Une année perdue pour l’économie algérienne

 

On ne réforme pas l’économie pendant les vacances. Il faut donc attendre la rentrée, c’est-à-dire la fin de l’année : 2016 est une année à blanc.

Abed Charef

L’Algérie amorce un virage économique délicat en 2016. Face à une équation simple mais brutale, faite d’une chute des prix du pétrole, et donc des recettes extérieures du pays, le pays était supposé mûr pour engager des changements structurels de l’économie, en vue de tenter d’amortir le coup, à défaut de se lancer dans une nouvelle démarche économique. Personne, en fait, n’attendait un sursaut susceptible de combler le déficit prévisible de la balance des paiements, qui devrait se situer autour de 30 milliards de dollars, soit 15% du PIB. Personne non plus ne tablait sur le maintien d’un taux de croissance significatif ni sur une maitrise de l’inflation dans un seuil au-dessous de 4%. Mais nombre d’analystes pensaient qu’un minimum serait fait, d’autant plus que le gouvernement venait de confier les finances du pays à un homme qui développait un discours volontariste sur le thème de la réforme de l’économie.

Un semestre a été épuisé en cette année de 2016, et force est de constater que l’Algérie a strictement respecté ses traditions. Elle a procédé à un changement partiel de personnel, non des méthodes. Elle a cassé le thermomètre pour ne plus avoir à subir la fièvre.

M. Benkhalfa avait promis des recettes miracle avec sa loi sur l’amnistie fiscale et son projet d’emprunt obligataire. Non seulement le gouvernement a collecté peu de choses à travers ces mesures, mais il a mis genou à terre face aux forces de l’argent. En position de force, l’argent informel a refusé de payer une taxe de sept pour cent pour obtenir un blanchiment de fait ; il a attendu et obtenu un taux de cinq pour cent en sa faveur pour confier ses fonds à l’Etat.

Dinar et importations

L’Etat a ainsi abdiqué face à l’argent. Il a au passage sacrifié deux personnages clé, le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa et le gouverneur de la banque d’Algérie Mohamed Laksaci. Le premier tenait un discours de réforme sans prise sur la réalité. Le second faisait semblant de faire respecter une certaine orthodoxie, mais malgré toute sa capacité à plier l’échine, il a été considéré comme un élément encombrant.

Dans le même temps, le gouvernement a tenté d’agir, en utilisant deux procédés. Il a d’abord laissé glisser le dinar -une mesure défendable, dans l’absolu, si elle fait partie d’un plan d’ensemble cohérent-. Il faut désormais plus de 120 dinars pour obtenir un euro auprès des banques, et un peu plus de 180 dinars au marché informel. La dépréciation du dinar permet au gouvernement d’augmenter artificiellement la fiscalité pétrolière et les recettes douanières notamment, tout en rendant les importations plus chères, avec un effet important d’inflation importée.

Ensuite, le gouvernement a agi par une méthode qu’il affectionne particulièrement pour réduire les importations : l’interdit bureaucratique. L’exemple emblématique en est offert par les licences d’importation pour les véhicules. Le gouvernement a décidé, d’autorité, de diviser par deux ou par trois le nombre de véhicules importés, quitte à créer la pénurie et à déstabiliser le marché. C’est un choix qu’il a fait, et qu’il a assumé. Avec les licences d’importation et différentes formes de blocage, les importations de véhicules ont baissé de deux tiers durant le premier semestre 2016 par rapport à la même période de 2015.

Insouciance

Quel est l’impact de ces mesures, au moment où le pays s’engage dans le second semestre 2016? Le FMI et la Banque Mondiale maintiennent, en gros, le même discours que celui des experts algériens indépendants. La corde s’étire, les tensions augmentent, il va être de plus en plus difficile de combler les trous, disent-ils. Ni une amélioration attendue de la production d’hydrocarbures ni un hypothétique rebond des prix du pétrole ne pourront redresser la barre. Ce qui ramène le pays au point où il en était il y a cinq ans, ou deux ans, ou un an: le problème de l’Algérie n’est pas lié à la baisse du prix du pétrole, mais à l’organisation générale de l’économie. Ce problème ne peut donc être résolu en ayant un oeil fixé sur le prix du brent, et l’autre sur les quantités de gaz exporté, mais en s’engageant résolument dans une révision déchirante des modes de gestion en vigueur. Or, ce virage ne peut pas être pris dans les conditions politiques actuelles. Ce n’est pas non plus le gouvernement Sellal qui va oser bouleverser la donne économique pendant la période des vacances, plutôt favorable au laisser-aller et au creusement des déficits.

Les Algériens peuvent donc partir tranquillement en vacances. A la rentrée, ils retrouveront le même pays, avec un dinar un peu plus bas, des déficits un peu plus amples, une marge de manoeuvre un peu plus rétrécie, et des acteurs économiques toujours aussi insouciants. Visiblement, pour ces décideurs de l’économie, la charge est trop lourde. Ils n’ont ni la capacité de mesurer l’ampleur de la crise, ni la vigueur conceptuelle pour élaborer une démarche alternative, ni le courage politique et l’assise sociale nécessaires pour s’y engager, ni le savoir-faire managérial pour la gérer. On se contentera donc d’attendre comment les choses vont évoluer à la rentrée. Ensuite, il sera trop tard pour agir avant la fin de l’année. Concrètement, cela signifiera que l’année 2016 est perdue.

Interview de Joan Baez

(J’espère que ce n’est pas illégal)

 

Elle a fait la « une » de Time à 21 ans, marché au côté de Martin Luther King, chanté à  Woodstock et à Hanoï sous les bombes, lutté contre la guerre au Vietnam et en Irak, pris la défense de dissidents, de réfugiés et d’opprimés un peu partout dans le monde. Et après le concert exceptionnel de son 75e anniversaire, le 27 janvier à New York, Joan Baez est repartie sur les routes. La voix plus grave. Les convictions intactes.

Je ne serais pas arrivée là si…

… Si je n’avais pas reçu ce don de Dieu – une voix pour chanter – et l’envie de le partager et de vivre en fusion avec le monde extérieur et l’action politique. L’idée n’a jamais été de me construire une vie confortable. Je voulais accomplir quelque chose de plus grand.

Même très petite fille, j’avais le sentiment d’une sorte de « mission ». Et ce don a été un merveilleux vecteur qui m’a propulsée vers les autres et entraînée dans une foule d’aventures que je considère comme des cadeaux. Je ne serais pas là, aujourd’hui, si je n’avais pas – par exemple – fait de la prison pour avoir protesté contre la guerre au Vietnam, défilé en Alabama pour les droits civiques, chanté à Bratislava en l’honneur de Vaclav Havel, quelques semaines avant la « révolution de velours »…

Encore fallait-il prendre conscience de cette voix, l’entretenir, la travailler.

Je n’ai pas compris tout de suite qu’il s’agissait d’un don très spécial. Je pensais que n’importe qui pouvait chanter à condition de s’entraîner, et c’est ce que j’ai fait, ado, pour sortir de mon isolement et me faire des amis.

Je n’étais pas populaire dans mon école de Californie. J’avais la peau brune de mon père mexicain et je faisais partie de ceux que les « vrais » Américains appelaient avec mépris les « wetbacks », les « dos mouillés », en référence aux clandestins qui avaient franchi le Rio Grande pour venir travailler aux Etats-Unis.

Or je rêvais de la reconnaissance de ces « Blancs » dont j’étais si éloignée. Ma voix et ma guitare me l’ont gagnée. Ce qui est amusant, c’est qu’à peine ai-je été invitée aux fameuses soirées dont j’avais rêvé que ça ne m’a plus intéressée.

Dès vos débuts, à 18 ans, alors que la plupart des jeunes gens ne savent pas encore bien se situer, vous affichiez une forte personnalité et défendiez déjà des valeurs très précises. D’où venaient-elles ?

De mon éducation quaker. Même si je détestais ces assemblées austères et entièrement silencieuses du dimanche matin où nous allions en famille, quelque chose de fort s’est instillé en moi. Et j’ai toujours réussi à conserver dans ma vie une part de ce silence, aussi bien pendant ma phase bouddhiste que pendant ma phase chrétienne.

