs communes sont attaqués de manière si méthodique, qu’on finit par se demander s’il s’agit d’un simple engrenage, que personne n’est en mesure de contrôler, encore moins de contrer ; ou, au contraire, si c’est le fait d’un plan méticuleusement mis en pratique, un « complot ourdi » par quelque force du mal qui veut « détricoter » l’Etat algérien?

Il n’est même pas nécessaire, ici, d’évoquer les faits politiques de premier plan, comme l’absence physique du chef de l’Etat ou l’absence de réunion du conseil des ministres pendant des mois. Non. De simples actes, parfois d’une grande banalité, collectés au milieu de la semaine, suffisent pour révéler des comportements défiant la loi et les valeurs qui permettent à une société d’avancer. Qu’ils soient le fait de représentants du pouvoir, de l’opposition ou de la rue, importe peu, car le résultat est le même : la rue ne respecte plus un pouvoir devenu si faible qu’il ne parvient plus à exercer son autorité.

A Adrar, des lycéens sont sortis dans la rue pour protester contre le calendrier des examens. Il fait trop chaud en juin, disent-il. Il faut avancer les examens au mois de mai, ce qui signifierait, concrètement, que la n’année scolaire s’arrêterait en avril. L’année serait ainsi amputée de cinq mois. Anti-pédagogique, irrationnel, disent les pédagogues. Mais qu’importe. Les protestataires, des élèves cette fois-ci, ont appris que les autorités finissent toujours par céder sous la pression. Alors, ils occupent la rue, et ils y restent.

Légitimité

Populisme et démagogie ont fait le reste. Des parents d’élèves soutiennent les revendications de leurs enfants, selon des écrits de presse. Sans se rendre compte de l’absurdité de la demande. Députés et sénateurs sont à leur entrés dans le jeu. Ils revendiquent, ils exigent des mesures urgentes pour avancer les dates d’examen.

Face à eux, les représentants de l’Etat se font tout petits. La ministre de l’Education, en position délicate et attaquée de toutes parts, ne sait plus quel brasier affronter, elle qui part avec un handicap de fond : c’est une ministre du quatrième mandat. Quand à l’administration locale, elle est tiraillée, comme toujours, entre deux tendances : agir, pour survivre, et ne rien faire, précisément pour éviter de porter le chapeau. C’est le chemin le plus court pour achever le peu de légitimité qui lui reste.

Ce manque de légitimité est d’ailleurs au centre de tous les problèmes. C’est cette légitimité des représentants de l’Etat elle que remettent en cause les enseignants contractuels quand ils exigent que l’examen pour le recrutement d’enseignants soit organisé de la même manière que le bac. Sous-entendu : l’examen est une simple procédure destinée à avaliser des recrutements décidés ailleurs. La conclusion est terrible : le futur enseignant ne fait confiance ni à l’administration en place, ni à l’enseignant en exercice, considéré comme complice d’une tricherie à grande échelle.

Injustice et bureaucratie

A El-Asnam, dans la wilaya de Bouira, c’est un fait divers qui a enflammé la ville. Un jeune homme a été passé à tabac par des policiers, toujours selon les comptes rendus de presse. Une injustice, encore une autre. Les policiers ont oublié qu’ils incarnaient l’Etat. Ils ont fait valoir la force face à un homme en situation de vulnérabilité, lui causant de sérieuses blessures. Résultat : deux jours d’émeute, et des dégâts psychologiques graves, avec une frange de la population aujourd’hui convaincue que les représentants de l’Etat ne sont pas dignes de leur fonction, et que le seul moyen de se faire entendre et d’obtenir que justice soit faite est de brûler la ville.

A Béjaïa on ne se contente pas de si peu. On ferme à la fois la route nationale et la voie ferrée. Toujours selon la même logique : face à l’administration, seul le rapport de force finit par payer.

Nekkaz contre Khelil

Mais peut-on reprocher à ce que Sofiane Djillali menace de considérer comme une « peuplade », peut-on lui reprocher de se comporter de manière si peu institutionnelle quand les hommes du pouvoir font pire? Chakib Khelil, membre du premier cercle du président Bouteflika pendant une décennie, ne s’est pas contenté de saper le crédit de Sonatrach et de la justice. Il s’est attaqué aux zaouïas.

Quel que soit le point de vue qu’on puisse avoir sur les zaouïas et sur leur rôle historique, le choc est brutal. Car pour une frange importante de la population, les zaouïas constituaient une sorte de repère, de refuge, un centre de spiritualité, arborant des valeurs nobles, comme la piété, l’austérité et détachement envers les biens matériels.

M. Chakib Khelil a réussi à les sortir de cette sorte de neutralité, pour leur enlever toute crédibilité. Elles subissent le même sort que les partis et les associations : désormais, on peut créer une PME, une association ou une zaouïa, selon l’humeur du moment.

Le comportement de M. Khelil a eu comme premier résultat de pousser M. Rachid Nekkaz à faire appel à la population l’inviter à chasser l’ancien ministre de l’Energie, et à l’empêcher de souiller une zaouïa. Quand la justice refuse de faire son travail, la rue est appelée à la suppléer. C’est une option destructrice, mais c’est la seule qui reste. Quitte à démanteler ce qui reste de l’Etat algérien.

L’économie algérienne voit trop petit

Une croissance en hausse, un PIB nominal en baisse. L’économie algérienne a continué de cultiver les paradoxes en 2015.

Abed Charef

 

En 2015, l’Algérie a produit plus qu’en 2014 en volume et en quantités, mais la valeur de ce qu’elle a produit a baissé. C’est le curieux paradoxe d’une année marquée par une forte baisse du prix des hydrocarbures.

