En Algérie, l’argent de Rebrab ne fait pas encore le pouvoir

 

Le pouvoir ne lésine pas sur les moyens. Pour empêcher Issaad Rebrab de mettre la main sur une télé offshore, il va interdire 35 chaines.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 mai 2016)

Issaad Rebrab est un homme prospère. Il possède déjà un journal, il peut en lancer d’autres, tout comme il peut aisément financer une chaine de télévision. Pour lui, ce serait une entreprise facile, aussi facile que ce que constituerait pour Mohamed Raouraoua la recherche d’un nouvel entraineur pour l’équipe nationale de football.

Pourquoi diable, dans ces conditions, le ministre de la communication, Hamid Grine, a-t-il décidé de l’empêcher d’acheter un journal déjà emballé, au risque de créer une crise, et de soulever une vague de réprobation dans le pays? La question est d’autant plus lancinante que M. Rebrab n’a pas l’habitude de faire des vagues. C’est un homme naturellement orienté vers le compromis, et qui a toujours réglé ses problèmes dans la discrétion. Même quand il était très engagé politiquement, il a toujours su enrober ses positions, renforçant cette image d’homme discipliné, voire docile.

En outre, dans un passé récent, M. Rebrab avait vécu des aventures similaires à celle d’Al-Khabar. Il avait ainsi racheté le site de Michelin à Badjarah, à Alger, avant de se voir écarté par le gouvernement, dirigé alors par M. Ahmed Ouyahia. Motif : le droit de préemption de l’Etat, qu’avait fait prévaloir le gouvernement, pour éviter une déconfiture similaire à celle de l’affaire Orascom-Lafarge : le groupe égyptien avait acheté des cimenteries pour une bouchée de pain, pour les redresser et les revendre au prix fort au français Lafarge, réalisant de substantiels bénéfices au nez et à la barbe des « amis » algérien de Naguib Sawiris. A l’issue de cette affaire, M. Rebrab avait mollement protesté, sachant que ses intérêts lui dictaient de se plier aux décisions prises « en haut », en attendant de meilleures opportunités.

Changement d’attitude

Cette fois, M. Rebrab a chagé d’attitude. Dans l’affaire El-Khabar, il a fait front. Il a rameuté ses amis et alliés. Pourquoi? C’est Amar Saadani qui a fourni l’explication de texte. Alors que M. Rebrab parlait de « transaction commerciale légale » et de son droit de faire des affaires, tout en favorisant la liberté de la presse, M. Saadani, en porte-flingue d’un clan du pouvoir, a été chargé de rendre publique l’autre version. Selon lui, le patron de Cevital n’est que le prête-nom de la force occulte la plus célèbre du dernier quart de siècle, Toufik Mediène. Celui-ci, écarté des affaires, poussé à la retraite, anéanti, et qu’on croyait réduit à l’impuissance, se préparerait en fait à une nouvelle bataille. Derrière l’écran de fumée de son cigare, l’ancien patron du DRS préparerait des complots de grande envergure, en mettant en ordre de bataille ses redoutables troupes.

Utilisant un langage outrancier, M. Saadani va jusqu’à menacer Issaad Rebrab. Il le somme de choisir entre l’argent et la politique, et lui enjoint de rester dans les affaires. Dans la foulée, Issaad Rebrab découvre ce que peuvent êtres les humiliations imposées par le pouvoir. Alors qu’il sponsorise une manifestation économique, on lui fait savoir qu’il ne doit même pas y être présent. Et pour clore ce chapitre, un employé de l’Aurassi, dont le métier est de lui servir boissons et dessert, lui interdit de parler à la presse !

Menaces

Ainsi, en un laps de temps très court, l’homme le plus riche d’Algérie, qui a l’habitude d’être courtisé, choyé, obéi, et dont le sponsoring est recherché partout, découvre ce que peut être la vie pour un homme d’affaires qui a la prétention de s’opposer au pouvoir. Des voix amis murmurent constamment ces faits à l’oreille du patron de Cevital, et lui rappellent qu’il peut s’en sortir en faisant le dos rond. . D’autres voix lui  rappellent que le général Hassan, tout puissant numéro deux du DRS qu’il était, a fini en prison, alors que Hocine Benhadid, autre ancien général-major, croupit en prison depuis huit mois.

Et puis, pour mettre fin aux velléités de M. Rebrab, Abdelmalek Sellal lui a expliqué que, de toutes les façons, il n’aura pas la chaine de télévision du groupe Al-Khabar. Le premier ministre a chargé le ministre de la communication de ferler les chaines non agréées. Personne ne pariera un dinar sur l’avenir de la chaine Al-Khabar, ce qui amène M. Rebrab à revoir toute la transaction.