Il m’est arrivé de me dire : quelle erreur ! J’aurais pu faire de la musique pendant tout ce temps ! Mais le silence m’est essentiel. Et puis surtout, je suis tombée amoureuse de leur pensée non violente.

La plupart des religions prêchent ce commandement de la Bible : « Tu ne tueras point ». Mais dès qu’une guerre éclate, la règle vole en éclats. Les quakers, eux, ne prennent pas les armes. Quitte à être méprisés, injuriés, traités de lavettes, de non-patriotes et jetés en prison. Jamais un quaker ne placera l’intérêt de la nation avant celui d’une vie humaine. J’ai pris cela très au sérieux depuis mon enfance.

Votre père, physicien, avait refusé lui-même de travailler pour la défense.

Ses amis l’avaient convaincu, au début, d’accepter un poste bien rémunéré en lui répétant : ne t’inquiète pas, tu n’auras pas besoin de tirer sur qui que ce soit ! Il travaillait notamment à développer des vitres blindées pour les bombardiers.

Mais il avait des crises de conscience et s’est définitivement orienté vers le pacifisme, préférant enseigner la physique à l’université. Et j’ai pleinement adhéré à cela. D’autant plus que j’ai aussi rencontré un disciple du Mahatma Gandhi, partisan de la révolution non violente, qui est devenu pour longtemps mon maître spirituel.

A 16 ans, j’ai commis mon premier acte de désobéissance civique. Lors d’une simulation d’alerte à une attaque atomique au lycée, j’ai refusé de quitter la classe et de courir chez moi me planquer à la cave comme on l’exigeait. J’avais lu dans les livres de mon père que le temps nécessaire à un missile pour aller de Moscou à mon lycée de Palo Alto ne nous laisserait pas le temps de rentrer à la maison, et j’ai protesté ainsi contre une propagande grotesque.

Avec quelles conséquences ?

Au lieu de réfléchir à mes arguments, les parents et les élèves ont tout de suite crié : « C’est une communiste ! » Ma photo a figuré en première page du journal local et le ton des éditos et du courrier des lecteurs était : « cette fille est dangereuse ». Méfions-nous d’une infiltration communiste dans les écoles de Palo Alto !

Est-ce l’époque où vous avez rencontré Martin Luther King ?

Oui. Tous les ans, le Comité des amis américains, qui dépendait des quakers, organisait sur trois jours une conférence ouverte à 200 adolescents venus de tout le pays et débordant de passion. J’y étais mi-prof mi-étudiante.

Et cette année-là, l’orateur principal fut ce prêcheur noir de 27 ans, originaire d’Atlanta et nommé Martin Luther King. Il a fasciné l’auditoire. Il a parlé d’injustice et des combats qu’on peut mener avec les armes de l’amour. Il a parlé des marches pour la liberté et du boycott des bus dans le Mississippi pour dénoncer la ségrégation. Il donnait une forme et un nom à mes croyances encore imprécises. J’étais debout, en pleurs !

Quatre ans plus tard, déjà devenue célèbre, vous entamez une tournée dans le Sud et vous découvrez, avec stupeur, qu’il n’y a pas de Noirs dans le public de vos concerts…

Je n’avais pas lu sur mes contrats la petite clause qui stipulait : « Réservé aux Blancs. » Cela m’a horrifiée. Et j’ai fait préciser, l’année suivante, que je ne chanterais pas si le public noir n’était pas admis dans la salle. Ce fut hélas sans effet car les Noirs ne savaient pas qui j’étais.

Alors j’ai compris qu’il me fallait aller chanter dans les écoles noires. C’est ce que j’ai fait au Miles College, dans la ville de Birmingham cernée par les policiers avec leurs chiens et leurs lances à incendie, un jour de grosse manifestation où des masses de gens se firent arrêter.

Des Blancs se sont placés au centre de l’auditorium, les Noirs sur les côtés, alors j’ai plaisanté sur cette salle « poivre et sel » qu’il fallait mélanger, comme en cuisine. Et le concert fut fantastique. Au moment où j’ai commencé We Shall Overcome, les gens se sont levés et pris la main en chantant. Certains pleuraient. C’était la première fois qu’ils touchaient une personne de l’autre couleur.

C’est la chanson qu’ont reprise avec vous 350 000 personnes ce 28 août 1963, à Washington, où Martin Luther King a prononcé son fameux discours « I have a dream ».

Oui, j’étais près du Dr King lorsqu’il a mis de côté le texte qu’il avait préparé, pour improviser divinement. Mais j’étais aussi à ses côtés à Granada, dans le Mississippi, devant un cortège d’enfants noirs auxquels était refusé l’accès à un établissement réservé aux Blancs.

C’est là que je l’ai vu expliquer qu’il fallait parvenir à aimer tout le monde et avoir de la compassion, y compris pour ces hommes du Ku Klux Klan qui nous faisaient face. Mais je le savais déjà. Je l’ai ensuite retrouvé dans de nombreuses circonstances. « Tu vois maintenant que je ne suis pas un saint », m’a-t-il dit un jour en riant. J’ai répondu : « Et tu vois que je ne suis pas la Sainte Vierge ! »

Vous avez chanté sous les bombardements à Hanoï, soutenu les combats d’Amnesty International, les mères de la Place de Mai, les dissidents de l’Est…

J’aime l’idée du sens, de la cause, du combat. C’est bien plus important que le fait de chanter pour chanter. A la fin de cette tournée en Europe, j’avais d’ailleurs décidé de donner trois concerts en Turquie. J’y tenais, malgré la réticence de nombreux amis. Nous allons voir ce qui est désormais possible, mais il faut aller au-devant d’un peuple qui vit actuellement un enfer.

Quand je suis allée au Chili, vers la fin du règne de Pinochet, j’étais interdite de concert. Eh bien j’ai chanté dans une église où 5 000 personnes se sont retrouvées, grâce au bouche-à-oreille, y compris des musiciens censurés pendant ces années sombres. Ces moments-là sont de loin les plus beaux.

Obama est le seul président pour lequel vous vous soyez engagée.

Oui, il émanait de lui une certaine magie et ses discours avaient une force de mobilisation fantastique. S’il était resté dans la rue, au lieu de vouloir occuper la Maison Blanche, je crois qu’il aurait pu créer un mouvement de l’ampleur de celui du Dr King.

Vous redoutez l’arrivée de Donald Trump ?

Il y a tant de personnes frustrées, stupides, sans éducation et sans aucune idée de ce qui se passe dans le monde que c’est hélas possible. Il y a en lui du Hitler et du Mussolini. D’ailleurs, il ressemble à Mussolini.

Je me souviens d’avoir vu un jour une vidéo dans laquelle Bush déclarait : « Ce serait beaucoup plus facile si j’étais dictateur. » Et j’ai compris combien j’avais raison d’avoir peur de la loi martiale, des arrestations massives et d’une recrudescence de la torture. Vous imaginez ce que pourrait faire Trump ?

Est-ce intéressant de vieillir ?

De venir une « ancienne » comme disent avec vénération les Indiens ou les Tibétains qui célèbrent la vieillesse ? Oui, je crois qu’on a à la fois la sagesse, l’expérience, le recul, la certitude que le monde est dur mais qu’il faut savoir rire.

Je n’ai perdu aucune illusion sur la nature humaine puisque je n’en ai jamais eu. Mais j’étais extrêmement rigide étant jeune. J’espère être aujourd’hui plus douce et plus tolérante.

Mes convictions en revanche sont intactes. Lors de ma prochaine tournée américaine, je participerai d’ailleurs au projet « Innocence », lancé par des avocats pour faire sortir de prison des détenus que les recherches sur l’ADN peuvent innocenter.

Vous avez perdu votre maman il y a trois ans et votre sœur aînée il y a quelques semaines. Comment affrontez-vous le deuil ?

