L’impossible décollage de l’économie algérienne

Le FMI revoit à la baisse ses prévisions pour l’économie algérienne en 2015. Il confirme que le modèle actuel empêche la relance.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 21 avril 2015)

Tout ça pour ça ! Malgré tous les budgets d’équipement et les investissements consentis, l’Algérie ne réalisera qu’une croissance de 2.5 % en 2015, selon les prévisions du FMI. En révisant ses prévisions antérieures, qui prévoyaient initialement une croissance  de 4%, le FMI confirme que l’économie algérienne est structurellement incapable de donner de bons résultats, malgré les atouts qu’elle détient, les investissements énormes engloutis depuis une décennie, et le discours rassurant sur une volonté de diversifier l’économie algérienne. Les budgets faramineux consacrés au développement apparaissent dès lors comme un simple alignement de dépenses, plutôt que des projets cohérents et réfléchis destinés à restaurer la vitalité de l’économie. Ce qui explique cette faiblesse de la croissance, alors que le gouvernement avait décidé de mettre sur la table 285 milliards de dollars pendant le quinquennat 2010-2014, et de poursuivre cet effort avec 262 milliards de dollars sur le quinquennal 2015-2019.

Ces prévisions sont en nette baisse par rapport au résultat moyen réalisé en 2014, lorsque l’économie avait connu une croissance de 4.1%. Pourtant, les spécialistes de l’économie, parmi lesquels les experts du FMI, sont formels : l’économie algérienne a les atouts nécessaires pour faire au moins 8% de croissance, voire aller à une croissance à deux chiffres. Elle réunit les principaux ingrédients : financement, besoins de l’économie, taille critique du marché pour le lancement de certains projets, etc.

Mais les pesanteurs sont là. Elles sont rappelées à chaque revue réalisée avec le FMI. Lenteurs, bureaucratie, manque de souplesse, rigidité, manque de visibilité, instabilité juridique, faiblesse institutionnelle, corruption, etc. A chaque visite d’une délégation du FMI, le gouvernement promet de s’y attaquer, et rédige une note qui reçoit l’aval des « partenaires sociaux » lors de la tripartite qui suit. Tout ceci reste cependant sans résultat.

Faire un bon diagnostic

Cette fois-ci, la situation est aggravée la chute brutale des prix des hydrocarbures, qui « exacerbe les facteurs de vulnérabilité budgétaires et extérieurs auxquels est actuellement confrontée l’économie » algérienne, selon le FMI. L’institution internationale prévoit en effet un solde extérieur déficitaire de 28 milliards de dollars, ce qui représenterait plus de 15% du PIB. Quant au budget de l’Etat, il devrait atteindre un déficit d’une ampleur inégalée. Un expert financier, Rachid Sekkak, prévoit ainsi que le Fond de régulation des recettes pourrait être asséché en deux ans. Le gouvernement a commencé à y puiser en 2014, pour près de 15 milliards de dollars.

Tous les indicateurs économiques sont d’ailleurs orientés vers le rouge. Baisse des recettes, déficit budgétaire et celui de la balance commerciale, chômage qui devrait repasser au-dessus de dix pour cent, inflation à 4% : les mauvaises nouvelles volent en escadrille, selon une formule consacrée. Ce qui n’empêche pas le premier ministre Abdelmalek Sellal d’annoncer un taux de croissance de sept pour cent, pour faire de l’Algérie un pays émergent à la fin de la décennie. Mais quel crédit accorder à un gouvernement qui vise 7% alors qu’il fait trois fois moins?

Pour l’Algérie, c’est l’incapacité structurelle de l’économie algérienne à faire des résultats qui inquiète, bien plus que la baisse des recettes en devises. Le problème n’est pas dans la baisse des recettes, il est dans le mauvais mode de gestion. Pendant de longues années, en effet, le pays dégageait un excédent commercial significatif, malgré l’explosion de la consommation, les gaspillages et la corruption. Les réserves du pays ont même frôlé les 200 milliards de dollars. Cela n’a pas pour autant permis de mettre sur pied une économie performante, capable de satisfaire une partie significative de la demande. L’explosion de la demande interne, favorisée par la hausse des salaires, a été satisfaite essentiellement par les importations, multipliées par trois en cinq ans. Ce sont les exportateurs traditionnels vers l’Algérie qui en ont tiré profit, réussissant à attirer près de 200 milliards de dollars durant les seules quatre dernière années.

 Nouvelle demande

Dans l’intervalle, l’Algérie s’est créée de nouveaux problèmes. Le pays est entré dans un cycle de consommation dont il sera difficile de sortir. Les attentes de la société ont connu une forte hausse, alors que le pays ne s’est pas doté des outils nécessaires pour y répondre. L’industrie représente moins de 5% du PIB. Certains services, comme la santé, fonctionnent très mal.

A tous ces handicaps, s’ajoute donc un mode de gouvernance désuet, qui constitue aujourd’hui le principal nœud qui freine la machine économique. Les institutions algériennes sont totalement sclérosées, et ne peuvent plus offrir des issues à l’économie. Plus on met d’argent, plus les problèmes deviennent insolubles, notamment à cause de la volonté des lobbies internes et externes de s’accaparer la rente générée par les hydrocarbures.

Le calcul est simple. « L’Algérie importera entre 500 et 1.000 milliards de dollars sur les dix prochaines années, selon l’évolution du prix du pétrole et la quantité d’hydrocarbures exportées », estime un économiste algérien. « Elle ne maitrise ni le prix, ni les marchés. Mais ses partenaires se préparent déjà à capter cette somme, qui sera intégralement réexportée pour satisfaire la demande interne », souligne-t-il.

Avec son niveau d’investissements, l’Algérie devrait doubler son PIB tous les dix ans, avec une croissance annuelle entre sept et huit pour cent. Mais avec des résultats situés entre deux et quatre pour cent sur les cinq dernières années, la croissance dépasse à peine le taux de croissance démographique.

L’espoir ne compte pas dans le calcul du PIB

Le classement des pays par PIB est dépassé. D’autres méthodes sont en vogue, mais elles ne valorisent pas assez l’espérance comme élément déterminant du bien-être.

 Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 19 avril 2015)

Il y a, tout en haut, les pays performants. Ils sont peu nombreux. On compte sur le bout des doigts ces contrées qui font près de dix pour cent de croissance, ou qui réussissent à atteindre une puissance nettement supérieure à leurs capacités. La Chine et le Brésil pendant la décennie passée, Singapour, petit rocher devenu un centre névralgique de la finance mondiale, le minuscule Qatar qui, quoiqu’on dise, a acquis un poids incroyable dans le monde moderne, offrent des exemples de ces pays qui crèvent l’écran, grâce à des arguments hors norme.