Mais au-delà de la personne de M. Rebrab, le message du pouvoir s’adresse à tous les « anciens amis » qui auraient la velléité de se découvrir un statut d’opposant. Que M. Rebrab ait réellement entamé une opération destinée à en faire le bras financier et médiatique d’un groupe qui ambitionne de prendre le pouvoir, est secondaire. Son profil offrait surtout l’occasion de faire un exemple. Qu’il rentre a bercail, et les choses reprendront comme si de rien n’était. Amar Saadani a été très clair. Il a promis la fortune à M. Rebrab s’il restait sur le terrain des affaires. Autrement, il risquerait de tout perdre.

Echéances

Ce langage cru de la part du pouvoir n’est pas nouveau, mais le ton a changé. Pourquoi le pouvoir tient à montrer ses muscles en ce moment ? Là, deux réponses s’imposent.

La première est liée à la conjoncture économique et sociale. La chute des prix du pétrole a débouché sur une situation difficile. Le gouvernement a beau la nier, la crise est là, et l’exécutif n’a pas de réponse. A moins d’un retournement du marché du pétrole, il faut s’attendre à de sérieuses difficultés. Ne pouvant faire face par la gouvernance, le pouvoir se prépare à répondre par la méthode qu’il connait le mieux. Il ne peut, dans ces conditions, permettre à des pôles contestataires de se fédérer. Et il le dit.

La seconde réponse est liée à la succession. Le pays sera bientôt à mi-mandat. C’est dans cette période que les choses se dessinent, et se décident. C’est d’autant plus vital pour le pouvoir que l’expérience du quatrième mandat a montré qu’une impréparation insuffisante peut déboucher sur une impasse grave. N’ayant pu s’entendre sur le successeur du président Bouteflika, les groupes les plus influents ont été amenés à maintenir un statuquo absurde. Ils savent bien que cette fois-ci, ils doivent se préparer suffisamment à l’avance pour mieux organiser les choses. Ils veulent donc verrouiller le jeu dès maintenant, pour éviter tout risque de dérapage.

Tout ceci relève d’une pratique que les Algériens connaissent bien. C’est la routine du système politique algérien, qui veut enfermer le pays dans les mêmes méthodes, malgré les échecs répétés et la crise qui menace. Et le pire est là : le pouvoir garde la main ; c’est lui qui maitrise l’agenda, et fixe les règles et le choix des armes. Livrer bataille dans la logique des clans, c’est perdre la guerre à l’avance. Ce qui impose, plus que jamais, de chercher une autre alternative : comment dépasser les clans et engager une bataille d’une autre nature ?

L’emprunt obligataire, un tour de passe-passe aux effets pervers

 

Pousser les banques à souscrire à l’emprunt obligataire alors qu’elles risquent de manquer de financements vise simplement à déplacer le problème, sans obtenir de résultats probants.

Abed Charef (maghrebemergent.info)

http://bit.ly/25duxuW

Avec l’élargissement de l’emprunt obligataire aux investisseurs institutionnels, le ministère des finances veut réaliser un véritable tour de passe-passe. A travers des chemins détournés et des artifices de forme, il veut donner l’impression que l’emprunt va réussir, collectant une part importante de l’épargne nationale, alors que l’impact sur l’économie risque d’être très limité, voire négatif.

Lancé le 17 avril, l’emprunt est supposé collecter une partie de l’argent qui dort, mais aussi une partie des sommes qui circulent dans l’informel, en vue de les réinjecter dans les circuits officiels pour une utilisation dans le financement de grands projets d’infrastructure. Selon les chiffres -approximatifs- avancés par des membres du gouvernement et des économistes, l’argent circulant dans l’informel représenterait l’équivalent de 40 milliards de dollars, soit 20% du PIB, ou encore près de deux fois le déficit de la balance commerciale en 2015.

Quelle part le gouvernement compte en collecter ? Aucune indication n’a été donnée. Le ministre des finances, M. Abderrahmane Benkhalfa, est resté prudent. Il n’a fixé ni seuil, ni plafond. Après l’échec de l’amnistie fiscale, à travers la formule de la « mesure de conformité fiscale », le ministère ne voulait prendre aucun risque en fixant des objectifs précis. Bien au contraire, il se donne toute la marge nécessaire pour ne pas être contredit dans son évaluation de l’opération.

Rémunération proche de l’inflation

Plusieurs banquiers sont intervenus dans les médias pour affirmer que l’opération se déroule dans de bonnes conditions, que l’emprunt obligataire a suscité de l’engouement auprès du public, et que des sommes importantes ont été engrangées. Leur insistance a toutefois introduit le doute chez les initiés, qui ont interprété leur intrusion comme une volonté de rassurer les souscripteurs éventuels face à une offre peu alléchante.

Car contrairement à ce que véhicule le discours officiel, le taux proposé par l’emprunt obligataire est peu attractif. « A cinq pour cent, il n’est pas sûr que cela couvre l’inflation », assure un économiste, qui rappelle que « le gouvernement lui-même table sur une inflation proche de cinq pour cent ».