C’est intéressant. Au moment de célébrer ses 100 ans, j’ai demandé à ma mère ce qu’elle voulait faire pour son anniversaire. « Tomber raide morte », a-t-elle répondu. C’était son humour. On a fait une grande fête, puis elle est tombée dans le coma. Parents, amis, infirmiers, nous nous sommes installés dans l’unique pièce de sa maison en dormant par terre. Le matin, on roulait les sacs de couchage qu’on déroulait la nuit.

Elle est restée ainsi une semaine, comme pour nous taquiner. On disait : « Allez maman, il faut avancer. » Et elle est partie !

Cette mort m’a beaucoup rapprochée de ma sœur aînée Pauline, et nous nous sommes écrit des cartes, continuellement, pendant trois ans. Je me suis rendu compte à quel point je tenais à elle et combien les sentiments retenus à la mort de ma mère et de ma jeune sœur rejaillissaient sur elle.

Mais elle avait un cancer généralisé, et un jour, elle nous a dit : « J’ai décidé de check out », comme on fait à l’hôtel en payant et libérant la chambre. C’était à la fois drôle et si peu conventionnel. J’ai fondu en larmes. Mais elle ne voulait plus qu’on la torture. Alors nous ne l’avons plus quittée et avons dormi encore une fois tous ensemble sur le sol de la maison médicale. Et quand elle est partie, nous n’avons pas laissé entrer les infirmières. Ce sont ses enfants qui lui ont fait sa toilette et mis une jolie robe. C’est de loin la chose la plus profonde qui me soit arrivée depuis très longtemps. Et ma conscience de la vieillesse s’est accrue.

Vous évoquez souvent une étrange relation avec Dieu.

Je conçois une présence que je ne sais définir. Le sentiment d’une chose bien plus grande que moi, bien plus intelligente, remplie de compassion. Mais devant certains crimes du monde, je ne lui trouve souvent aucune excuse !

Quand vous sentez-vous la plus heureuse ?

Quand je danse ou quand je peins. Lorsque j’arrêterai de chanter, je peindrai.

Vous n’y pensez pas !

Oh si bien sûr ! Et dans un avenir pas si lointain. La voix change, vous savez. C’est un muscle que j’entraîne et travaille assidûment, mais elle n’émet plus les sons que je voudrais, elle ne monte plus dans les aigus comme autrefois. Certains jours, je l’aime encore beaucoup, parce qu’elle reflète cinquante-cinq années à chanter, à être en vie et faire tant de choses. Mais tout passe ici bas…

Propos recueillis par Annick Cojean

En Turquie, le formalisme électoral menace la démocratie

La crise en Turquie l’a confirmé : l’hégémonie de grands partis populistes constitue une menace pour la démocratie.

Abed Charef

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, deux décennies d’hégémonie de la démocratie chrétienne et de ses alliés du centre gauche ont suffi pour faire exploser le système politique italien. L’irruption brutale des brigades Rouges, avec l’affaire Aldo Morro, au milieu des années 1970, a révélé les limites d’un système qui semblait pourtant proche de la perfection.

L’Italie était alors régie par un système politique issu de la lutte contre Mussolini. Avec une élection à la proportionnelle, il promettait une représentation fidèle de la société au sein de différentes institutions. Mais peu à peu, un système miné par les réseaux et la mafia s’est mis en place, annihilant de fait les aspects positifs d’un système électoral irréprochable. Des larges pas de la société s’étaient retrouvés exclus du champ de la représentation, offrant un terrain favorable à des alternatives violentes, en marge des institutions.

Ce modèle italien se retrouve dans de nombreux autres pays, pourtant considérés, sur un plan purement formel, comme des exemples achevés du principe « un homme une voix ». En Afrique du Sud, l’ANC, vivant encore dans l’ombre de Nelson Mandela, est assurée de remporter toutes les élections, pour de nombreuses années encore. En Inde, le Parti du Congrès a maintenu son hégémonie pendant un demi-siècle, et le Parti Révolutionnaire Institutionnel a fait mieux, avec près d’un siècle de pouvoir au Mexique. En Inde, Indira Ghandi et son fils Sanjay sont morts de mort violente alors qu’ils exerçaient le poste de premier ministre, et rares sont les pays aussi violents que le Mexique. L’Afrique du Sud, elle, a vu se développer une violence sociale inouïe, avec une orientation raciste prononcée à l’égard de voisins de pays africains encore plus pauvres.

Le formalisme électoral est insuffisant

Ce que révèle cette dérive confirme deux lacunes majeures du système électoral. D’abord, la démocratie ne peut pas se limiter au formalisme électoral, même quand il est très abouti. L’expression démocratique ne peut pas être conscrite à la domination de la majorité issue des urnes. Il est nécessaire que la minorité -ou les minorités-, puissent exister, s’exprimer, s’accomplir. Prétendre, comme le fait l’ANC en Afrique du Sud, représenter la population noire comme cela pouvait su justifier au cours d’une étape historique précise, le 20ème siècle, n’a plus de sens aujourd’hui. Certes, il y a encore beaucoup plus de pauvres et de déclassés au sein de la population noire que parmi les blancs d’Afrique du Sud. Mais au sein de la population noire, une stratification sociale nouvelle est apparue, et l’hégémonie de l’ANC, au nom de la majorité, ne se justifie plus. Elle risque de devenir un étouffoir pour les autres libertés, et un ghetto qui empêche précisément de dépasser les formes de lutte en vigueur contre l’apartheid.

Par ailleurs, certaines questions ne peuvent être réglées par le nombre. Or, ce sont souvent le plus souvent les questions les plus délicates. On retrouve notamment, dans ce chapitre, celles liées à la langue, à la religion, voire à des minorités étrangères. La tendance dominante au sein de l’opinion est de nier ces différences, de nier les minorités, voire les écraser, alors qu’il s’agit de questions démocratiques centrales, sans lesquelles la cohésion nationale ne peut être envisagée.

Handicaps

En second lieu, l’hégémonie d’un parti majoritaire pendant une longue période étouffe la démocratie, et risque même de la tuer. Des années 1920 à la fin du siècle passé, on ne savait plus si le Mexique était un pays pluraliste ou un pays à parti unique. Plus la composante d’un parti s’élargit, plus il accumule les contradictions internes, avec une tendance à ne pas les laisser s’exprimer publiquement. Le parti majoritaire devient alors le principal handicap à la démocratie.

C’est ce qui est arrivé à l’AKP de M. Recep Erdogan. Sur un plan strictement arithmétique, l’AKP, défini comme islamiste modéré, en fait islamiste conservateur et populiste, a réussi à dépasser les clivages traditionnels qu’on retrouve dans les pays occidentaux. Riches, classe moyenne et membres de couches populaires y cohabitent au nom de l’idéal d’une nation turque mythifiée. En nombre, ils représentent une bonne majorité d’une population de 80 millions d’habitants. Autant que l’Iran ou l’Egypte.

Mais à côté de cette majorité qui se reconnait dans l’AKP, vivent des minorités fortement identifiables. Des kurdes, musulmans mais à l’identité très prononcée, des laïcs héritiers d’un siècle de kémalisme, des élites résolument tournées vers l’Europe, ainsi que de nombreuses minorités de peuples voisins, catholiques, orthodoxes, musulmans chiites ou sunnites autres que hanéfites.

L’armée turque elle-même peut être considérée comme une minorité en Turquie : le pays appartient à l’Otan, une organisation à la technicité très poussée, en avance d’un siècle sur la société turque. Cela a d’ailleurs contribué à moderniser l’armée turque, qui a, à son tour, déteint sur la société. La place de l’armée était d’autant plus important que le pays a pour voisin la Russie, un des deux grands pôles de la période la guerre froide, dont une des grandes ambitions était d’accéder aux mers chaudes à travers le chemin ne plus court, le Bosphore.

Rupture d’équilibres

Dans sa gestion de la Turquie, Erdogan s’est basé sur le seul poids électoral de son parti. Sur un plan strictement démocratique, son attitude peu se défendre. Mais il a négligé l’autre versant de la Turquie, alors que la gestion démocratique impose de se soucier de ce qui ne fonctionne pas, plutôt que de ce qui fonctionne.