Il a ensuite les pays modèle. Ceux qui, sans faire de vague, assurent à leurs habitants un standing de vie très élevé, un bien-être inégalé, avec des prestations sociales de haut niveau. Ils garantissent la paix, la stabilité, la sécurité, assurent une scolarisation de grande qualité, une éducation incomparable, tout en préservant l’avenir. Soucieux d’environnement, de qualité de vie, de solidarité sociale, ils ont également réussi à faire en sorte que les inévitables inégalités sociales ne laissent des pans de la société au bord de la route. Ils font rêver. Moins à cause de leur richesse que de leur image. Norvège, Suède, Finlande sont ces modèles, que d’autres pays ou contrées tentent de rattraper. On trouve ainsi dans la compétition des pays comme la Nouvelle-Zélande, l’Autriche, mais aussi des villes comme Ottawa.

Un peu plus bas, mais toujours dans la première partie du classement, on trouve les pays où les gens s’en sortent plutôt bien. Ces pays réussissent des performances économiques correctes, assurent la cohésion politique et sociale, même si leurs performances présentent certaines failles, à cause des inégalités sociales ou de qualité de vie. Pour des raisons diverses, ils ne font pas rêver, ou bien ils sont fortement controversés. Allemagne, Etats-Unis, Suisse, sont assez riches pour attirer ceux qui viennent du sud, mais pas assez pour constituer un eldorado.

Difficile d’évoquer les pays riches, mais réputés difficiles. La France et sa précarité, l’Espagne et son chômage au-dessus de 20%, les pays arabes où on peut gagner beaucoup d’argent mais où la qualité de vie parait peu enviable, peuplent ce troisième groupe de pays qui, malgré leurs richesses, font moins rêver. Subjectif ? Probable. Mais beaucoup d’Algériens hésiteraient à passer toute leur vie au Koweït, même avec un revenu de 5.000 dollars par mois. Ils accepteraient de vivre avec le tiers en Suède ou au Canada.

De l’autre côté de la montagne

Dans l’autre versant, on pourrait diviser le monde en trois grandes ensembles : ceux qui tentent de passer dans la première partie du tableau ; ceux qui peinent à se maintenir, alors qu’ils sont irrésistiblement tirés vers le bas, menacés d’entrer dans une spirale infernale qui en ferait des Etats défaillants ; et, enfin, ceux qui sont déjà entrés dans l’engrenage de l’autodestruction. Irak, Syrie, Libye, Yémen, Somalie, et de nombreux autres offrent un modèle assez courant de ce qu’est une autodestruction, alimentée par un feu interne et externe. Ces pays ne disposent pas, en interne, de l’énergie et de la vitalité nécessaires pour sortir de l’engrenage, et l’environnement international ne veut pas, ou ne peut pas leur donner le coup de pouce nécessaire pour s’en sortir. Leur destin n’est plus entre leurs mains.

En position nettement meilleure, d’autres pays comme les anciens pays de l’est, et une bonne partie de l’Amérique latine et de l’Asie, pointent leur nez pour entrer dans le monde assurant un mode de vie décent et des conditions sociales acceptables. Pour cette catégorie, l’essentiel n’est pas la position actuelle, mais la direction choisie. Ils ont fait les bons choix, ils ont de la croissance, le niveau de vie augmente, la cohésion nationale est maintenue, et une certaine discipline sociale permet d’envisager des lendemains meilleurs à moyen et long terme.

Ce n’est pas le seul PIB qui compte. Les Nations-Unies l’ont bien relevé, en créant d’autres indices pour évaluer la qualité de la vie, comme l’indice de développement humain. Il est notoire qu’un Américain disposant de 5.000 dollars par mois ne vit pas aussi bien qu’un Norvégien disposant de la moitié de cette somme. Mais à côté de cette qualité de vie, un autre élément entre en jeu. On pourrait l’appeler l’élément d’espérance. Les habitants d’un pays se sentent-ils bien dans leur peau, ont-ils confiance en l’avenir de leur pas ? Leur économie est-elle en croissance ? Ont-ils une perception positive de l’avenir ? Font-ils confiance en leurs institutions pour éduquer leurs enfants, et prendre en charge leurs ennuis de santé ?

Un couple étrange

L’Algérie et de la France constituent, curieusement, un couple dont les habitants ont une perception particulièrement négative de leur présent et des possibilités de leur pays. Ceci se manifeste par exemple par le fameux scepticisme des Français, et par ce phénomène des harraga en Algérie. Malgré un niveau de vie élevé, un niveau de développement enviable, et un système social extrêmement généreux, les Français ont tendance à râler, à mettre en avant la précarité et le chômage, et à être critique envers tout ce qui les entoure. Y compris envers les capitaux qataris quoi leur offrent une chance unique de décrocher la Champions’s league de football !

En Algérie, c’est encore pire. Avec une situation politique particulièrement mal perçue. C’est un pays qui a potentiellement les capacités de figurer en haut du tableau, mais qui frise le bas du tableau. Malgré des investissements énormes, il ne réalisé qu’entre 2 et 3% de croissance. Les dépenses sociales sont gigantesques, mais le système de santé fonctionne très mal. La qualité de vie y est telle qu’Alger se classe en queue de peloton des capitales du monde en matière de bien-être : 187e sur 230 villes répertoriées, alors que Tunis et Rabat arrivent à 113ème et 116ème place.

La différence entre l’Algérie des années 1970 et celle d’aujourd’hui est peut-être. Au lendemain de l’indépendance, les gens vivaient mal, mais ils voyaient que le pays avançait et que leurs conditions de vie s’amélioraient. Aujourd’hui, les gens ont un revenu bien meilleur, mais ils se demandent de quoi demain sera fait.

Amara Benyounès, un sérieux concurrent pour Sellal

Cela ne se passe qu’en Algérie : le ministre du commerce a déclaré avoir appris par la presse la descente de police au square Port-Saïd, haut lieu du marché informel des devises.

 Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 16 avril 2015)

Trois décisions farfelues ont marqué la semaine écoulée. La controverse sur l’autorisation préalable pour le commerce de gros de boissons alcoolisées en a offert un premier exemple. Dans un premier temps, le ministre du commerce Amara Benyounès a pris la décision de supprimer cette autorisation. Mais il l’a fait en catimini. Il a opéré de la même manière que son prédécesseur, M. Hachemi Djaaboub, qui avait instauré l’autorisation. M. Benyounès a mis en avant le côté réglementaire de la décision, alors que M. Djaaboub, qui appartient au parti MSP, a plutôt agi en imam soucieux d’instaurer un ordre religieux. Il sait que l’administration, à travers les walis, a tendance à refuser ce genre d’autorisation. Sa décision instaure une prohibition de fait.