Selon les données rendues publiques par l’Office National des Statistiques, la croissance économique globale du pays s’est établie à 3,9% en 2015. C’est à peine mieux qu’en 2014 (3.8%), et cela reste très timide, pour un pays qui a longtemps disposé de capacités financières pouvant lui aussi une croissance à deux chiffres. Cela n’empêche pas un petit satisfecit : le résultat réalisé est meilleur que ce que prévoyait la loi de finances complémentaire 2015 (3.8%) et le FMI (3.7%). Résultat de ces sautes d’humeur du baril : le PIB nominal de 2015 a atteint 16.799,2 milliards de dinars, en baisse de 2.4% par rapport à 2014.

Pour le commun des Algériens, le secteur touché de plein fouet par la crise, c’est celui des hydrocarbures. Pourtant, après plusieurs années de recul, ce secteur a enregistré une croissance, certes très modeste, de 0,4% en 2015, après des baisses de 0,6% en 2014 et 5,5% en 2013.

La croissance hors hydrocarbures n’avait, de son côté, pas encore subi le contrecoup des difficultés de financements. Elle a donc tenu le coup, se situant à 5,5% en 2015, contre 5,6% en 2014. L’agriculture reste le secteur qui donne les meilleurs résultats, avec une croissance soutenue de 7.6%, sous réserve, toutefois, que les chiffres soient fiables d’un bout à l’autre de la chaine. Ce ministère avait annoncé, pendant quatre années de suite, une croissance de 13%, sans qu’il ne soit possible de vérifier les statistiques publiées. Ce n’est qu’avec le changement de ministre que la vérité avait commencé à apparaitre.

Optimisme

Après les hydrocarbures et l’agriculture, c’est le secteur industriel qui est regardé à la loupe par les spécialistes, en raison du volume des importations des biens industriels, qui pèse lourdement sur la balance commerciale du pays. Partant de très bas, moins de cinq pour cent du PIB, l’industrie n’a progressé que de 3.2%, avec une forte disparité entre secteurs. En tête de peloton, on retrouve les mines et carrières (+10,4%), les industries sidérurgiques, métalliques, mécaniques et électriques (+7,5%), l’eau et l’énergie (+4,9%), etc.

Mais d’autres secteurs continuent de régresser, malgré le discours officiel sur la relance et l’encouragement de l’investissement. Celui des matériaux de construction cède 0.6%, celui des cuirs et chaussures 5.4%, alors qu’une baisse record de 22.5% est enregistrée pour les « industries » diverses.

Par ailleurs, une pointe d’optimisme marque les résultats publiés par l’ONS, avec des résultats der fin d’année 2015 en nette amélioration. Ainsi, la croissance au 4ème trimestre 2015 a été de 4,9%, la plus forte durant l’année écoulée. Ce rythme se maintiendra-t-il en 2016, l’économique algérienne s’étant adaptée au manque de ressources ? Difficile à dire, car 2015 n’a pas été marquée par un manque important de ressources. C’est à partir de 2016 que l’insuffisance des investissements risque de devenir sérieuse.

Sur le dernier trimestre 2015, la croissance du secteur des hydrocarbures a cinq pour cent, contre -8% au 4ème trimestre 2014. Hors hydrocarbures, la croissance du 4ème trimestre 2015 a même atteint le bon résultat de 6,1%, moins qu’au même trimestre 2014, où on avait enregistré +7,2%.

Ce que ne disent pas les chiffres

Dans ces résultats, transparaissent quelques facteurs essentiels de l’économie algérienne. En premier lieu sa dépendance de deux facteurs qu’elle ne maitrise pas, le prix du pétrole et la pluviométrie, même si la mise en place d’infrastructures importantes peut atténuer, même partiellement, l’impact de la sécheresse.

Le second point faible est sa mauvaise organisation. L’Algérie n’arrive toujours pas à orienter l’épargne vers l’investissement. Face à une crise de liquidités, le gouvernement tente de trouver les créneaux pour boucler la fin de l’année, alors qu’il n’a jamais réussi à transformer la formidable manne dont il disposait en investissements et en richesse.

Troisième et denier point : dans le domaine de la croissance, l’Algérie se cantonne dans des chiffres inférieurs à cinq, alors qu’elle réunit certaines conditions pouvant lui permettre d’aller à une croissance à deux chiffres. Elle a une organisation économique qui la condamne à voir petit. Pourtant, le marché existe, l’épargne aussi. Il lui manque ce savoir-faire qui permet de transformer l’argent en investissement producteur d’impôts, qui permet d’attirer l’investisseur, algérien ou étranger, de lui baliser le terrain, en vue de créer un cercle vertueux qui entrainera l’économie du pays vers le haut. Mais là, il s’agit d’un terrain trop complexe pour l’Algérie.

Les idoles du 4èmes mandat

« Nombre d’Algériens commencent à trouver normal un pays sans président, sans conseil des ministres, sans gouvernement et sans projet politique ».

Abed Charef

Dans un autre contexte, l’émergence d’hommes comme Amar Saadani aurait été perçue comme une formidable réussite. Même dans l’Algérie des années 1960 et 1970, voir percer un Omar Ghrib aurait été interprété comme le signe d’une grande vitalité de la société algérienne. Aux Etats-Unis même, l’itinéraire d’un Ali Haddad aurait été vu comme un modèle de sucess-story. Ce serait la preuve que l’ascenseur social fonctionne bien, que les catégories les plus démunies ne sont pas condamnées à la rester indéfiniment.

Pendant longtemps, la possibilité de percer rapidement était la marque de fabrique de l’Algérie, où on était ministre à trente ans et retraité à quarante ans. Depuis le déclenchement de la guerre de libération, et pendant les trois premières décennies de l’indépendance, les possibilités offertes aux nouvelles générations étaient immenses. Ministres, responsables du parti et de l’armée, hauts cadres de l’Etat, tous venaient, à de très rares exceptions, de milieux « populaires », c’est-à-dire pauvres. De nombreux ministres de l’Algérie indépendantes ont entamé l’école pieds-nus, trimballant leurs cahiers dans une simple musette cousue par la mère, car le cartable coûtait trop cher. Beaucoup d’entre eux ne mangeaient pas à leur faim dans leur enfance, et en ont gardé cet attachement définitif envers les plus faibles et les plus vulnérables. Certains se reconnaitront dans ce texte…

C’était l’Algérie indépendante, un pays ouvert, formidable, plein de promesses ; un pays où l’accès au savoir constituait une excellente rampe de lancement, et où chacun pouvait aspirer, légitimement, aller très loin et très haut. Il y avait de la place pour tout le monde, tout le pays était à construire, et à encadrer.