Pris dans une sorte de frénésie, il s’est retrouvé dans un engrenage externe qu’il ne maitrisait plus. Au point de rompre les équilibres internes et externes. Attentats islamistes, rébellion kurde, dissidence d’une frange de l’armée, sont autant de signes de la rupture de ces équilibres. Même un habit aussi ample que l’AKP ne pouvait plus occulter le fracas de cette immense cassure.

Ultime satisfaction pour Erdogan : ses deux principaux amis idéologiques, les militaires et les laïcs, ont refusé le putsch.

Tayeb Erdogan, un islamiste enivré par ses victoires

 

Il y a des victoires plus amères que des défaites. Déjouer un putsch qui a fait plus de 260 morts en fait partie.

Abed Charef

Les partisans de Tayeb Erdogan, nombreux en Algérie, sont ravis. Leur champion, s’appuyant sur le peuple turc, a réussi à déjouer un coup d’Etat. Démocratiquement élu, légitime, il s’est appuyé sur la rue pour faire face aux chars, contrairement à d’autres qui ont eu recours aux chars pour réprimer la rue, répètent à longueur de journée les adeptes du nouveau sultan.

Ce nouveau modèle de démocratie séduit. Mais il ne fait pas illusion. Ses supporters sont d’abord ceux qui gravitent autour des Frères musulmans, en Turquie comme en Algérie et sur les grandes chaines de télévision qui, comme Al-Jazeera, a assuré une couverture élogieuse des évènements en Turquie. Les Frères musulmans d’Algérie sont dithyrambiques. Après avoir perdu l’égyptien Morsi, ils n’ont plus qu’Erdogan comme preuve de leur capacité à gérer, en présentant un modèle convaincant.

Ils insistent donc sur le rôle du président turc, sur son charisme et sur sa légitimité comme facteurs essentiels de l’échec de la tentative de coup d’Etat. Ce faisant, ils occultent tout le reste : la Turquie, dans son ensemble, s’est opposée au coup d’Etat, une formule qui n’a plus guère d’adeptes à l’international. Les opposants laïcs, les plus virulents contre Erdogan, ont été les premiers à refuser le coup de force, faisant ainsi preuve d’un remarquable sens politique.

Ambition européenne

Cette rhétorique primaire, mais dont l’usage est de bonne guerre dans ces moments chauds, a l’immense mérite d’occulter les trois mots qui ont fait échouer le coup d’Etat en Turquie: démocratie, laïcité et institutions. L’armée, institution centrale au sein de l’Etat turc, a refusé d’entrer dans une logique factieuse. Elle a rapidement coupé les branches pourries, celles des putschistes, pour rester dans la légitimité institutionnelle. Ce faisant, elle a respecté le choix démocratique des Turcs, avec tout ce que mot comporte comme ambigüités chez les islamistes, aussi bien chez les salafistes que chez les frères musulmans. Les islamistes de l’AKP, héritiers du rite le plus tolérant -le hanéfite-, mélangé à un siècle de laïcité, sont très éloignés de ce qu’on peut observer chez les islamistes algériens, de Ali Belhadj à Bouguerra Soltani.

A cela, il faut ajouter un acteur facteur, que les adeptes d’Erdogan occultent systématiquement : la Turquie est un Etat officiellement laïc. Ce volet de la constitution turque a joué un rôle central pour faire échec au coup d’Etat. Pour le commandement de l’armée comme pour la haute administration et l’élite politique, la référence suprême n’est pas dans le prêche de l’imam du coin ou dans la fetwa d’un quelconque Cheïkh Chemseddine ; le modèle auquel aspire encore la Turquie est clairement le modèle européen. De fait, tout ce que fait la Turquie depuis un quart de siècle se situe dans cette perspective là : comment organiser le pays selon le modèle qui a permis à l’Europe de devenir ce qu’elle est.

Erdogan à contre-courant

Le discours populiste d’Erdogan ne fait guère illusion. Certes, l’homme peut avoir de l’ambition pour son pays, voire même envisager de restaurer un empire qu’il estime digne de l’histoire de la Turquie. C’est son droit. Sa pratique politique montre cependant qu’il accumule les échecs.

Il a d’abord mené son pays à une hausse des tensions internes et externes, avec l’apparition d’une série de fractures qui rendent la gestion du pays précaire. Il a mené une guerre contre la Syrie, une autre contre Daech, il a rallumé la tension avec la Russie et Israël avant de faire machine arrière, et ravivé la tension sur les fronts kurdes. Tout ceci ne pouvait rester sans effet sur la cohésion interne du pays. A ce titre, la tentative de coup d’Etat est plus le révélateur de ces tensions, une sorte de rupture d’équilibres, qu’une volonté de mettre fin à l’ordre constitutionnel en vigueur.

La réaction d’Erdogan au lendemain de la tentative de coup d’Etat a aussi montré un mode de gestion intempestif. Il promet des sanctions à tous bouts de champ, et licencie magistrats et gradés de l’armée par dizaines. Il met son autorité au-dessus de la loi. C’est dans cette même logique qu’il avait voulu adapter la constitution à ses propres ambitions, en passant d’un régime parlementaire à un régime présidentiel.

Gourou et adversaire politique

L’échec d’Erdogan apparaitra aussi sur deux autres volets, peu visibles aujourd’hui. Au lendemain du putsch, il a tenté de mettre en accusation un ancien allié, Fethullah Gullen, pourtant exilé aux Etats-Unis. Erdogan a ainsi préféré situer le conflit sur le terrain du complot, dans un monde opaque, plutôt que sur le terrain politique et économique. Il veut montrer qu’il n’a pas pour rival un homme porteur d’un projet politique différent -européen, laïc, impérial, hégémonique, peu importe-, mais un une sorte de gourou installé à la tête d’une constellation de zaouïas et d’ONG. Erdogan ne veut pas voir que la secousse qui a ébranlé son pays a ses racines en Syrie, en Irak, dans le Kurdistan, dans ses relations à Daech ou à la Russie, à Chypre, ou dans son projet d’intégrer l’Europe. Il limite la crise à une vision rudimentaire, le pouvoir maléfique d’un obscur homme de réseau reclus aux Etats-Unis.

Le second terrain qui cache l’échec d’Erdogan est l’hégémonie de son parti, l’AKP. Quand une formation populiste de ce type devient aussi tentaculaire, elle a tendance à nier ses propres contradictions, tout en niant les aspirations des autres minorités. Erdogan pense que l’AKP est une formule magique qui résout tous les problèmes du pays. En fait, c’est une machine qui verrouille la vie politique du pays. Jusqu’à ce que cela explose.

L’honneur de Yacef Saadi

Au crépuscule de sa vie, Yacef Saadi est encore contraint de défendre son honneur, dans un pays ravagé par le révisionnisme.

Abed Charef

Yacef Saadi n’a pas la côte. Cet homme dont le nom est, avec ceux de Hassi Ben Bouali et Ali La Pointe, étroitement associé à la résistance dans la Casbah, fait l’objet d’une une incroyable suspicion, alors qu’il est supposé être l’un des héros de la Bataille d’Alger. Au crépuscule de sa vie, il en est encore à expliquer, à fournir des preuves, à essayer de convaincre, à tenter de laver l’infamie et à préserver son honneur. En être réduit à ça, après avoir affronté les parachutistes français en pleine guerre d’Algérie, révèle une fin bien triste pour une génération qui gère décidément très mal sa sortie.

Pourtant, rien n’aurait du entacher la réputation et le parcours de Yacef Saadi. L’homme était là au moment où il faut. Il a fait ce qu’il fallait pour l’Algérie. Il a mis un talent exceptionnel d’organisateur au service de la révolution, dans un moment crucial.

Il n’a jamais prétendu être un analyste politique ou un décideur. Ce n’tait pas un chef de la révolution, mais un maillon intermédiaire, sur qui se sont focalisés les projecteurs à un moment précis de l’histoire. C’était un homme de réseaux, au sens large. Il les a mis en place, élargis, exploités au maximum des possibilités de l’époque, pour organiser des attentats ou protéger des dirigeants de la révolution, peut importe. Quant aux choix politiques et les aux grandes décisions, ils ne relevaient pas de son ressort.