Qui avait raison ? Amara ou Djaaboub ? En fait, l’essentiel est ailleurs. Il est dans l’absence du sens de l’Etat que révèlent ces décisions, lesquelles dévoilent le modus operandi des ministres algériens. Ceux-ci ne décident pas après concertation, dans des cadres légaux, pour prendre des décisions légitimes, susceptibles de conforter les libertés et d’être appuyées par l’ensemble de la société. Ils préfèrent réaliser des « coups », opérer par des dribbles, pour dire : « on les a eus ». Tapis dans l’ombre du pouvoir, ils attendent l’occasion de bondir, et agissent comme s’ils commettaient un larcin. Mais dès que les vents tournent, ils se rétractent. Ainsi, le premier ministre Abdelmalek Sellal a décidé de « geler » la décision dès que Hamadache, Chemseddine et d’autres farfelus ont menacé d’occuper la rue.

MM. Sellal et Benyounès ont-ils discuté de l’impact de la décision avant qu’elle ne soit prise ? Ont-ils décidé de manière collective, ou est-ce une initiative personnelle ? Se rend-on compte, au sommet de l’Etat, de ce que représente un tel désaveu pour un ministre, quels que soient, par ailleurs, ses choix politiques et sa manière de gérer?

Respecter les procédures

Au moment où cette affaire éclatait, des milliers de véhicules importés attendaient dans les rades du pays pour être débarqués. Quand ? Personne ne le sait. La raison? Ces véhicules ne seraient pas conformes aux nouvelles normes de sécurité imposées aux véhicules automobiles.

Là encore, l’archaïsme est frappant. Le gouvernement a annoncé son intention de changer ces règles. C’est son droit, et c’est même son devoir, s’il estime ces mesures nécessaires pour protéger la sécurité des Algériens. Mais comment le faire, that’s the problem. Il était dans l’obligation du gouvernement de rendre publiques ces mesures, et d’en informer les opérateurs selon un dispositif légal, avec un délai raisonnable avant leur entrée en vigueur. Ce qui n’est pas le cas. A en croire certains concessionnaires, ils ont appris l’entrée en vigueur des nouvelles règles alors que leurs véhicules étaient déjà au port d’Alger.

Le gouvernement s’est aussi défaussé sur les banques pour appliquer ces mesures. Il n’a pas assumé clairement sa décision. Il a chargé l’ABEF, une association, d’écrire aux banques pour leur intimer l’ordre de ne pas domicilier ces opérations !

On peut supposer que certains concessionnaires n’ont pas pris au sérieux le gouvernement, qu’ils ont commandé des véhicules en pensant qu’il y aurait toujours moyen de s’arranger, le moment venu, quitte à payer des commissions ou des pénalités. On peut même supposer qu’ils ont reçu des assurances verbales selon lesquelles la mesure ne devrait pas entrer en vigueur avant de longs mois, voire des années. Après tout, la mesure visant à imposer l’usage du chèque a bel et bien été annoncée et adoptée, avant que le gouvernement ne se rétracte. Pourquoi ne le ferait-il pas face aux concessionnaires, qui pèsent désormais six milliards de dollars de chiffres d’affaires par an ?

Prise de décision

Mais comme c’est la semaine de M. Amara Benyounès, c’est à lui que reviendra le dernier mot. Impossible de l’éviter, avec une phrase lumineuse qu’il a prononcée mercredi matin. M. Benyounès, rappelons-le, déclare n’avoir pas de tabous. Il affirme qu’il veut éliminer le marché informel, et veut imposer partout la transparence. Pourtant, lorsqu’il a été interrogé sur la descente effectuée par les services de sécurité à Port Saïd, haut lieu du change parallèle des devises à Alger, il a déclaré ne pas être au courant, avant d’utiliser cette formule sublime: « D’après ce que j’ai lu dans la presse, la demande est venue du maire de la capitale ». Voilà donc M. Benyounès qui adopte une attitude typique d’un bureaucrate, dont il se veut si différent. Il se pose aussi en concurrent pour M. Sellal, non pour le poste de premier ministre, mais pour ses  perles.

Soit M. Benyounès ne voulait pas se prononcer sur cette opération coup de poing, ce qui mettrait en cause le personnage qu’il veut jouer ; soit il n’était pas au courant, ce qui est tout à fait plausible, et même probable. Ce qui montrerait qu’un ministre du commerce, négociant l’adhésion de l’Algérie à l’OMC et revendiquant la révision de l’accord d’association avec l’Union européenne, n’est pas au courant des opérations prises dans le cadre de la lutte contre le marché informel des devises. Au final, ceci révèle de graves dysfonctionnements dans l’appareil d’Etat.

En s’exprimant ainsi, M. Benyounès confirme que les décisions prises en Algérie manquent d’assise. Les éléments de base qui font la force d’une décision font défaut. Celle-ci doit être réfléchie, légale et légitime. Quand ces conditions sont réunies, le gouvernement dans son ensemble, et tout l’appareil de l’Etat s’allient pour en assurer l’application. Y compris par la force.

Dans les énergies renouvelables, l’expertise quitte la neutralité pour devenir très militante

Un article à lire sur le site de Maghreb Emergent

http://bit.ly/1OuLB7a

La sainte colère de M. Kadi

Le dossier de l’autoroute est-ouest planera sur l’Algérie pendant de longues années : scandales de corruption, coûts, travaux de rénovation, rien n’a fonctionné normalement.

 Abed Charef (le Quotidien d’Oran, jeudi 9 avril 2015)

Abdelkader Kadi est en colère. Le ministre des Travaux Publics l’a clairement montré lors d’une visite d’inspection des chantiers de réhabilitation de l’autoroute est-ouest. Relevant d’importants retards dans les travaux, M. Kadi n’a pas hésité à s’en prendre à des responsables de puissants groupes, comme ceux de l’ETRHB de Ali Haddad, leur reprochant une lenteur inacceptable dans les travaux alors que cette voie est devenue vitale pour l’Algérie. Il les a sommés de reprendre leur tâche à un rythme adéquat, quitte à recourir à des sous-traitants, et les a menacés de sanctions. « Aucun retard ne sera désormais toléré. Que chacun assume ses responsabilités », a menacé le ministre.