Gêne et esbroufe

Pourquoi, dans un pays qui réussi à encadrer des petits voyous, pour en faire des fidayine et les transformer en ministres, pourquoi dans ce pays, Amar Saadani apparait-il aujourd’hui comme un scandale ? Pourquoi le succès de tous ces enfants de la balle fait figure d’énorme tâche? Pourtant, il n’y a pas, en Algérie, une « aristocratie » qui serait dérangée par des « intrus ». Malgré l’émergence d’une nouvelle catégorie de possédants, rares sont ceux qui peuvent se prévaloir d’avoir vécu dans l’opulence depuis plus de deux générations, à l’exception notable de ceux qui ont collaboré avec le système colonial. « Ceux qui habitent les quartiers chic ne sont pas encore totalement débarrassés de la bouse », comme aime à le répéter un journaliste.

En fait, la gêne que suscitent ces personnages provient d’une conjugaison de plusieurs facteurs, liés en premier lieu à un sentiment de tromperie, une sorte d’esbroufe. Pendant que le pouvoir chantait le socialisme, certains s’enrichissaient. Plus révoltant encore, ils s’enrichissaient dans la proximité immédiate de ce pouvoir. Donc forcément ave sa complicité. Peu importe que l’idée soit vraie ou fausse. Elle est solidement implantée parmi dans la société algérienne.

A cela s’ajoute un fait aggravant : les fortunes les plus visibles ont explosé durant les années de terrorisme. Pendant que les uns étaient victimes du terrorisme, ou le combattaient, d’autres amassaient des fortunes. Souvent par des biais illicites ou illégaux. Et là, c’était encore plus frappant : impossible de s’enrichir si on ne vit pas à proximité immédiate du pouvoir.

Absence de règles

Depuis plusieurs décennies, le pouvoir semblait afficher des règles, mais il agissait selon d’autres codes, totalement différents. Omar Ghrib et Saadani symbolisent précisément cette absence de règles, qui transforme le pays en une jungle, et la société en individus ne sachant quelle attitude adopter envers les autres.

Les Algériens avaient appris que l’amour de la patrie, le sens du sacrifice, la morale, le savoir, l’argent halal, le service des autres, constituent des valeurs suprêmes. Et ils y croient, majoritairement. Mais l’Algérie des dernières décennies a produit des hommes totalement à l’opposé de ces valeurs. D’un cynisme absolu, guettant l’occasion de se servir, à n’importe quel prix, ils ont réussi à imposer leurs normes dans la plupart des secteurs. Doués pour l’intrigue, travaillant en réseau, passant du FLN au RND et de la mosquée à la chambre de commerce avec une facilité déconcertante, ils ont vécu sur un terrain devenu particulièrement favorable avec le 4ème mandat : ils te regardent dans les yeux, et te disent que le président Bouteflika est non seulement en mesure d’aller jusqu’au bout de son mandat, mais même d’en briguer un cinquième.

Confusions

La difficulté n’est pas seulement morale et éthique. Elle est d’abord politique et économique. La présence de cette catégorie empêche tout débat politique. Elle empêche l’activité politique de structurer, et empêche l’activité économique de répondre à des règles publiques et transparentes. Ils ont d’autant plus raison d’insister qu’en matière de cynisme et de non respect des lois, l’exemple vient de haut. Et à la longue, ils finissent par entrainer, avec eux, des gens supposés avoir acquis une certaine rationalité, mais qui se laissent aller au charlatanisme, par opportunisme, par faiblesse, ou par erreur.

Ahmed Ouyahia, grand représentant de la bureaucratie d’Etat, n’ pas résisté à la tentation. Il est dans le quatrième mandat, au même titre que Khaled Bounedjma, Naïma Salhi et Omar Ghrib. Au même titre que Chakib Khelil.

A ce stade, la confusion devient totale. Elle a dépassé les hommes, elle inclut désormais les valeurs et les concepts. A un point tel que nombre d’Algériens commencent à trouver normal un pays sans président, sans conseil des ministres, sans gouvernement et sans projet politique ; un pays dont les idoles sont Naïma Salhi, Belahmar et Cheïkh Chemseddine.

Chakib Khelil, héros de l’Algérie et sauveur de Sonatrach

« Quand le ministère des finances abdique devant des trabendistes, il n’y a aucune raison pour que Sonatrach ne cède pas ».

Abed Charef (Le Quotidien d’Algérie, mardi 19 avril 2016)

Sonatrach a formé des milliers d’ingénieurs et de techniciens. L’ISTS (Institut supérieur des technologies du sport) a lui aussi formé des milliers de techniciens et de cadres du sport de haut niveau. Les différentes universités algériennes ont délivré des dizaines de milliers de diplômes à des étudiants en économie et en management.

Le PDG de Sonatrach est un ingénieur de la génération de l’indépendance, héritier d’un nom illustre. Il était crédité d’une image très favorable, liée aussi bien à sa formation qu’à sa lignée, avec un père considéré comme un modèle de militantisme et de probité. Le ministre de l’Energie, Salah Khebri, a été directeur d’une école prestigieuse, l’Institut national des hydrocarbures. Au pire, il pouvait être considéré comme un tenant de la bureaucratie d’Etat, celle qui est supposée s’accrocher à un formalisme bureaucratique paralysant à défaut de faire preuve d’innovation. Mais dans son monde d’ancien directeur de l’INH, il était supposé croire à un minimum de valeurs et de normes. On n’accède pas à un tel poste sans un minimum de tenue, de savoir, de sens de l’Etat et des institutions. De plus, il était, dit-on, spécialisé dans l’économie du pétrole.