En fait, ceux que le gouvernement appelle à rescousse pour convaincre les détenteurs d’argent sont ses propres agents et auxiliaires. Ils tiennent un discours sans intérêt pour celui qui possède l’argent : celui-ci sait ce qu’il faut faire, ce n’est pas un bureaucrate ou un banquier dont le comportement ressemble à celui d’un fonctionnaire, qui va lui montrer les meilleurs options.

Effets pervers

Mais ce qui est encore plus contestable, c’est la volonté du gouvernement de pousser les institutionnels à investir dans l’emprunt obligataire, ce qui risque d’avoir de sérieux effets pervers. Pour les banquiers, souvent réduits au rôle de simples fonctionnaires, soucieux d’abord de plaire à leur hiérarchie, c’est une aubaine. Grâce à un simple jeu d’écritures, ils peuvent gagner cinq pour cent par an, et afficher des soldes positifs à chaque année. Mais aller dans cette direction signifie un abandon de fait de l’acte de financer les investissements, alors que c’est sur ce terrain que va se décider la croissance.

En effet, des fonds placés par une banque dans l’emprunt, ce sont autant de fonds qui seront soustraits du financement de l’investissement. Dans l’opération, le gouvernement peut trouver des fonds pour combler le déficit du budget de fonctionnement, mais l’investisseur trouvera moins d’argent. Ce qui devrait signifier argent plus cher, avec toutes les conséquences qui en découlent.

Concrètement, cela signifiera aussi que les banques commerciales vont placer leur argent dans l’emprunt obligataire, et demander ensuite à la Banque d’Algérie de leur fournir de nouveaux fonds. Le recours à la planche à billets est alors inévitable.

Face à l’argent, le gouvernement a abdiqué

L’éthique et la transparence ne sont pas seulement des slogans. Elles sont essentielles pour rétablir la confiance dans l’avenir économique d’un pays.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 24 mai 2016)

Un PDG de banque a osé la sentence. « L’argent n’a pads d’odeur », a déclaré le patron de la BDL. Sa formule est reprise à la volée par le célèbre Farouk Ksentini, qui l’interprète à sa manière : il faut une amnistie fiscale, lance-t-il. Pourquoi amnistier des terroristes et pas des gens qui ont fraudé le fisc ?

L’Algérie est ainsi publiquement invitée à plonger dans l’immoralité, et à consacrer une situation de fait, accepter de vivre à côté de la loi, ou en dehors de la loi. Enfreindre la loi n’est plus une faute qu’il faut payer, c’est simplement une erreur de jeunesse, une bourde, une faute d’inattention qui peut être rapidement oubliée. Puisque le pas est en pleine dérive, qu’il n’est pas en mesure d’obliger les gens à payer l’impôt, autant leur pardonner, en leur disant qu’ils ne doivent pas recommencer…

Farouk Ksentini se présente ainsi comme l’homme qui lave les pêchés des autres. Mais au plan de la décision, il a un peu de retard. Car sur ce terrain du rapport à l’argent, le gouvernement a pris de l’avance. La démarche a été lancée l’été dernier, avec la célèbre mesure de « mise en conformité fiscale », cette formule qui autorise les Algériens à blanchir leur argent en payant un impôt forfaitaire de sept pour cent. L’Etat garantissait qu’il n’y aurait pas de questions, par de poursuite, par de curiosité. Le pas à franchir devait être discret, anonyme. Pas de question gênante, pas de volonté affichée de savoir qui sont ces Algériens ayant amassé des fortunes en argent liquide, comment ils opéraient, où cachaient-ils leur argent.

Aller plus loin

Comme prévu, l’opération a donné de maigres résultats. Si maigres que le gouvernement n’a pas osé communiquer sur les sommes récoltées. Mais comme souvent dans de pareils cas, le ministère des finances n’a pas remis en cause sa démarche, il a simplement estimé que son initiative a échoué parce qu’elle n’est pas allée assez loin. Il faut donc crever l’abcès, et traiter avec l’argent informel comme on traite avec n’importe quelle fortune : le rémunérer, pourvu qu’il accepte d’intégrer la sphère officielle. D’autant plus qu’en ces temps de vaches maigres, tous les apports sont les bienvenus.

Ce fut donc l’emprunt obligataire. De l’argent rémunéré à un taux supérieur à l’inflation, en vue de maintenir un niveau élevé d’investissements publics, assure-t-on. Combien le gouvernement compote-t-il lever ? A quel niveau cet argent pourrait participer à la relance de l’investissement? Combien de points de PIB espère-t-on ? Aucune réponse, évidemment. Pour le gouvernement, une seule certitude : il ne maitrise rien. A part donner une injonction aux banques et aux institutionnels de souscrire à l’emprunt pour sauver la mise, il n’a aucun levier sur lequel appuyer.