C’est que la république ne se laisse pas faire. Et ses représentants n’ont pas froid aux yeux quand les engagements de l’Etat sont en jeu. Ils n’hésitent pas à élever la voix, à taper sur la table, à rappeler chacun à ses devoirs, quitte à s’attaquer aux plus puissants, sans tenir compte de leurs réseaux et de leur influence. Et M. Kadi l’a prouvé. Ne dit-on pas que M. Ali Haddad est un proche de M. Saïd Bouteflika, le frère du chef de l’Etat ? Cela n’a pas empêché M. Kadi de tancer vertement les dirigeants de l’ETRHB, propriété de M. Haddad, et de leur dire ce qu’il pense de leur travail.

Les propos de M. kadi ont été rapportés par la presse et abondamment commentés. Ce n’est pas tous les jours qu’un membre du gouvernement laisse exploser sa colère, pour s’en prendre précisément à ceux qui se croient au-dessus de tout et de tous, du fait de leur argent et de leurs relations.

Kadi – Ghoul, un grand duo

M. Kadi n’a toutefois pas évoqué les raisons qui l’ont poussé à engager des travaux d’une telle ampleur sur une autoroute aussi récente ; si récente, d’ailleurs, que certains tronçons n’ont pas encore été achevés. Sans évoquer les tunnels de Lakhdria et de Djebel El-Ouahch, ni les éboulements à Bouira et entre Sidi Bel-Abbès et Tlemcen, il suffit de prendre l’autoroute pour mesurer la gabegie sur laquelle a débouché ce chantier. En partant de Blida vers l’ouest, par exemple, on trouve quatre chantiers de réhabilitation de l’autoroute sur moins de cent kilomètres! Comment est-il possible qu’une route aussi récente, qui a coûté treize milliards de dollars, selon le ministre, sans compter les compléments et surcoûts, comment une route aussi chère, et aussi surveillée, puisse se dégrader à un rythme aussi rapide?

La réponse peut être obtenue auprès de M. Amar Ghoul, ancien ministre des travaux publics. Celui-ci connait le dossier à fond, et peut certainement détailler les raisons qui ont amené à bâcler les travaux, provoquant ces surcoûts exorbitants. M. Amar Grine, directeur de la caisse nationale d’équipement pour le développement, en a donné un aperçu. Il a confirmé que le projet a été lancé alors qu’il n’était pas encore mûr. Malgré les précautions de langage, M. Grine a implicitement confirmé ce qu’on savait déjà : le contrat de réalisation a été signé alors que le tracé de certains tronçons, comme celui traversant la wilaya de Tarf, n’avaient pas encore été définitivement fixés ! Les entreprises réalisatrices, accusées par la justice algérienne d’avoir versé des commissions substantielles, n’ont pas accompli le travail  selon les normes requises. Qui pouvait le leur reprocher, alors qu’elles ont arrosé de nombreuses personnes gérant le secteur, et d’autres dans le premier cercle du pouvoir, comme le révèle l’acte d’accusation présenté au procès de l’autoroute est-ouest?

Le mystère COJAAL

Sur un autre terrain, M. Kadi n’explique pas non plus pourquoi le japonais COJAAL a été de nouveau chargé de réaliser le tunnel du Djebel Ouahch. M. Kadi avait lui-même annoncé, dans un premier temps, la résiliation de ce contrat, affirmant que le dossier algérien était solide, que le partenaire japonais choisisse d’aller en justice ou vers un arbitrage. Comment expliquer ce revirement?

Les défaillances côté algérien ont été multiples. En plus des commissions éventuelles, que le procès confirmera -ou infirmera-, il y a eu de graves défaillances dans l’élaboration du dossier et dans son exécution. Les études n’ont pas été suffisamment mûries, disent des spécialistes dont la voix a été étouffée pendant des années par les rodomontades de M. Amar Ghoul. L’entreprise japonaise a accepté de travailler dans des conditions inouïes: tout ce qu’on vous demande, c’est de terminer le projet, quelles qu’en soient les conditions, disaient les partenaires algériens, selon des propos collectés autour du procès de l’affaire de l’autoroute.:.

M. Kadi a menacé d’aller à un arbitrage international, mais la partie algérienne a rapidement compris qu’elle avait tout à perdre. En plus du risque de perdre le procès, il y avait celui de d’assister à un nouveau déballage, dans la foulée du procès de l’autoroute. Ce qui explique peut-être le revirement du ministre. M. Kadi exprime sa colère contre les entreprises chargées de menus travaux en vue de retaper l’autoroute, mais il occulte le vrai scandale : le processus de négociation, de signature du contrat, de réalisation et de suivi de l’autoroute constitue une longue succession de scandales. Cela, M. Kadi ne peut pas l’évoquer. Son attitude montre qu’il a tendance à tenter de couvrir le scandale.

La balance commerciale de l’Algérie relève du miracle économique

En Algérie, un déficit insignifiant de la balance commerciale a été enregistré durant les deux premiers mois de 2014. C’est un nouveau miracle économique, qui risque de pousser le gouvernement à oublier les réformes nécessaires.

 Abed Charef (le Quotidien d’Oran, 7 avril 2015)

Les chiffres du commerce extérieur de l’Algérie pour les deux premiers mois de 2015 relèvent du miracle. Malgré un léger déficit, ces résultats ont été accueillis avec un immense soulagement par un gouvernement qui ne savait pas comment s’y prendre pour faire face à la chute des revenus extérieurs du pays, à la suite de la baisse des prix du pétrole.

Selon des chiffres officiels publiés fin mars, la balance commerciale de l’Algérie a enregistré un déficit de 341 millions de dollars sur les mois de janvier et février 2015, passant au rouge pour la première fois depuis quinze ans. Une année auparavant, elle enregistrait encore un excédent de 1.71 milliards de dollars. En valeur, les exportations ont baissé de 28.6%, s’établissant à 7,72 milliards de dollars, contre 10,82 milliards de dollars au cours des deux premiers mois de 2014, selon le Centre national de l’informatique et des statistiques des Douanes (Cnis). Dans le même temps, les importations baissaient de 11.44%, pour s’établir à 8,06 milliards de dollars, contre 9,11 milliards de dollars un an auparavant.