Mais quand il a fallu trouver une formule pour maitriser ce qui se passe autour d’un club de football, propriété de Sonatrach, le Mouloudia d’Alger, tout ce monde abdiqué. La puissante Sonatrach, le stratégique ministère de l’Energie et le pouvoir politique se sont rabattus sur Omar Ghrib, un homme considéré naguère comme infréquentable.

On ferme les yeux

Symbole de l’ère Raouraoua, Omar Ghrib représente ce que la gestion du football algérien a produit de pire. Une non gestion, faite de combines, de rente, de gaspillage de l’argent public, de faux professionnalisme, le tout s’appuyant les réseaux, le clientélisme, et sur une équipe nationale littéralement importée. Dans ce montage, tout était faux, tout le monde savait que c’était faux, mais dans le monde du sport, tout le monde a fermé les yeux. Parce qu’au départ, le professionnalisme n’a pas été conçu comme un nouveau mode d’organisation du football, mais comme une simple contrainte imposée par la FIFA, et qu’il fallait faire semblant d’accepter, sans rien modifier par ailleurs dans la gestion des clubs.

Cinq ans plus tard, les résultats sont là. Le Mouloudia d’Alger, qui peut générer un milliard de dinars de chiffres d’affaires avec un minimum de gestion, s’est retrouvé face à une alternative dramatique : tomber, symboliquement, entre les mains de Chakib Khelil, Rédha Hemche et les fils de Mohamed Meziane ; ou revenir à Omar Ghrib. Aucun club de football au monde ne s’est retrouvé face à une aussi terrible alternative.

Il ne s’agit pas seulement d’incompétence. On est bien au-delà, dans un pays où personne ne sait ce qu’il faut faire, dans la gestion de Sonatrach comme dans la gestion des clubs de foot. Face à l’inconnu, tout le monde attend, en essayant de s’en tirer au mieux, et même d’en tirer profit.

Gestion bureaucratique dans l’impasse

Exemple de cette non gestion: dès l’avènement du professionnalisme, le gouvernement avait annoncé des mesures d’accompagnement pour, notamment, offrir aux clubs un prêt bancaire bonifié et garanti, un don, ainsi qu’un terrain pour aménager un centre de formation. Jusqu’à présent, aucun club n’est arrivé au bout de ces démarches. Le club le plus populaire du pays, le Mouloudia d’Alger, n’a ni stade pour s’entrainer, ni pour être domicilié et accueillir ses adversaires.

Ceci dépasse de très loin le simple stade du football. Il déborde vers l’économique, le politique et le social. Comme pour l’économie, pour l’entreprise, pour les subventions, pour la valeur du diner, le système gère par l’immobilisme. Mais arrivée à une impasse,  la bureaucratie a démissionné. Elle s’est délestée de la gestion de pans entiers de la vie sociale, au profit d’opérateurs plus ou moins informels, comme Omar Ghrib. Ceux-ci, vivant de petites combines, ont rapidement montré leurs limites. Leur comportement a même mené à des dérives graves ; si graves que le pouvoir a décidé de reprendre la main, y compris en faisant vivre le football grâce à « la mère des rentes », Sonatrach.

Abdication

Mais là encore, et avec tout cet argent, la bureaucratie n’y arrivait pas. Elle ne pouvait introduire les réformes nécessaires dans le domaine du sport, car elle craignait que des changements n’entrainent, dans une étape intermédiaire, une probable instabilité, avec des débordements de rue susceptibles de se transformer en un quelconque printemps. Face aux supporters du Mouloudia, cela pouvait devenir dangereux.

Entretemps, la situation était devenue intenable. Alors, MM. Khedri et Amine Mazouzi ont abdiqué. Ils ont signé une reddition en rase campagne, remettant les clés du Mouloudia à Omar Ghrib.

C’est parfait comme symbole. Car dans le domaine économique et financier, on en est au même stade : incapable de faire face aux difficultés, le pays abdique face à l’informel. Après l’amnistie fiscale, le gouvernement est allé plus loin : il supplie mes détenteurs d’argent de le placer dans les banques, et il les rémunère pour cela. Dès lors, quand le ministère des finances abdique devant des trabendistes, il n’y a aucune raison pour que Sonatrach ne cède pas. C’est un premier pas, en attenant de confier la gestion de Sonatrach à Ali Ghrib ou Omar Haddad. A ce moment-là, on regrettera Chakib Khelil, qui apparaitra comme un héros algérien.

Mon papier de jeudi 14 avril

Par Abed Charef

Jeudi 14 avril, dans le Quotidien d’Oran

Boutef1Boutef2

«Panama Papers»: Lourde faute morale et politique de M. Bouchouareb

Si l’erreur judiciaire n’est pas prouvée dans le dossier Bouchouareb relatif à l’affaire « Panama Papers », la faute morale et politique est évidente.

Abed Charef

Lire aussi sur maghrebemergent.info : http://bit.ly/22o0IEs

Posséder un compte bancaire dans un paradis fiscal n’est pas illégal. Pourtant, tout ce qui entoure les Iles Vierges britanniques, Panama, Les Bahamas et autres lieux exotiques abritant des fortunes peu imposées apparait, aux yeux de l’opinion, comme suspect, voire délictuel ou criminel. L’apparition du nom de M. Abdessalam Bouchouareb, membre du gouvernement algérien, dans l’affaire des « Panama Papers », a bien montré la prédominance de ce jugement expéditif. Ce qui ne signifie pas que M. Bouchouareb est totalement innocent : même s’il n’y a pas d’enquête indépendante qui pourrait prouver des actes illégaux, le ministre de l’industrie commet une série de fautes morales et politiques.