Tirs croisés

Cette fois-ci, c’est la parution de l’édition française du livre de Ted Morgan, « Ma Bataille d’Alger », qui met Yacef Saadi dans une situation délicate. Ted Morgan va loin. Il n’hésite pas à affirmer que Yacef Saadi a donné Ali La Pointe, Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi et Petit Omar, qu’il a révélé leur cache aux agents de l’armée coloniale pour sauver sa peau. C’est une infamie, mais dans un pays qui a appris à vivre aussi bas, cela laisse des traces.

Cette lecture de l’histoire revient de manière récurrente. Au-delà de la personne de Yacef Saadi, elle a porté atteinte à des personnalités prestigieuses, indépendamment de ce qu’on peut penser d’elles. Elle charrie une sorte de révisionnisme qui pousse à douter de tout ce que la révolution a pu créer comme grandeur. Yacef Saadi ? Un traitre. L’armée des frontières ? Des planqués assoiffés de pouvoir. Les trois B ? Un groupe de comploteurs professionnels. A se demander qui a organisé la guerre de libération, qui l’a dirigée, qui l’a faite et qui a réussi à la mener à l’objectif ultime, l’indépendance. Il est vrai aussi que le personnage Yacef Saadi prête le flan à ce genre d’attaques. Lui-même a fait des déclarations indignes concernant d’autres moudjahidine et, surtout, de moudjahidate, comme Zohra Drif et Luisette Ighil Ahriz.

Inattaquable

Malgré toutes ses erreurs récentes, rien ne justifie la cabale contre Yacef Saadi. Celui-ci est protégé par les règles mises en place par le FLN-ALN. Une des plus célèbres recommandait au militant arrêté et fait prisonnier de tenter de tenir pendant vingt quatre heures, voir quarante huit heures, pour laisser le temps à ses différents contacts de couper les ponts. De l’autre côté, les militants étaient tenus de mettre en quarantaine quiconque était arrêté par l’appareil répressif colonial, jusqu’à ce qu’une décision soit prise le concernant.

Qu’il soit libéré ou qu’il s’évade, la règle était stricte : rien ne garantissait qu’un homme, aussi aguerri soit-il, résiste après un passage entre les mains des tortionnaires. Préserver la révolution imposait des attitudes dures, parois limite, mais elles étaient nécessaires. Car en face, il y avait un système colonial redoutable, capable de tous les coups tordus. Il ne fallait laisser aucune brèche.

Yacef Saadi a été arrêté le 24 septembre 1957. Ali La Pointe et ses compagnons sont morts le 8 octobre. Militants aguerris, ils savaient que Yacef Saadi, après son arrestation, pourrait être torturé, mis au secret, manipulé, faire l’objet de chantage. Un homme seul, aussi fort soit-il, ne peut tenir face à l’appareil répressif d’un Etat colonial. Entre les mains de la police coloniale, un homme n’est plus responsable de ses actes.

Les précautions de base devaient forcément les amener à cette conclusion : couper le contact avec Yacef Saadi, et éviter les lieux qu’il pouvait connaitre. Le reste, c’est une question de destin. Celui de Ali La Pointe, Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi et Omar Yacef fut grandiose.

Sellal explose le concept de bonne gouvernance

 

Un gouvernement est supposé apporter des solutions. En Algérie, il crée des problèmes. Echantillons.

Abed Charef

Il y a deux ans à peine, les entreprises et administrations publiques étaient destinataires d’une circulaire du premier ministre Abelmalek Sellal, les sommant de mettre à la retraite le personnel qui a atteint l’âge de 60 ans. Pour le gouvernement, qui nageait alors dans l’abondance financière, il s’agissait de pousser vers la sortie le personnel en fin de carrière, pour dégager des postes de travail en faveur des jeunes, dont une partie importante se plaignait du chômage. Une analyse simpliste, pour ne pas dire primaire, voulait qu’un mouvement mécanique au sein de la population -faire sortir les uns du tunnel du monde du travail pour en faire entrer d’autres- pouvait atténuer la pression qui s’exerçait sur l’offre d’emploi.

L’application mécanique de cette décision, selon une méthode bureaucratique, a débouché sur trois dérives majeures. Elle a d’abord mis à la retraie forcée de nombreux travailleurs qui n’avaient pas atteint 32 années de cotisation et qui voulaient poursuivre leur carrière professionnelle. Ceux d’entre eux, qui étaient près de la retraite et avaient un salaire correct, s’en sortaient relativement bien, mais d’autres se sont retrouvés avec des pensions misérables.

Les entreprises ont aussi brutalement perdu une partie de leur encadrement, alors qu’il s’agissait précisément d’un personnel qui avait cumulé un maximum d’expérience. Les chefs d’entreprises ne s’y sont pas trompés. Beaucoup n’ont pas hésité à reprendre ces nouveaux retraités sous une autre forme, notamment comme consultants.

La caisse de retraite menacée

Une autre faute managériale a été commise : les caisses de retraite se sont brutalement retrouvées avec un gonflement considérable du volume de pensions à verser aux retraités. Un pétrole à plus de cent dollars offrait des ressources financières pour répondre à cette demande, mais le retournement du marché pétroler a brutalement plongé le gouvernement dans une situation inextricable. Il n’a plus les ressources pour financer le déficit des caisses de retraite.

Il fait aussi un autre constat d’échec : la mise à la retraite forcée d’une partie du personnel n’a pas permis de dégager des postes de travail en nombre suffisant. Pour deux raisons. Les entreprises et administrations, en sureffectif, ont simplement profité de l’aubaine pour dégraisser. Ensuite, le personnel à recruter n’avait pas la qualification et l’expérience de ceux qui quittaient l’entreprise ; d’où une dégradation de la qualité d’un management qui était, dès le départ, approximatif.

Face à cette dure réalité, le gouvernement tente un rétropédalage, alors que sa marge est très étroite. Il veut, cette fois-ci, agir dans deux directions, mais toujours dans la précipitation. D’une part, il veut supprimer la retraite proportionnelle, et d’autre part, il veut retarder l’âge du départ à la retraite. L’inverse de ce qu’il faisait il y a peu.

Légèreté

Dans l’absolu, ce nouveau choix sur l’âge de la retraite peut être défendu, avec quelques aménagements. Mais est-il possible de faire confiance à un gouvernement qui fait une chose et son contraire ? Comment les mêmes hommes peuvent-ils prendre des décisions aussi graves avec tant de légèreté, sans rendre de comptes ?

Sur le fond, cet amateurisme du gouvernement constitue, désormais, un danger et une menace pour le pays. Ses décisions à l’emporte-pièce, non étudiées, non réfléchies, prises sous la pression de la conjoncture, avec une légèreté qui frise l’irresponsabilité, discréditent des choix qui, en d’autres temps, auraient parfaitement tenu la route.

Détruire ses propres atouts

C’est l’occasion d’évoquer de nouveau les hydrocarbures non conventionnels, une carte que le gouvernement a lamentablement détruite à cause d’erreurs graves à ce niveau de la décision. Cette affaire avait été déclenchée par trois constats simultanés : la production algérienne d’hydrocarbures semblait inexorablement vouée au déclin à partir de 2008 ; un boom du gaz de schiste était enregistré aux Etats-Unis ; et l’Algérie était créditée des troisièmes ou quatrièmes réserves mondiales. Comme l’Algérie avait besoin d’une forte production pour assurer la poursuite des exportations et la satisfaction d’une demande interne en plein boom, l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels apparaissait comme une option à envisager, indépendamment de la polémique qui entourait la question.

Comment le gouvernement s’y est pris ? Par le mensonge et la dérobade. Il a alterné dribbles, mépris, manipulation et menaces. Au total, une série de fautes qui ont transformé l’exploitation du gaz de schiste en une sorte de menace majeure pour le pays. C’est, du moins, ainsi que l’opinion l’a perçue. L’inévitable s’est alors produit : un vaste mouvement de contestation s’est développé dans la région de In-Salah, bénéficiant de la sympathie ou du soutien de nombre d’Algériens.