Pour le gouvernement, cela signifie que même si les prix du pétrole resteraient dans la fourchette actuelle, le déficit commercial se stabiliserait à 170 millions de dollars par mois. Il ne devrait donc pas dépasser les deux milliards à la fin de l’année, auquel il faudrait tout de même ajouter le déficit de la balance des services, qui se situera probablement autour de dix milliards de dollars. Pour le gouvernement, qui fait un calcul de gérant de superette plutôt qu’une évaluation globale de la performance économique, cela signifie que les réserves du pays en devises, autour de 190 milliards de dollars, permettraient au pays de tenir plus de dix ans. Il ne resterait plus qu’à trouver une solution au déficit budgétaire, en puisant dans le Fonds de régulation des Recettes (FRR).

Le Fonds de Régulation peut être asséché

Cette démarche a déjà été entamée. Selon le ministère des finances, le FRR disposait de 4.408 milliards de dinars à fin de 2014, contre 5.563 à fin 2013, ce qui représente une baisse de 20%, alors que l’année 2014 n’a été mauvaise, sur le plan des recettes, que durant le second semestre, lorsque les prix du pétrole ont chuté. Le Fond de régulation a ainsi enregistré un solde négatif de 1.153 milliards de dinars (13 milliards de dollars).

En 2015, il faudra donc trouver des dinars, pas des devises. Le gouvernement envisage une loi de finances complémentaire, et se débat pour changer la donne économique, notamment en maitrisant mieux le commerce extérieur. Sa marge est cependant très limitée, et les mesures envisagées n’auront pas d’effet significatif. Le gouvernement ne maitrise pas les leviers économiques, et une action sérieuse ne donnerait de résultats que sur le long terme. Un expert financier, Rachid Sekkak, a clairement montré que le défi sera le déficit budgétaire, avec épuisement probable du Fonds de régulation avant 2019 si les prix du pétrole ne repartent pas vers la hausse dans l’intervalle.

Retournement de conjoncture

Mais le long terme ne semble pas intéresser le gouvernement, dont l’objectif est de tenir la baraque sur le court-moyen-terme. Et sur ce terrain, il est rassuré. Un miracle a eu lieu, sans que le gouvernement n’ait fait quoi que ce soit. Un retournement de conjoncture, sur lequel le gouvernement n’a aucun impact, a bouleversé quelques éléments, ce qui a permis de changer la donne.

Sur deux à trois années, il peut puiser des dinars dans le Fonds de régulation, quitte à l’épuiser avant 2019. Il peut aussi dévaluer le dinar, ce qui produirait, de manière mécanique, une hausse des recettes en dinars, au risque de voir l’inflation repartir.

Pour les devises, il a bénéficié d’une série d’éléments favorables, qui lui permettent de stabiliser la balance en devises du pays. Il y a, ainsi, la hausse du dollar, qui a gagné près de 30% par rapport à l’euro depuis un an. Or, pour simplifier, disons que l’Algérie vend en dollars, et achète plutôt en euro. Du simple fait de la parité, les importations algériennes baissent de près de 30%.

Parallèlement à cela, l’Algérie exporte plus de gaz que de pétrole. Le prix du gaz est moins souple, et subit moins les fluctuations du marché. Les recettes peuvent donc se maintenir, particulièrement si les quantités exportées augmentent, comme le suggère le ministre de l’Energie Youcef Yousfi. En 2014, déjà, les exportations auraient augmenté de 5%. La remise en marche complète du site de Tiguentourine et le début d’exploitation d’autres sites devrait offrir une nouvelle bouffée d’oxygène, particulièrement après les difficultés de l’Algérie à répondre à la demande de ses clients en 2013-2014, lorsque des retards significatifs étaient enregistrés dans les livraisons.

Mais au total, après la panique de fin 2014 début 2015, le gouvernement respire. Ce qui le laisse supposer que, tous comptes faits, il est inutile d’aller à des réformes qui risquent de perturber le quatrième mandat.

Le dangereux discours sur la protection des chrétiens d’Orient

Sauver les chrétiens d’Orient ? L’idée est généreuse. Encore faut-il savoir qui crée la vraie menace.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 6 avril 2015)

François Hollande et François le Pape ont lancé une nouvelle croisade. Au sens premier du terme. Dans une répartition des rôles assez troublante, le second a demandé d’assurer la protection des chrétiens d’Orient, pendant que le premier suggérait d’envoyer des troupes pour le faire.

Le Pape a dénoncé la « brutalité insensée »  dont ont fait preuve les djihadistes somaliens contre les étudiants de Garissa, au Kénya. Il a aussi dénoncé « le silence complice » et « l’indifférence » devant la « furie djihadiste » dont sont victimes les chrétiens en Irak, en Syrie et ailleurs. Un haut responsable du Vatican avait de son côté affirmé que les chrétiens sont « les victimes désignées et les plus fréquentes » dans de nombreux pays.

Dans le même temps, la France proposait aux Nations-Unies un plan pour protéger ces minorités persécutées en Orient. Un plan, dans la grande tradition coloniale, avec des sanctions, la possibilité d’envoyer des troupes, d’engager des poursuites contre les auteurs de « crimes », et une possibilité d’intervention. Il appartiendrait évidemment aux pays occidentaux, à travers le conseil de sécurité de l’ONU, de juger de la nécessité d’intervenir, de punir, et qui punir. Nul doute qu’ils feront preuve du même discernement qu’ils ont montré en Irak, en Syrie, en Libye et ailleurs.

Mustapha Cherif, très engagé dans le dialogue interreligieux, avait déjà souligné les failles du discours du Pape lorsqu’il s’agit d’évoquer les groupes djihadistes. Le Pape commet trois erreurs, avait-il dit. Il confond islam et islamisme, il oublie les causes qui ont mené à ces dérives des groupes djihadistes, et il établit une hiérarchisation des drames. 90% des victimes des groupes djihadistes sont des musulmans, avait rappelé Mustapha Cherif, même si on trouve souvent un discours primaire sur la lutte contre les juifs et les croises dans la littérature djihadiste.

 Le discours djihadiste conforté

Sur un autre point, le discours du Pape et celui de la diplomatie française sont dangereux. En assimilant les chrétiens d’Orient à une communauté qui serait occidentale, ou proche de l’Occident, et dont la défense devrait être prise en charge par l’Occident, il donne précisément du crédit au discours djihadiste basé sur une vision manichéenne selon laquelle les chrétiens seraient un cheval de Troie d’un Occident toujours à l’affût. Tout en dénonçant le communautarisme, le discours occidental consacre, de fait, ce communautarisme, en désignant les victimes par leur appartenance religieuse. Faut-il défendre ces chrétiens d’Afrique et d’Asie parce qu’ils sont persécutés, ou parce qu’ils sont chrétiens?