Mais au départ, ce n’est pas illégal en soi. Le rôle du conseiller fiscal est de trouver les meilleurs opportunités pour payer moins d’impôts. Les gouvernements eux-mêmes tentent d’ailleurs d’attirer l’argent en proposant des exonérations fiscales.

Puis, les Etats eux-mêmes se sont branchés sur les paradis fiscaux. Tant que ceux-ci rapportaient, et permettaient de faire transiter l’argent servant à des opérations non avouables, les grands pays occidentaux s’en sont accommodés. Le tapage fait autour des « Panama Papers » ne peut pas occulter une autre réalité : les premiers utilisateurs des paradis fiscaux sont les Américains.

Symptômes

Déposer son argent dans une banque d’un paradis fiscal est souvent révélateur d’un comportement, voire d’un délit. Vouloir payer moins d’impôts, c’est vouloir échapper à la solidarité nationale, sous prétexte qu’on est surimposé. C’est l’argument avancé par les grandes fortunes.

Mais il y a d’autres raisons : se refugier dans un paradis fiscal signifie souvent une volonté de se soustraire à un contrôle quand on détient de l’argent acquis de manière illicite, voire illégale. Les paradis fiscaux sont moins regardants sur la provenance de l’argent. Leur motivation, presque avouée, est d’accueillir dans la discrétion les produits de l’évasion fiscale.

Pour les hommes politiques, aller dans un paradis fiscal est un piège mortel. Cela signifie qu’on tient un double discours, l’un destiné à la consommation électorale, l’autre consacré à la gestion de ses propres biens. De fait, à l’exception de quelques pays qui se sont spécialisés dans la gestion des fortunes opaques, tous les dirigeants du monde affichent leur volonté de combattre l’évasion fiscale et les centres où elle se réfugie, les paradis fiscaux. Cette guerre a été légitimée par la nécessité de lutter contre terrorisme international, qui a appris lui aussi à utiliser ces zones grises pour ses financements.

Faute morale

Pour M. Bouchouareb, la situation est différente, et autrement plus grave. L’Algérie vit tellement au rythme des scandales que tout acte d’un ministre apparait comme suspect. Quand il s’agit de paradis fiscal, c’est encore plus évident.

Le ministre de l’industrie est d’autant plus suspect que le pays subit des révélations incessantes sur des scandales de corruption. La situation est si grave que les gens impliqués dans la gestion du pays apparaissent coupables, jusqu’à preuve du contraire. En créant la Royal Arrival Corp, en 2015, alors qu’il était ministre, M. Bouchouareb voulait « rentabiliser son poste de ministre », a déclaré un analyste algérien, qui voit mal le ministre de l’industrie agir sur d’autres continents, alors que sa seule zone d’influence est le marché algérien.

M. Bouchouarb est aussi membre d’un gouvernement qui fait face à de sérieuses difficultés financières. Il a lancé une opération d’amnistie fiscale, et s’apprête à lancer un emprunt obligataire, en vue de combler, même partiellement, le déficit budgétaire. Il veut convaincre les Algériens de lui confier leur argent, et il souhaite pousser l’argent informel vers les circuits bancaires. Et c’est à ce moment que l’affaire « Panama Papers » permet d’apprendre qu’un membre de ce gouvernement a déposé 700.000 euros dans une banque européenne, et créé une société offshore. De plus, tout ceci intervient après les révélations sur les hauts responsables qui ont investi dans l’immobilier en France.

Des comptes à rendre au seul Bouteflika

Pour sa défense, M. Bouchouareb a déclaré qu’il remettrait un rapport détaillé au président Bouteflika sur cette affaire. Sur ce terrain, M. Bouchouareb tape dans le mille : il rend compte à celui qui l’a nommé ; par contre, il n’a aucun compte à rendre à un premier ministre, à un parlement ou à une justice qui n’existent pas. Du reste, une justice qui n’a pas estimé nécessaire de convoquer M. Chakib Khelil malgré l’amoncellement de faits ne peut s’aventurer à vérifier la provenance de l’argent déposé par M. Bouchouareb dans une banque suisse, même si les Algériens n’ont officiellement pas la possibilité de transférer de l’argent vers l’étranger. Sur le même terrain, personne ne peut vérifier si la déclaration de fortune de M. Bouchouareb lors de son entrée au gouvernement inclut l’argent déposé en Suisse. Pourtant, ce serait un motif suffisant pour le limoger et le poursuivre en justice.

Par ailleurs, la théorie du complot a été avancée dans cette affaire « panama Papers ». Une telle hypothèse n’est jamais exclue. Jullian Assange, l’architecte de Wikileaks, a soutenu cette thèse. Le milliardaire américain George Soros serait ainsi un des financiers de l’International Consortium of Investigative Journalists, l’organisation de journalistes qui a révélé l’affaire. L’objectif serait de nuire au président russe Vladimir Poutine, en prouvant que son entourage est constitué de gens peu recommandables.

Mais cela n’enlève rien la portée de l’affaire, du moins en ce qui concerne l’Algérie. Car quand les institutions algériennes sont défaillantes, incapables de se saisir de dossiers qui choquent l’opinion publique, des voix alternatives prennent le relais: les réseaux sociaux, les ONG internationales, la presse, la justice italienne et, dans le pire des cas, des puissances externes.

Avec Chakib Khelil et Bouchouareb, l’Algérie est au bord de la rupture

 

Seule la convocation de M. Chakib Khelil par un juge algérien permettra à l’Algérie de se relever.