Façade apparente

Les manifestants avaient raison de se méfier. Ils avaient été suffisamment bernés pour perdre con fiance. Ils ne considéraient plus le gouvernement comme assez crédible sur une question aussi cruciale. Le pouvoir lui-même a fini par le reconnaitre et d’abdiquer: les interlocuteurs traditionnels de la population -ministère de l’énergie, personnel politique, wali, etc.- étaient tellement discrédités qu’ils ont été éconduits. Et c’est l’armée qui a été chargée de ramener la sérénité. Le chef de la 6ème région militaire lui-même s’est déplacé sur les lieux pour prendre langue avec les manifestants et tenter de désamorcer la crise.

Mais cela n’efface pas la faute. Bien au contraire, ces deux exemples montrent que le gouvernement est devenu source de problèmes, comme le montre l’affaire des retraites ; et quand il dispose de certaines solutions, il s’y prend de telle manière qu’il détruit ses propres atouts, comme il l’a fait avec le gaz de schiste.

Une précision tout de même : ce n’est pas le gouvernement qui est en cause, auquel cas il suffirait de le changer. En fait, c’est le système de gouvernement qui est en cause. Et même si M. Sellal a réalisé des miracles en termes de mauvais choix, il n’est que la façade apparente de cette machine destructrice qui gère le pays.

Malgré le Brexit, l’Europe reste un modèle pour le Maghreb

 

L’Europe a allié projet économique et construction politique. Un parcours ambitieux, et un bilan probant, malgré le Brexit.

Abed Charef

Avec seulement sept pour cent de la population de la planète, l’Europe génère un quart du PIB mondial, et près de 20% du commerce international. Son produit intérieur brut représente toujours près de trois fois celui de la Chine, avec une population équivalant au tiers de celle de l’Empire du Milieu.

Pour l’Algérie, l’Europe représente le premier partenaire économique. Le commerce extérieur reste largement dominé par les échanges avec l’Europe : 49% des importations, mais surtout 68% des exportations, se font avec des pays de l’Union européenne.

A ces flux économiques, ont peut ajouter que les rois quarts des Algériens installés à l’étranger se trouvent en Europe. C’est dire que ce qui concerne l’Europe a un impact immédiat sur l’Algérie. Simple constat : après le Brexit, ce référendum ayant abouti à la décision de la Grande Bretagne de l’Europe, les bourses ont chuté, entrainant avec elles le prix du pétrole, ce qui a une répercussion immédiate que l’Algérie.

L’impact de ce référendum sur l’économie mondiale, avec un risque de récession, sera directement ressenti en Algérie. Dans un marché pétrolier qui se rapproche difficilement de l’équilibre, la moindre information sur une stagnation économique coûte très cher à l’Algérie en termes de revenus extérieurs. A l’inverse, un redémarrage de l’économie mondiale peut faire grimper les prix du pétrole, et donc une amélioration des recettes extérieurs du pays.

Une construction politique

Ces fluctuations économiques et financières, avec leurs courbes, leurs chiffres et les différentes hypothèses envisagées, sont étudiées à la loupe par les grandes bourses financières. Elles hantent les économistes, et empêchent financiers les financiers de dormir.

Pourtant, le Brexit, qui va bouter la Grande Bretagne en dehors de l’Europe, est d’abord un acte politique, et c’est à ce titre qu’il a choqué l’opinion européenne, y compris les Britanniques. En votant majoritairement une séparation avec l’Europe, le Royaume-Uni met fin à une expérience d’un demi-siècle de construction européenne, et menace d’envisager un détricotage, qui semble toutefois exclu dans l’immédiat.

En lui-même, le Brexit soulève trois grandes remarques. La première concerne l’œuvre européenne : malgré ses nombreuses tares, l’Europe reste la plus grande construction, la plus complexe et la plus innovante des temps modernes. Grâce à l’Europe, ce continent, hors Balkans, n’a pas connu de conflit depuis la seconde guerre mondiale.

Même si elle a commencé par le charbon et l’acier, pour aller ensuite à un marché commun, l’Europe est d’abord une construction politique qui a permis d’éviter les guerres. Elle a créé une dynamique politique et économique qui s’est nourrie d’elle-même pendant un demi-siècle, au point de réussir à intégrer, en deux décennies, l’ancienne Europe de l’Est, après avoir assuré la modernisation très rapide du Portugal et de l’Espagne. Pour un continent qui a provoqué deux guerres mondiales, le résultat est largement probant. Particulièrement quand on le compare au projet Maghreb.

Une matrice désuète

C’est de là peut-être que vient la seconde remarque concernant l’Europe : elle a été conçue d’abord pour gérer les douleurs du passé et éviter qu’elles ne se répètent. Les hommes politiques qui ont façonné et porté l’Europe jusqu’au tournant du siècle avaient tous pour matrice politique la seconde guerre mondiale. Ils ont vécu dans un monde qui n’avait ni internet, ni la crise des migrants. Les paradis fiscaux avaient un côté exotique, et les marchés financiers n’avaient pas atteint leur puissance actuelle.

L’Europe est apparue désarmée que face aux problèmes nouveaux et aux crises les plus aigues, particulièrement quand celles-ci ont été amplifiées les urgences médiatiques. Incapable de trouver une réponse consensuelle à l’échelle européenne, elle a d’ailleurs cédé face aux pays, qui ont repris la main.

En avançant, l’Europe a généré un autre problème : elle est devenue une construction d’élites qui lui sont acquises. Lors du référendum sur le Brexit, les élites ont d’ailleurs voté en force pour le maintien au sein de l’UE, alors que le « peuple » a voté pour le Brexit. En outre, derrière les vocables comme « bureaucratie de Bruxelles » ou « directives européennes », se cachent en fait des entités ou des règles de haut niveau, qui ont permis à ce continent d’établir des normes de qualité exceptionnelles. Concrètement, l’Europe a tiré tout le monde vers le haut.

Les pauvres se déchirent entre eux

A l’exception des Européens d’en bas? Peut-être. Le discours ambiant le répète à satiété. L’Europe manque de ressources démocratiques, dit-on. Elle fonctionne en vase clos, entre experts et fonctionnaires pas assez légitimes. Des décisions antipopulaires sont prises au nom de l’Europe.

Il y a une part de vérité dans ces affirmations, mais c’est le discours d’extrême droite et populiste qui a imposé cette vision. Il l’a amplifiée à tel point que l’Europe est devenue un épouvantail évoluant sur un terrain miné par le racisme et la xénophobie. Car si l’Europe a pris un virage libéral, avec une forte présence des choix dictés par les grandes entreprises et la grande finance, elle reste aussi l’un des espaces les plus démocratiques du monde.

Dans cet espace, les éléments les plus vulnérables sont prêts aux pires excès. Particulièrement en période de doute ou de crise. Face aux migrants, à la crise économique, à l’incertitude du lendemain, la recette classique s’impose : le problème c’est l’autre. L’étranger. On lui interdit d’entrer, on l’expulse, ou on le quitte.

Mais pour une fois, l’autre, l’étranger, c’est l’Européen.

Derrière l’incompétence, la corruption

Un pouvoir en miettes offre une large autonomie aux groupes et lobbies. Et un terrain favorable à la corruption.

Abed Charef

Dans une Algérie où les institutions reculent au profit de l’informel, la gestion des affaires du pays se fait par à-coups, dans une sorte de chaos plus ou moins organisé. Il n’est, à priori, jamais facile de savoir dans quelle direction un conflit va être tranché, ni quelles décisions seront prises face à une situation donnée, tant les attitudes des uns et des autres sont contradictoires, y compris au sein du gouvernement et dans l’administration. Pourtant, toutes les décisions, aussi opaques soient-elles, obéissent toujours à une logique bien précise.

L’affaire de la coupure de l’internet lors du bac 2 offre un exemple édifiant. A priori, la mesure semble absurde. Au sein de l’administration, on estime que la cause de la fraude est à rechercher dans le manque de crédibilité de différentes structures qui gèrent l’opération, et dans l’absence d’éthique chez les candidats et leurs proches. En tout état de cause, elle n’est pas dans l’internet, qui ne fait qu’amplifier un problème né ailleurs. En outre, dans les milieux des TIC, on fait valoir que bloquer ou entraver la connexion internet n’a pas d’impact, tant les solutions alternatives pour contourner le blocage sont nombreuses et faciles à mettre en œuvre.