Dans la même veine, il faudrait défendre tous les chrétiens d’Orient. Y compris ceux de Palestine. Là, c’est le silence total, depuis des décennies. Les grandes figures de la résistance palestinienne n’avaient jamais mis en avant leur religion chrétienne. Les pays occidentaux les avaient classées comme terroristes.

Autre point qui ne peut être passé sous silence, la détresse des chrétiens de Syrie et d’Irak a pour origine une intervention occidentale. Impossible de la nier. Ce fut une conséquence mécanique de décisions occidentales, qui ont transformé un glacis autoritaire en un chaos meurtrier. Indépendamment de la nature des régimes antérieurs d’Irak et de Syrie, les chrétiens y étaient protégés, parfois même choyés, précisément pour plaire à l’Occident.

Quand le croyant écrase l’Homme

Mais le plus contestable dans ce que dit le Pape est cette volonté, délibérée ou non, d’identifier ce qui est chrétien à un monde, et ce qui est musulman à un autre monde, par définition antagoniques. Le pape est un homme de religion, et à ce titre, il voit le monde à travers son prisme, qui n’est pas le meilleur. Cette vision occulte les intérêts politiques et économiques qui provoquent les tensions en orient. Elle finit par conforter la rhétorique des groupes djihadistes pour qui le monde se partage en croyants et non croyants. Par contre, Laurent Fabius connait parfaitement tous ce soubassement politique. Ce qu’il dit relève du cynisme pur et simple, car il sait qui est qui, et qui fait quoi.

Les chrétiens d’Irak, de Syrie et d’ailleurs sont orientaux,  pas occidentaux. L’Irak et la Syrie sont leur terre. Ils y vivent les mêmes déchirements que toutes les autres communautés. Sur-médiatiser leurs souffrances provoque un clivage entre eux et les autres, ce qui n’est jamais bon signe. Mettre en avant ce discours sur l’appartenance religieuse occulte le reste. Le croyant écrase l’Homme, qui a besoin d’être défendu partout, au Kenya, en Palestine, en France et Birmanie.

Et puis, qui peut croire que George Bush, François Hollande ou le Pape vont défendre Amine Maalouf, l’immense El-Akhtal, Omar Sharif, George Habache, Ennabigha Eddhoubiani ou Youcef Chahine? S’il faut  protéger les chrétiens d’Orient, il faut les protéger d’abord de ceux qui veulent les sauver. Ce sont les plus dangereux.

Sur le commerce extérieur,  Amara Benyounès réinvente les années 1970

Une conférence nationale pour booster les exportations. L’idée est séduisante, mais inutile, car les mêmes hommes, avec les mêmes méthodes, ne peuvent changer l’économie du pays.

 Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 31 mars 2015)

M. Amara Benyounès a placé la barre très haut. Pour bien marquer son territoire et affirmer sa volonté de remettre de l’ordre dans le commerce extérieur, le ministre du commerce a déclaré que cette question relève de la « souveraineté nationale ». Il n’y a pas de tabou pour M. Benyounès, qui a laissé clairement entendre qu’il était prêt à revoir l’accord d’association avec l’Union européenne et celui de la zone arabe de libre échange (ZALE) si cela s’avère nécessaire pour rétablir les équilibres extérieurs du pays.

Cette détermination affichée ne va pourtant pas le mener bien loin, car M. Benyounès n’a ni la légitimité, ni l’expertise nécessaires pour dessiner une alternative  à ce qui se fait sous le règne du président Bouteflika. La conférence sur le commerce organisée à cet effet, lundi et mardi, montre bien les limites de ce que veut engager le ministre du commerce, qui affiche de beaucoup de bonnes intentions, sans avancer réellement. Ses premières initiatives montrent même qu’il va à contre-courant de l’histoire, dans sa volonté de réhabiliter des méthodes tellement archaïques qu’elles en deviennent suspectes.

Comme premières décisions, suggérées bien avant cette conférence, M. Benyounès a en effet annoncé l’installation de groupes de travail pour mettre en place des licences d’importation ! C’est un retour de quarante ans en arrière, quand le dogme de l’Etat entrepreneur était tout puissant, et que les Algériens étaient considérés comme des sujets de l’activité économique, non comme des acteurs. Comment distribuer ces licences, à qui en confier la gestion, comment en contrôler l’exécution ? Autant de questions insolubles, particulièrement avec l’administration actuelle, minée par la corruption et les passe-droits. A moins que M. Benyounès ne cherche tout simplement à prendre en mains lui-même le droit de gérer ces passe-droits.

Mêmes hommes, mêmes méthodes

Dans la présentation de la conférence de cette semaine, des thèmes très sophistiqués sont énoncés. On trouve, par exemple, un débat sur « la stratégie nationale et la politique de développement et de de promotion du commerce extérieur », ou encore un second thème, « Instruments d’appui et de promotion du commerce extérieur », ainsi qu’un prometteur exposé intitulé « Environnement du commerce extérieur et cadre législatif ». Parmi les intervenants, on retrouve, aux côtés de M. Benyounès, le ministre des affaires étrangères Ramtane Lamamra, le ministre des finances Mohamed Djellab, celui de l’agriculture Abdelouahab Nouri, le gouverneur de la banque d’Algérie Mohamed Laksaci, l’inévitable Abdelmadjid Sidi-Saïd, ainsi que des grands patrons de groupes publics et privés. Autrement dit, les mêmes hommes qui gèrent l’économie depuis des années, selon la même logique distributive. Ils n’ont jamais osé une mesure quelconque pour mener le pays vers d’autres sentiers, ceux de la production, de la croissance, de la création de la valeur ajoutée, que tout le monde chante mais dont tout le monde se détourne quand il s’agit de poser correctement les équations.

Tout ce monde a d’ailleurs découvert les vertus de l’exportation lorsque les prix du pétrole se sont effondrés. Du jour au lendemain, ils ont été amenés à réfléchir sur de nouvelles réformes. Chacun y est allé de son idée, plus ou moins farfelue, comme celle du retour aux licences d’importation. Comme s’il était possible d’inverser l’évolution du solde de la balance commerciale sans toucher aux archaïsmes de base de l’économie algérienne.