Abed Charef

Le ministre des Finances, M. Abderrahmane Benkhalfa, mène campagne pour inviter les Algériens à faire confiance au système financier du pays. Il leur demande de déposer leur argent dans les banques, et les incite à adhérer à l’emprunt obligataire qu’il s’apprête à lancer. Selon lui, l’argent déposé dans les banques algériennes est non seulement en sécurité, mais leur rapporte mieux que s’il était placé ailleurs, mieux que s’ils achetaient des devises ou s’ils le plaçaient dans l’immobilier. M. Benkhalfa mène aussi campagne contre l’informel. Il plaide pour la bancarisation de l’argent qui circule dans les circuits parallèles, et fait l’éloge de la transparence.

Membre du gouvernement depuis bientôt un an, M. Benkhalfa côtoie, au sein de l’exécutif, M. Abdessalam Bouchouareb. Celui a ouvert un compte dans une banque offshore, et a déposé 700.000 euros dans une banque suisse.

Les spécialistes sont perplexes. Ils n’arrivent pas à trancher, pour dire si M. Bouchouareb n’est pas au courant de la campagne lancée par M. Benkhalfa en vue d’attirer l’argent informel vers les banques algériennes, ou s’il ne fait pas confiance aux propos de son collègue du gouvernement

M. Bouchouareb fait preuve, du reste, d’un comportement très particulier. Ministre de l’industrie, il est, à ce titre, chargé d’assurer la relance industrielle du pays, où il fait preuve d’un certain culot. Il critique la timidité des détenteurs d’argent, leurs reproche leurs hésitations, et les invite à investir massivement à voir grand, dans un pays qui affiche des ambitions remarquées.

M. Bouchouareb voyage aussi régulièrement à l’étranger, jusque dans la lointaine Amérique, pour convaincre les grandes entreprises à venir investir en Algérie. Le pays dispose d’un marché de 40 millions de personnes, il a de l’argent, des infrastructures, une jeunesse dynamique, ainsi qu’une main d’œuvre et une énergie bon marché, répète-t-il. Cerise sur le gâteau, le pays mène des réformes de fond, pour dynamiser ses institutions et instaurer un Etat « civil ». Des arguments solides, mais qui n’ont pas pour autant convaincu M. Bouchouareb : il n’achète pas d’actions à la bourse d’Alger, qui ne fonctionne pas. Il préfère les banques off-shore.

Le DRS, nouveau défouloir

M. Bouchouareb est par ailleurs considéré comme un proche d’Ahmed Ouyahia, qui s’est engagé la semaine dernière dans l’opération de réhabilitation de M. Chakib Khelil. Ancien premier ministre, ancien ministre de la justice, M. Ouyahia a déclaré que le fameux procureur général d’Alger, qui avait annoncé les poursuites contre Chakib Khelil, avait reçu des instructions en ce sens. Ce n’est pas la justice algérienne, indépendante par ailleurs, qui aurait déclenché l’opération anti-Khelil. C’est le DRS, ce montre sur lequel tout le monde va vomir durant les prochaines années pour expier ses péchés, c’est le DRS, donc, qui aurait monté un dossier contre M. Khelil.

En ralliant l’autre bord avec armes et bagages, M. Ouyahia détruit les dernières illusions qui entouraient encore son personnage. Le chef du RND pouvait en effet être considéré comme le représentant de cette bureaucratie d’Etat, arrogante et autoritaire, mais prônant une prééminence d’une certaine idée de l’Etat. Ayant toujours vécu au cœur des institutions, il pouvait se présenter comme le produit de cet Etat centralisateur, gérant avec plus ou moins de bonheur et de justice, la rente, les équilibres politiques et régionaux, tout en vivant dans le culte de l’Etat. M. Ouyahia a effacé tout cela d’un trait.

Le chef du RND ne s’en est pas contenté de détruire son image. Il a aussi porté un coup mortel à la justice. Ou ce qui en restait, pour être précis. Le gros du travail avait déjà été accompli par les non-procès de l’année 2015, et surtout, par M. Chakib Khelil, revenu en Algérie sans même être convoqué par un petit juge d’une petite bourgade algérienne, alors que les déclarations publiques l’impliquant dans des dossiers compromettants, rendus publics, sont innombrables.

Comme Ahmed Ouyahia, M. Khelil a fait d’innombrables victimes. Après avoir gravement discrédité Sonatrach, il a porté un coup très grave aux zaouïas. Celles-ci, vues avec une certaine méfiance depuis qu’elles étaient devenues un instrument du jeu politique, sont désormais considérées avec une ironie cruelle.

Sacrifice

Mais l’histoire risque d’être encore plus cruelle avec ces hommes. Que retiendra-t-elle de MM. Chakib Khelil, Abderrahmane Benkhalfa, Abdessalam Bouchouareb, Ahmed Ouyahia ? D’abord, qu’ils ont fait partie des gouvernements de M. Bouteflika. Mais surtout qu’ils participent de concert à une sorte de destruction méthodique des valeurs, et des institutions du pays.

Aux yeux d’une partie de l’opinion, ils constituent le contre-modèle parfait. Ils font ce qu’il ne faut pas faire, et sont ce qu’il ne faut pas être. Leur action, leur comportement, leurs revirements, tout en eux représente ce qu’un père recommanderait à son fils d’éviter. Il est d’ailleurs difficile de comprendre comment le président Bouteflika et son premier cercle n’aient pas encore décidé d’agir pour calmer la colère qui gronde.

A moins que, comme le suggère un analyste, le président Bouteflika ne se décide à se séparer rapidement du maillon faible, Abdessalam Bouchouareb. Une telle décision aurait beaucoup d’avantages. Elle permettrait de calmer l’opinion, de remettre un peu d’ordre, et d’orienter les projecteurs vers M. Bouchouareb, qui court moins de risques devant la justice, tout en préservant Chakib Khelil. Jusqu’au prochain Wikileaks, Snowden ou Panama Papers, la justice algérienne étant, elle, définitivement disqualifiée.

Pourtant, ce n’est que lorsque M. Chakib Khelil sera convoqué par un juge algérien, en respectant sa présomption d’innocence, que l’Algérie pourra se relever.