Comment, dès lors, admettre que deux ministres puissent s’allier, pour recourir prendre une mesure aussi peu efficace, mais si décriée? Comment une ministre des TIC peut-elle aller jusqu’à menacer ceux qui recourent aux VPN, ces fameux routeurs qui permettent de contourner le blocage de l’internet? Face à une telle énormité, l’incompétence n’explique pas tout, d’autant plus que les deux ministres en question, Mme Nouria Benghabrit et Houda Feraoun, passent pour des spécialistes dans leurs domaines respectifs.

Logique sécuritaire

La réponse doit donc être cherchée ailleurs, tout comme les objectifs de la décision. Et comme souvent en Algérie, quand aucune réponse rationnelle ne s’impose, il faut creuser du côté sécuritaire. Depuis des années déjà, le bac a progressivement basculé, quittant le terrain pédagogique pour se transformer en opération sécuritaire. L’examen de cette année pouvait constituer une occasion unique pour expérimenter une opération de blocage partiel ou total de l’internet, en prévision de situations exceptionnelles. Et quand on voit la situation économique et sociale du pays, et les réponses apportées par le gouvernement, force est de constater que le pouvoir a intérêt à se préparer à faire face à une éventuelle explosion.

Vue sous cet angle, la décision de bloquer l’internet prend tout son sens. Elle est en cohérence totale avec les pratiques d’un pouvoir sécuritaire : celui-ci place l’impératif de l’ordre avant les soucis pédagogiques, les besoins de l’économie ou le bien-être des citoyens. Cette fraction du pouvoir agit sur son terrain, où elle dispose d’une large autonomie pour imposer ses points de vue, empiétant sur le terrain des autres.

Cette hégémonie comprend des secteurs qu’on ne soupçonne même pas. Pourquoi l’équipe nationale de football joue au stade Tchaker de Blida et non au 5 juillet à Alger? Parce que le stade de Blida offre plus de facilités pour gérer la foule. Pourquoi la Ligue de football professionnelle (LFP) prononce autant de matches à huis-clos, alors que la mesure est si décriée, tant elle tue l’âme du football? Parce que ça facilite la gestion sécuritaire des matches, nous confie un connaisseur des arcanes du football.

Incohérence?

Sur un autre registre, on apprend que le patron de la société Ness Prod, qui a acheté le groupe Al-Khabar au profit de M. Issaad Rabrab, a été longuement entendu par les services de sécurité. Là, il s’agit d’un autre centre de pouvoir, obéissant à une autre logique. Il est si puissant qu’il fait agir ministres, juges, avocats, etc. Il agit parfois en coopération avec d’autres centres de pouvoir, mais parfois sans eux. C’est ce qui explique que certains hauts responsables sont parfois désarmés face à des situations imprévues : ils ne savent pas quelle est la réponse du pouvoir, car un cloisonnement assez compact peut séparer différents cercles.

Ceci est tout aussi valable quand le pouvoir veut manifester sa puissance face à ce qu’il considère comme des menaces venant de sa propre périphérie. Ainsi, lorsque le gouvernement s’est trouvé submergé par les importations de véhicules, il a procédé de la même manière, mais pour aller dans une autre direction. Il a chargé un pan du gouvernement de diviser les importations par trois. Peu importe que cette action ne cadre pas avec ce que font d’autres ministres. Le résultat a été atteint, y compris en provoquant la colère d’un puissant lobby et en réduisant une activité qui commençait à se structurer.

Dispersion

Tout ceci donne de l’Algérie une image peu séduisante. Le pouvoir est dispersé entre une multitude de pôles, plus ou moins autonomes, gérant des pans de l’économie et de la vie politique. Aucun d’entre eux n’a de comptes à rendre au voisin. Il y a une seule règle d’obéissance, vers le haut.

Mais contrairement à une idée répandue, selon laquelle le pouvoir fait n’importe quoi, toutes ses décisions correspondent à une logique précise, et visent à la satisfaction des intérêts d’un groupe ou d’un lobby. Quitte à ce que le gagne ce lobby gagne un dollar et fasse perdre à l’Algérie deux dollars. En ce sens, un mauvais choix économique est souvent présenté comme une preuve d’incompétence, alors qu’il a une explication très rationnelle, voire primaire : une affaire de corruption. Pourquoi les experts d’un même ministère achètent un produit pour un milliard de dollars, puis achètent le même produit pour deux milliards de dollars? Pourquoi signent-ils un contrat pour le double de sa valeur réelle ? Ils ne sont pas incompétents, ils ont simplement touché une commission.

Ils le font à cause de l’absence d’un pouvoir suffisamment légitime pour imposer le respect de la loi et des règles économiques ; à cause de l’absence d’un pouvoir capable de sanctionner les fautes.

L’économie algérienne peut se passer de la modernité

 

L’économie algérienne a survécu à une coupure de l’internet. Signe de vitalité ? Non, d’archaïsme inquiétant.

Abed Charef

Quand la crise de 2008 avait déstabilisé l’économie mondiale, M. Abderrahmane Benkhalfa, alors délégué général de l’ABEF (association des banques et établissement financiers), avait affirmé que l’Algérie ne serait pas touchée. Cette protection lui était offerte par l’absence de connexion entre l’économie algérienne et l’économie mondiale. Très satisfait des orientations du président Bouteflika, grâce auxquelles l’Algérie avait réussi, selon lui, à préserver son autonomie, M. Benkhalfa mettait en avant les avantages de cette démarcation, nette, entre l’Algérie et le monde. Ressembler à la Corée du Nord ne semblait guère le gêner.

Depuis, le monde a appris à mieux gérer les crises, ou, au moins, à en atténuer les effets. Mais l’Algérie n’a guère évolué. Elle continue à se protéger en verrouillant, en isolant, en fermant ou en coupant. Preuve en est offerte par Mme Houda Feraoun, ministre des TIC, qui a avalisé la décision de couper l’internet pour empêcher la fraude au bac. Par cette attitude, Mme Feraoun a admis, de facto que l’Algérie peut se passer de la toile. De plus, ni elle, ni la ministre de l’Education, Mme Benghabrit, n’ont assumé publiquement la décision, comme elles n’ont pas jugé nécessaire d’en fixer la durée, ni les modalités réglementaires. Ce qui a fait dire à M. Ali Kahlane, président de l’Association des opérateurs télécoms alternatifs, que la décision est illégale.

Les plus performants sont pénalisés

Les critiques contre la décision de couper l’internet sont si nombreuses qu’elles révèlent, chez ceux qui l’ont prise, un véritable mépris envers le citoyen et le consommateur. Couper délibérément l’internet constitue une sorte de prime à la médiocrité. Ce sont en effet les entreprises les plus modernes qui ont recours à la toile. Les compagnies travaillant à l’ancienne, en utilisant des méthodes traditionnelles, ne sont pas concernées.

Dans certains métiers, le travail sur internet est devenu basique. Peu de journalistes regagnent leurs rédactions, par exemple, après avoir assisté à un évènement. Ils transmettent tout par internet. La plupart des entreprises de conception les plus dynamiques (communication, architecture, bureaux d’étude, etc.) ont également mis en place un système de travail basé sur l’autonomie des personnes et des équipes, nécessitant peu de présence physique au bureau. Ce sont donc les entreprises les plus créatives qui sont ainsi pénalisées.

Les banques internationales travaillent, elles aussi, systématiquement par mail. Une bonne partie du négoce a également été transféré vers l’internet. Cela semble si évident qu’égrener ainsi les secteurs les plus connectés donne l’impression qu’on veut prouver l’évidence !

Peu de production, beaucoup de consommation

On ne peut faire l’injure à Mme Feraoun de penser qu’elle ignore cette évolution de fond de pans entiers de l’économie. Elle est même chargée, au sein du gouvernement, de promouvoir l’internet, d’en assurer l’expansion, à la fois comme support aux autres activités, mais aussi comme secteur économique à part entière.