Défaillances

Il faudra probablement attendre la prochaine revue de l’économie algérienne avec les équipes du FMI pour que M. Benyounès se rende compte de l’inutilité de ses projets. Mais il peut gagner du temps, s’il consent à écouter un ancien ministre des finances, proche de M. Bouteflika : « tout le monde sait ce qu’il faut faire, mais tout le monde sait que cela ne se fera pas sous Bouteflika», a confié cet ancien ministre à un de ses proches. Les experts du FMI et de la Banque Mondiale, les économistes algériens indépendants, le collectif Nabni, tout le monde a une idée plus moins précise de la voie qu’il faut emprunter, malgré des divergences sur les rythmes, les séquences et les priorités. Ils peuvent en dire un mot à M. Benyounès, qui se rendra alors compte qu’il est impossible d’agir sur l’économie algérienne dans la conjoncture actuelle, sans lever l’hypothèque politique. Il faudra normaliser la vie politique et la vie économique en même temps. Peut-être même faudra-t-il commencer par le volet politique. en tout état de cause, rien ne peut se faire sans une démarche globale, avec toutes ses cohérences, pour réorienter l’économie algérienne dans des délais raisonnables, en payant un prix raisonnable.

L’écueil du dinar

En attendant, si M. Benyounès est pressé, il peut regarder du côté du dinar. Il peut se demander pourquoi la fameuse Renault Symbol, fabriquée à Oran, sera difficile à vendre en Algérie, et encore plus difficile à exporter lorsque l’Algérie en fabriquera plus que ce que peut absorber le marché algérien. Il se rendra alors compte que la parité du dinar a un rôle central dans le processus. Le dinar est surcoté pour faciliter l’importation et acheter la paix sociale. M. Benyounès peut faire de la valeur du dinar un point de départ du nouveau dispositif à mettre en place, de manière progressive, pour tenter de faire en sorte qu’acheter un téléviseur, un véhicule ou de la dalle de sol, fabriqués partiellement en Algérie, soit plus attractif que d’acheter des produits importés.

Pour l’heure, toutefois, deux éléments font défaut pour espérer se lancer dans cette direction. Il manque à l’Algérie un pouvoir suffisamment légitime pour s’engager dans cette aventure, et il lui manque l’ingénierie nécessaire pour manager le projet.

Les saints sont au-dessus de la justice des hommes

Procès Sonatrach, procès de l’autoroute. Les scandales arrivent devant la justice, qui se révèle impuissante. Faite pour juger les humains, elle ne peut juger les saints. 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 mars 2015)

M. Amar Ghoul est un sait homme. Le ministre des transports a fait preuve d’une telle force de caractère quand il avait en charge le ministère des travaux publics qu’il apparait aujourd’hui comme un modèle de probité. Il a d’autant plus de mérite qu’il a navigué dans un environnement particulièrement hostile, comme le décrit l’acte d’accusation du procès de l’autoroute est-ouest.

Jugez-en plutôt. Ce procès révèle que tout l’environnement de M. Ghoul pataugeait dans la boue des commissions. Sont en effet mis en cause dans cette affaire Mohamed Bouchama, ancien secrétaire général du ministère des Travaux publics, Salim Rachid Hamdane, directeur des nouveaux projets au ministère des Transports, Belkacem Ferrach, le propre directeur de cabinet de M. Ghoul, Ahmed Rafik Ghazali, ancien directeur de l’Agence de gestion des autoroutes, Mohamed Khelladi, ancien directeur des nouveaux programmes de l’Agence nationale des autoroutes, Mohamed Ouezzane, conseiller de Tayeb Belaïz lorsque celui-ci était au ministère de la Justice, ainsi que des hommes plus ou moins douteux, comme Sid Ahmed Addou, qui servait d’intermédiaires, et d’autres personnages hauts en couleur, certains en détention, d’autres en fuite. Il a y aussi sept sociétés étrangères impliquées dans ces affaires de corruption, la chinoise Citic-CRCC, la japonaise Cojaal, la canadienne SM Inc, l’espagnole Isolux Corsan, l’italienne Pizarotti, la suisse Garanventas et la portugaise Coba.

M. Amar Ghoul a donc navigué pendant des années dans ce monde malsain. Ses propres collaborateurs, ainsi que des cadres du ministère et des entreprises sous sa tutelle, sont accusés d’avoir touché des commissions et des cadeaux de la part d’entreprises étrangères, en contrepartie de faveurs dans la passation ou dans l’exécution de contrats. Mais lui-même est resté de marbre face à la tentation. A peine pourrait-on lui reprocher de ne pas avoir fait preuve de la vigilance nécessaire pour démasquer plus rapidement tous prévaricateurs. Mais un homme chargé de mener à bien le projet du siècle peut bénéficier d’une certaine indulgence, particulièrement quand on sait que le projet, prévu sur cinq ans, n’est toujours pas achevé au bout de onze années.

Collègues en sainteté

Un autre saint homme s’est exprimé il y a trois semaines. Il s’agit de M. Mohamed Meziane, l’ancien PDG de Sonatrach. Poursuivi dans un procès qui a fini par être reporté, M. Meziane a fait des déclarations d’une incroyable limpidité, à la veille de l’ouverture du procès. Comme tous les saints, il a déclaré qu’il était aveugle, sourd et muet face aux affaires de corruption. Il a affirmé que deux de ses fils, détenus dans le cadre de cette affaire, faisaient des affaires avec l’entreprise qu’il dirigeait sans qu’il le sache. Ils ont obtenu des contrats douteux sans qu’il ne soit au courant. Il ne savait pas qu’ils jouaient les facilitateurs, ni qu’ils avaient négocié l’achat de matériel de sécurité au profit de Sonatrach. Cette affaire de matériel de sécurité sonne de manière très particulière, quand on sait que Sonatrach a été victime de l’affaire Tiguentourine.

M. Meziane atteint cependant les sommets de l’innocence quand il affirme qu’il n’était pas au courant de cadeaux transmis à sa propre épouse. Parmi ces cadeaux, un appartement à Paris. M. Meziane n’est pas touché par ces affaires. Il est au-dessus. Ou à côté, on ne sait pas encore. Le monde des saints fonctionne de manière différente.

Justice des hommes

Bien avant lui, l’ancien ministre des affaires étrangères Mohamed Bedjaoui avait été cité dans une affaire de commissions liée à l’autoroute est-ouest. La presse a fait état de  rencontres auxquelles il aurait participé, à Alger, à Pékin et dans d’autres capitales, pour organiser la répartition de commissions liées à des marchés. Il a évidemment rejeté toutes ces accusations, et la justice semble l’avoir cru sur parole. Il n’est pas cité dans le procès.