Le DRS a perdu la guerre économique

 

Farid Bedjaoui est le symbole d’une bataille perdue par l’Algérie. Mais peut-on gagner une guerre quand les troupes sont constituées de zaouïas et dirigées par Amar Saadani?

Abed Charef

Du Panama à Hong-Kong, des Emirats Arabes Unis au Liban, la trace de M. Farid Bedjaoui est progressivement remontée par les enquêteurs de différents pays, retraçant minutieusement le cheminement des sommes faramineuses qu’il a encaissées. En contrepartie de quoi ? De contrats signés, entre autres, avec l’italien Saïpem, dont les dirigeants reconnaissent aujourd’hui que l’argent versé à M. Bedjaoui était destiné à couvrir des pots-de-vin versés par la compagnie italienne pour obtenir des contrats en Algérie.

Les entreprises de M. Bedjaoui sont identifiées l’une après l’autre, qu’elles soient installées dans des pays respectables, Luxembourg, Suisse et Etats-Unis, ou dans les paradis fiscaux où des montages complexes servent à servir d’écran de fumée. Peral Partners, Sorung Associates Inc, Sorung Associates Inc, pour les noms de sociétés d’un côté, Iles vierges britanniques, Panama, Dubaï, Hong-Kong, Suisse, pour les pays qui hébergent ces sociéts écran: suivre M. Bedjaoui et ses entreprises mène en des lieux exotiques, parfois très romantiques, des lieux de rêve où il ferait bon vivre si on n’y découvrait des pratiques peu recommandables et des personnages accusés d’être partie prenante dans des opérations de corruption à grande échelle.

Scandales en série

Toutes ces appellations étaient inconnues dans l’austère Algérie de Houari Boumediène. Elles sont devenues très fortes ces dernières années, lorsque des noms de dirigeants algériens et de hauts responsables de l’économie sont systématiquement cités dans les grands scandales.

Les révélations se succèdent à un rythme soutenu. A peine M. Chakib était revenu en Algérie, et trouvait des défenseurs inattendus pour tenter de l’innocenter, que de nouveaux faits étaient livrés au public. M. Djillali Hadjadj, président d’une association de lutte contre la corruption, a ainsi révélé que l’ancien ministre des affaires étrangères Mohamed Bedjaoui a reçu des virements provenant de la société de Farid Bedjaoui qui avait encaissé les commissions de Saïpem.

Puis, coup sur coup, ce sont les affaires « Unaoil » et Panama Papers qui livrent des documents ne visant pas spécialement l’Algérie, mais confirmant des soupçons largement partagés dans les milieux spécialisés : les marchés publics dans les pays peu transparents comme l’Algérie faisaient l’objet d’une corruption endémique, et le secteur pétrolier était lui aussi au cœur de la tourmente. Les gestionnaires des pays occidentaux bénéficiaient largement de cette manne, sous forme de rétro-commissions.

La fin d’une époque

Tout ceci est révélateur de la naissance d’un monde nouveau, dont les contours sont d’ores et déjà connus. C’est la mondialisation. Le temps de la commission versée à un dirigeant africain par une entreprise du monde riche est révolu. Le système qui se met en place l’interdit. Non pour des questions morales ou éthiques, mais pour des impératifs de sécurité. La corruption rapporte aux pays riches, mais elle leur cause trop de torts par ricochets : elle engendre sous-développement, inégalités, pauvreté, guerres, autant de fléaux qu’il faut combatte autrement dont les retombées sur les pays riches sont dommageables.

Dans le même temps, les paradis fiscaux, qui permettaient naguère aux pays puissants de financer toutes les opérations opaques en toute impunité, sont devenus trop dangereux une fois que leurs ennemis ont réussi à en maitriser les circuits. Ils ont donc décidé de les assécher après avoir trouvé des alternatives. Pour l’occident, il est désormais plus facile de financer publiquement, par le biais de la société civile, et d’organiser une « révolution colorée », que d’envoyer des barbouzes armer des mouvement de guérillas.

Les TIC, ça sert à quelque chose

Dans cette évolution, les nouvelles technologies sont utilisées à fond. Elles permettent des investigations et des contrôles insoupçonnés. C’est d’une telle efficacité qu’il n’est plus possible de passer au travers des mailles du filet. Particulièrement pour des « amateurs », comme ces hauts responsables algériens qui n’arrivent pas encore à mettre en place un système monétique primaire dans leur propre pays.

Et c’est là que se révèle vulnérabilité particulièrement dangereuse de l’économie algérienne. En plus de sa dépendance envers les hydrocarbures, et de l’incurie de ses dirigeants, les partenaires étrangers savent quel ministre algérien a un compte dans quel paradis fiscal, qui a touché une commission dans quelle affaire ; par ricochet, ils savent sur quel bouton appuyer pour obtenir tel contrat, sur quel responsable faire pression pour obtenir tel avantage politique.

Dans un souci de tout contrôler, le DRS avait mis en place un édifice très complexe, en tenant en laisse la plupart des hommes qui comptent dans le pays. Mais une fois le patron du DRS éjecté et la structure officiellement dissoute, le commandement de toute cette chaine est passé entre d’autres mains. Pas entre les mais du président Bouteflika, qui se trouve dans l’incapacité de gérer une telle machine.

Erreur fatale du DRS

Qui a pris le relais ? Ceux qui détiennent les clés de l’information. Saïd Bouteflika et ses amis sont trop petits pour une telle tâche, qui exige une organisation de l’échelle de la NSA ou d’une structure équivalente ; une structure capable de pister les mouvements bancaires sur les comptes des ministres, des hauts responsables, des patrons de grandes compagnies publiques et privées.