Tous les acteurs du secteur font d’ailleurs le même constat. Très en retard en matière de TIC, l’Algérie doit impérativement accélérer pour ne pas être trop distancée, disent-ils. Ils ont accueilli avec scepticisme les arguments récurrents de l’administration pour justifier ce retard -nécessité de mettre sur pied une infrastructure adéquate-, mais ils n’ont jamais admis le déficit effrayant en contenu. Depuis que Moussa Benhamadi était ministre des TIC, était d’ailleurs apparu un discours sur la nécessité de développer le contenu. Y a-t-il une évolution depuis? « Très peu », affirme un spécialiste, soulignant que « comme pour le reste de l’économie, on importe plus de 90% de la consommation. De plus, non seulement « on fabrique peu de contenu, mais on le stocke à l’étranger », affirme M. Aberrafik Khenifsa, directeur de la revue spécialisée ITMag.

Consolation

Avec un tel tableau, il était inévitable d’en arriver à une situation très algérienne : l’internet, qui offre des solutions fabuleuses dans tous les pays du monde, s’est transformé en problème en Algérie. La révolution des TIC, qui est en train de changer la face du monde, est perçue comme une menace en Algérie. Comme la démocratie, le pluralisme, l’économie numérique, ce qui fait avancer d’autres sociétés se transforme en boulet.

Mais ce qu’il y a de pire dans cette affaire peut se résumer en deux points. Mme Feraoun est jeune, belle, elle a un look moderne, elle est spécialiste des TIC : autant de facteurs qui devraient la pousser à promouvoir des solutions modernes en situation de crise. Dans cette affaire, elle s’est comportée comme n’importe bureaucrate, ou comme n’importe quel adjudant. Confrontée à une épreuve, elle n’a pas cherché dans l’innovation, mais dans les vieux réflexes.

De plus, en coupant l’internet, on ne résout même pas la fraude, on se contente juste d’en éliminer un. Ce n’est pas l’internet qui provoque la triche au bac, c’est le non respect des règles et procédures, ainsi que la non observation de l’éthique et de la morale dont devraient faire preuve les fonctionnaires.

Seul réconfort dans cette affaire: l’économie algérienne survivra à la coupure de l’internet parce que c’est une économie archaïque, mal organisée, très en retard, déconnectée et peu performante. Mais est-ce là un sujet de réconfort?

Quand l’urgence économique occulte l’impasse politique

 

Les mesures concrètes pour réformer l’économie commencent à se dessiner. Mais sans accompagnent politique, elle se transforme en une sérieuse menace pour le pays.

Abed Charef

« Travailler moins, est-ce vivre mieux? ». La question a été posée mercredi 15 juin, lors de l’épreuve de philosophie, dans le cadre de l’examen du bac, en France. Cette même question est d’une brûlante actualité en Algérie, où l’âge du départ à la retraite fait débat. Pour ou contre l’augmentation des cotisations, et donc l’allongement des années de travail, les avis divergent, comme sur d’autres sujets.

Pourtant, la suppression de la retraite anticipée avant l’âge de soixante ans semble constituer une mesure raisonnable. Elle peut parfaitement être défendue, aussi bien sur le plan économique qu’éthique. Elle éviterait de se trouver avec des retraités qui n’ont pas encore atteint la cinquantaine, qu’il s’agisse de vrais retraités ou de personnes se recyclant dans le travail au noir. Elle permettrait aussi au monde du travail de conserver des gens qui ont accumulé une grande expérience,  tout en étant

Pour les travailleurs exerçant un métier pénible, dangereux, la loi doit évidemment offrir des portes de sortie raisonnables. La société doit exprimer sa solidarité avec eux, en ouvrant des options nécessaires pour prendre en charge les plus fragiles et soulager la douleur des plus vulnérables. Car avant tout, la retraite est l’expression la plus élaborée de la solidarité entre générations.

Solidarité avec les sans revenu

Dans le même ordre d’idées, le recul de l’âge de la retraite est un choix tout à fait défendable. La retraite à 60 ans a été conçue pour une société où l’espérance de vie atteignait à peine la soixantaine. Aujourd’hui, l’espérance de vie en Algérie, la plus élevée d’Afrique, se situe autour de 75 ans. En 2015, elle était de 77.5 ans pour les femmes et 73.8 ans pour les hommes.

Repousser l’âge de la retraite peut facilement se concevoir, mais en agissant de manière graduelle, avec concertation et débat, sur la base d’études sérieuses, avec des projections précises sur les vint années à venir. Plutôt que d’aller vers une augmentation brutale, il serait préférable d’étaler le changement sur une décennie ou plus, avec une certaine flexibilité au départ. Après tout, il y a des gens qui veulent travailler au-delà de soixante ans, parce que pour eux, le travail n’est pas seulement une source de revenu, mais un accomplissement, une sorte de mission. Ou parce que, plus simplement, ils n’ont pas envie de se retrouver en tête à tête avec leur épouse à la maison…

Toujours sur le terrain de la solidarité, il devient nécessaire d’établir une forme de solidarité avec les personnes de plus de 65 ans, sans revenu. Ceci est particulièrement valable pour des femmes âgées, sans ressources, généralement analphabètes et totalement dépendantes. Leur assurer une sorte de revenu minimum qui couvrirait quelques besoins élémentaires leur permettrait de vivre dans la dignité.

Révision des prix

Sur un autre terrain, il n’est pas déraisonnable de dire que le prix du carburant doit être revu. Actuellement, le consommateur algérien paie un quart de la valeur réelle du prix du litre d’essence sur le marché international. La subvention couvre 75% du prix. Il serait plus logique que la subvention couvre un quart, et que le consommateur paie 75%. Une telle mesure aurait de multiples avantages, que les économistes ont eu tout le loisir de détailler : économie d’énergie, moins de pollution, réorientation des transports vers le collectif, développement des énergies renouvelables, etc.

Les spécialistes des énergies renouvelables savent aussi que la subvention très forte de l’électricité empêche, indirectement, de développer les énergies alternatives. Selon un schéma maintenant connu, et vulgarisé par des institutions comme la Banque Mondiale, la subvention provoque des distorsions économiques qui finissent par entraver la production et l’innovation.

Ce qui est valable pour le carburant l’est aussi pour tout un tas d’autres produits. Le pain par exemple. Là, on peut affirmer que le prix du pain est une source directe de gaspillage. C’est d’autant plus intolérable que l’Algérie est l’un des plus grands importateurs de céréales au monde. Importer des céréales qui finissent dans la poubelle, ou fabriquer du pain qui finit comme aliment du bétail, est totalement inadmissible.

Réforme globale

Toutes ces mesurent ne constituent pas un catalogue d’idées ultra-libérales prônées par un parti de droite. Il s’agit plutôt de mesures de rationalisation de l’économie et de préservation des équilibres sociaux. Même si elles sont médiatisées par des think tanks plutôt libéraux, des organisations patronales très à droite, et des lobbyistes travaillant pour les grosses entreprises, ces mesures relèvent du bon sens. Mais elles ne peuvent pas être mises en œuvre par un gouvernement dans lequel deux ministres ont été cités dans des affaires de corruption. Elles ne peuvent être lancées et exécutées par des ministres qui demandent aux Algériens de faire plus d’efforts pendant qu’eux transfèrent, directement ou à travers des proches, de l’argent à l’étranger.

Dans un pays où des décisions de transfert de fortunes immenses sont signées, la nuit, au profit d’oligarques, il est indécent de demander à ceux qui sont au bas de l’échelle sociale de faire le moindre effort. Quand le ministre du commerce lui-même reconnait que 30% des devises exportées le sont de manière illicite, il est impossible de demander au citoyen de payer l’essence à son véritable prix. Ce qui signifie que les mesures techniques envisagées pour réformer l’économie ne mèneront qu’à l’émeute si le pouvoir qui veut les appliquer ne s’engage pas auparavant dans plus de transparence, d’Etat de droit, de légitimité, d’éthique. Ce qui revient à dire que la réforme de l’économie peut se transformer en une menace sérieuse si elle n’est pas précédée, ou accompagnée, d’une réforme politique d’envergure.

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