Les enquêteurs n’ont pas osé s’attaquer au saint homme. Le juge du tribunal international de La Haye, l’homme qui avait présidé avec autant d’impartialité la commission chargée de superviser les élections présidentielles sous Bouteflika, avant de faire preuve de la même impartialité à la tête du conseil constitutionnel, le grand juriste qui avait participé à la rédaction de plusieurs constitutions algériennes, cet homme-là ne pouvait être atteint par des affaires aussi sordides. Le fait que son neveu, Farid Bedjaoui, apparaisse comme le principal accusé dans une des affaires Sonatrach, celle à laquelle est mêlé son ami Chakib Khelil, ancien ministre de l’Energie, n’était qu’un malheureux hasard. M. Mohamed Bedjaoui a du reste démenti et regretté que des rapprochements aussi hasardeux soient faits par des voix visiblement malintentionnées. Un homme de cette trempe -c’est presque un saint-, ne peut être mêlé à ça.

Ce qui montre qu’en Algérie, malgré les aléas de la vie, malgré la tourmente, il y a encore des hommes de grande valeur, proches du monde des saints. Un seul regret : la justice algérienne est faite juste pour les hommes, pas pour les saints.

Attaque de Bouteflika contre l’opposition: manipulation des lobbies? C’est plutôt la république qui s’effondre

Le président Bouteflika a violemment attaqué presse et opposition. En voulant corriger le tir, ses conseillers enfoncent la République.

Abed Charef (Sur le site de maghreb Emergent: http://bit.ly/1BI3Gpj)

C’est l’art de réparer une bévue par une bévue encore plus grave. La présidence de la république s’y est essayée ce week-end, et a largement réussi le test, montrant que le fonctionnement de la République s’est considérablement dégradé en cette première année du quatrième mandat.

A l’origine de cette nouvelle affaire, qui révèle de graves dysfonctionnements au sommet de l’Etat, un discours du président Abdelaziz Bouteflika, lu en son nom par un de ses conseillers, M. Benamar Zerhouni, à l’occasion du 19 mars, fête de la Victoire. Adoptant un ton grave, le chef de l’Etat n’est pas loin d’accuser l’opposition de forfaiture. Il impute aussi à la presse un comportement proche de l’irresponsabilité. M. Bouteflika se proclame défenseur de l’Etat et des institutions, et affirme sa volonté de les défendre contre les uns et les autres, contre « des pseudo-hommes politiques » et contre « une presse qui n’a aucun souci de son éthique professionnelle ». Evidemment, tout ce monde qui s’oppose au chef de l’Etat profère des « sornettes », auxquelles le peuple ne croit pas, ce qui n’empêche pas ces opposants forcenés à « s’évertuer, matin et soit, à effrayer et démoraliser le peuple, à saper sans confiance dans le présent et l’avenir ».

La charge est très violente. Elle ne s’adapte pas au moment, la fête de la victoire, traditionnellement consensuelle et apaisée. Elle détonne avec les méthodes habituelles. Elle provoque un malaise, car il devient très vite évident que cette attaque est aussi inutile qu’inefficace. Rien ne la justifie. Après tout, même si elle avait tort, l’opposition est en droit de s’opposer, et la presse a parfaitement le droit de critiquer les choix du pouvoir.

Complot

Cette conviction qu’une bévue a été commise est partagée, y compris par les cercles du pouvoir, qui tentent alors de rectifier le tir. Mais les questions se multiplient : qui est l’auteur de ce discours à la tonalité visiblement différente? Est-ce le vrai discours ? Pourquoi y a-t-il une différence entre la version en arabe, officielle, et celle rendue publique en français ?

Un choix est rapidement fait pour gérer cette crise. Elle s’articule sur deux idées : séparer la presse de l’opposition, et imputer l’attaque contre la presse à un dysfonctionnement, non à une volonté du chef de l’Etat. Des « sources proches » de la présidence se mettent alors en chasse. Elles laissent filtrer la bonne parole. Une erreur a été commise. L’attaque contre la presse ne figurait pas dans le discours du chef de l’Etat. Une main, peut-être malveillante, l’a ajouté. Quelle main ? Celle du ministre de la communication, en guerre contre certains médias? Un clan hostile au chef de l’Etat ? Des hommes tapis, y compris dans l’entourage immédiat du chef de l’Etat, attendant leur heure pour semer le trouble et la division?

Cette version du complot se révèle très habile. Qui sont les comploteurs ? La France ? Les clans ? Le DRS ? Les forces de l’argent ? Qui parle au nom du chef de l’Etat ? La question passionne, et personne ne peut y répondre, même si certains « spécialistes » affichent un air entendu pour dire, sous le sceau de la confidence, qu’ils ont tout compris. Cette piste permet de nourrir l’imagination, et de laisser à chaque algérien le soin de donner une identité à ces ennemis factices, pour désigner les comploteurs qui lui agréent le plus. Elle indique aux Algériens que la parole du chef de l’Etat est déformée par des forces occultes tapies dans l’ombre, et ne reculant devant rien pour arriver à leurs fins.

Pire que le mal

Mais sur le fond, cette gymnastique est bien dérisoire au regard des dégâts que révèle l’affaire : il valait mieux, pour le chef de l’Etat, assumer une grossière erreur, plutôt que de reconnaitre que l’Etat ne fonctionne plus. Car c’est de cela qu’il s’agit aujourd’hui. Les institutions de la république ont été tellement mises à mal qu’elles ne sont plus en mesure de produire un discours et de l’assumer. La République n’est plus en mesure d’assurer le service minimum. C’est l’essence même du quatrième mandat qui est ainsi révélée.

Ce n’est pas le début de la dérive, ni la fin. Quand le chef de l’Etat est tombé malade une première fois, l’histoire aurait retenu son nom s’il avait démissionné tout de suite ou s’il s’était retiré à la fin de son mandat. Il a fait le choix inverse : rester au pouvoir coûte que coûte. Sérieusement diminué, incapable de remplir ses missions constitutionnelles, selon la formule de l’ancien président Liamine Zeroual, il s’est accroché au pouvoir, décrochant un quatrième mandat totalement absurde : il ne peut ni se déplacer, ni faire de discours, ni tenir de vraies réunions de travail. Il ne peut ni participer aux grands rendez-vous internationaux, ni permettre à l’Algérie d’abriter des sommets. Le pouvoir qu’il n’exerce pas est exercé par d’autres, en son nom. Dans l’opacité.

Bouteflika a inévitablement entrainé tout l’appareil de l’Etat dans ce dérèglement général. Tout le fonctionnement des institutions s’en ressent, avec une confusion jamais égalée : un patron réunit les ambassadeurs, des lobbies rédigent des décrets, et pour se sortir d’une mauvaise passe, les conseillers du chef de l’Etat sont en train de dire que les discours du président de la république sont manipulés par des clans et des lobbies. Tout ceci alors que le pays n’a pas encore bouclé la première année du quatrième mandat.

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