De quelque manière qu’on retourne la question, on en arrive à cette conclusion : le DRS a perdu la bataille économique. Il a choisi la mauvaise méthode. Au lieu de contribuer à bâtir des institutions capables de fonctionner et de réguler l’économie, les chefs du DRS ont préféré une organisation pyramidale qui leur permette de tout contrôler. Avec le temps, les acteurs se sont multipliés, leurs intérêts se sont exprimés sans limite légale. Des acteurs étrangers s’y sont mêlés. Et l’édifice a fini par échapper à tout le monde. Une image suffit à montrer tout le ridicule et la faiblesse de l’Algérie : que vaut la parole d’un Saadani ou d’un Bouchouareb face à un ministre français ou américain qui connait le détail de leurs avoirs à l’étranger, et tous les mouvements de fonds dans lesquels ils sont impliqués?

Facile victoire de Raouraoua contre Gourcuff

 

Gourcuff a refusé de livrer une bataille qu’il considérait inutile, offrant à Mohamed Raouraoua une nouvelle victoire remportée sans périls.

Abed Charef

Dans une guerre à fleurets mouchetés, Mohamed Raouraoua a encore gagné. Il a réussi à avoir la peau de Christian Gourcuff, poussant l’ancien entraineur de l’équipe nationale vers la sortie, sans jamais apparaitre en première ligne. A aucun moment, le président de la FAF n’a donné l’impression d’être en conflit avec Gourcuff. Des porte-flingues ont rempli la tâche, avec succès. Ils ont empoisonné la vie de l’entraineur de l’équipe nationale, faisant en sorte que son maintien soit impossible.

Le reste était une simple question de timing, et d’une mise en orchestre qui préserve les intérêts des uns et des autres. Pour Gourcuff, il fallait choisir le moment favorable, pour sortir la tête haute. Eviter surtout d’être remercié, ce qui ne contribue jamais à soigner un CV. Pour le président de la FAF, il fallait éviter d’avoir à décider un licenciement, qui aurait imposé de payer des indemnités de départ. Ce fut donc une séparation à l’amiable, qui permet à chacun de dire qu’il a gagné, et de maintenir son propre agenda. L’image est sauve.

Gourcuff avait compris le manège depuis des mois. Il avait décidé de préparer sa sortie, en se préparant notamment un point de chute plus adapté à ses ambitions. Il serait pourtant erroné de penser que Gourcuff préférait tout lâcher pour reprendre un club. Sa véritable ambition était autre. L’équipe nationale lui offrait un véritable challenge : jouer une seconde phase finale de la coupe d’Afrique des Nations, avec une sérieuse chance de la remporter, et espérer disputer une phase finale de coupe du monde avec l’équipe nationale d’Algérie. Peu d’entraineurs cracheraient sur une telle opportunité.

Pressions

Ce qui signifie que la pression sur Gourcuff était très forte. Trop forte. Alors qu’il avait jusque-là bénéficié d’une chance insolente. Le groupe qu’il avait à sa disposition est en effet, très probablement, le meilleur que l’équipe nationale ait jamais possédé. Cinq joueurs de cette équipe sont titulaires dans des formations de haut niveau en Europe (Brahimi, Slimani, Mahrez, Goulam et Feghouli), ce qu’i n’était jamais arrivé auparavant. Au moins deux d’entre eux peuvent ont de sérieuses chances de terminer champion, en Angleterre et au Portugal. Les autres titulaires sont de solides professionnels, capables de faire le boulot.

Après avoir commencé laborieusement avec eux, Gourcuff a su planifier son travail pour une montée en cadence remarquable. Et c’est là qu’il a révélé une grosse erreur de Raouraoua. Celui-ci avait en effet des doutes sur Gourcuff, et préparait le terrain en vue de lui faire porter le chapeau en cas de coup dur. Mais Gourcuff a terminé son parcours par deux victoires tonitruantes, inscrivant deux fois sept buts. Ceci place l’équipe nationale tout en haut de la hiérarchie africaine.

Il a aussi montré que sa méthode portait ses fruits. Gourcuff fait partie d’une catégorie d’entraineurs méthodiques, portés sur la pédagogie et la réflexion. Ce n’est pas un homme qui va révolutionner le football, comme Johan Cruyff ou Pepe Gardiola, ni un homme venu du terrain, à l’image de Rachid Mekhloufi ou Didier Deschamps. Il est plutôt proche de Rabah Saadane, avec des convictions bien arrêtées sur le jeu, avec du caractère en plus.

Seconde erreur de Raouraoua

En se séparant de lui, Raouraoua commet sa seconde grande erreur d’appréciation. A la veille de la coupe du monde 2014, il avait commis le même impair, en se préparant à sacrifier Vahid  Hallilodzic bien avant la compétition. Là encore, il avait soigneusement savonné la planche de l’ancien sélectionneur, allant jusqu’à inviter Gourcuff à visiter le centre des équipes nationales de Sidi-Moussa pendant que l’équipe nationale était en regroupement sous la direction de Hallilodzic ! La précipitation de Raouraoua à se débarrasser du bosniaque avait contraint le président Bouteflika à faire une nouvelle offre à Hallilodzic, alors que la rupture était consommée.

Aujourd’hui encore, la présence d’un entraineur à succès risquait de lui faire de l’ombre. A l’inverse, le départ de Gourcuff permet à Raouraoua de rester seul maitre du jeu. C’est lui qui fixe les échéances, se préparant à récolter les louanges, mais aussi à fournir des explications en cas d’échec. Si l’équipe nationale remporte la prochaine coupe d’Afrique, Raouraoua dira qu’il a eu du flair avec le futur entraineur. S’il échoue, il pourra toujours dire qu’il lui faut du temps, et que le véritable objectif reste la coupe du monde. Dans l’intervalle, des perspectives nouvelles s’offrent à Raouraoua au sein de la CAF et de la FIFA, particulièrement après le séisme qui a secoué l’instance internationale et les déboires qui guettent Issa Hayatou. Ce qui prouve que la gestion du football est une affaire d’intrigues et de gros sous, mais qu’à la fin, c’est toujours Raouraoua qui gagne.

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