Opacité et absence de contre-pouvoirs

Sur un plan strictement économique, le résultat est dérisoire. Ceci apparaitra clairement lorsqu’il faudra faire les comptes -après le départ de M. Benkhalfa, pas avant. Au mieux, l’argent récolté par l’emprunt sera défalqué ailleurs. Ainsi, au lieu de financer directement des investissements, les banques donneront leur argent à l’Etat qui l’utilisera pour payer les salaires. De son côté, le pouvoir demandera à la Banque centrale de fabriquer de la monnaie, laquelle sera remise aux banques pour servir au financement normal de l’économie.

Dans la réalité, l’évolution sera plus grave. Le gouvernement affirme que l’argent récolté servira à financer des investissements. Comment, dans le budget, différencier de l’argent destiné au financement d’une route, et celui consacré aux subventions? Avec l’opacité qui domine les finances publiques, rien n’est plus facile pour le gouvernement que de se servir là où il trouve l’argent. Et il ne s’en prive pas. Il n’y a aucun contre-pouvoir viable en mesure de contester son action.

Renoncement

Ce faisant, le gouvernement contribue, à sa façon, à détruire le peu de crédit qui reste aux institutions. C’est désormais le pouvoir, à travers ses différents porte-paroles, qui reconnait publiquement l’inexistence de règles, morales ou autres, dans la gestion de l’argent.

C’est là le coup le plus grave porté à l’économie du pays. La baisse de moitié des recettes des hydrocarbures est moins dangereuse qu’un renoncement aux règles éthiques. Pris dans l’urgence, le gouvernement pense utilise le peu de moyens dont il dispose pour rétablir la situation, en acceptant de fermer les yeux sur de graves dérives économiques. Il se trompe lourdement: le pays a moins de besoin de recettes en devises que de règles claires, publiques et transparentes dans le fonctionnement quotidien de l’économie. C’est le gouvernement lui-même qui le confirme : en empêchant Issaad Rebrad de tenir une conférence de presse, il confirme que l’économie et l’entreprise ne sont rien face au pouvoir arbitraire.

Ultime erreur commise dans l’emprunt obligataire : le choix du moment. Le gouvernement est aux abois. Il est incapable d’imposer ses conditions. Il se soumet donc aux conditions des détenteurs d’argent. Y compris l’argent sale, qu’on voulait dans un premier temps taxer à sept pour cent, et qu’on finira par rémunérer à cinq pour cent. C’est, d’une certaine manière, une abdication ; une reddition en rase campagne, pas uniquement face aux détenteurs d’argent : il s’agit surtout d’un renoncement à des règles, sans lesquelles il serait impossible de rétablir la confiance et la foi en l’avenir.

Bouteflika, otage d’un pouvoir fantôme

La situation actuelle n’est plus de la responsabilité du président Bouteflika. Celui-ci n’est plus maître du jeu…

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mai 2016)

 

Déplorer la situation actuelle du pays peut encore avoir quelque signification pour le simple citoyen, mais pas pour les hommes politiques. Pour ceux qui participent à faire la décision, à l’élaborer ou à son l’exécuter, le train est passé. Les entendre aujourd’hui parler d’une économie en crise, des recettes en chute libre, d’un président de la république fortement diminué, d’un pouvoir opaque, d’un gouvernement sans consistance ou d’un parlement inexistant, n’a plus de sens.

Un tel discours pouvait avoir une quelconque valeur avant le quatrième mandat. Il fallait l’anticiper avant même troisième. Mais par la suite, quand la machine s’est mise en branle, et que le personnel politique a commencé à y grimper pour exister, il était déjà trop tard. Quitte à se répéter, le quatrième mandat ne pouvait avoir un autre contenu. Chakib Khelil, Amar Saadani, Ahmed Ouyahia, Tliba, les chaines de télé et les comptes offshore, Omar Ghrib, Rebrab contre Grine, le principal syndicat du pays qui s’aligne sur la première organisation patronale, la presse privée qui défend son droit de se vendre à l’argent pour échapper au pouvoir, tout ceci est un sous-produit si évident du quatrième mandat qu’on n’a même plus le droit de s’en offusquer.

Et pendant qu’on y est, poussons plus loin la polémique : la presse indépendante est morte le jour où l’hebdomadaire La Nation a disparu. Ce journal avait reçu, en six années d’existence, moins de recettes publicitaires qu’un quotidien « normal » en une demi-journée. Au moment de sa mise à mort, beaucoup se sont mis à regarder ailleurs. Certains étaient même soulagés. Un peu comme quand un parent, gravement blessé dans un accident de circulation, finit par mourir.

Une embarcation folle

Pourquoi ces rappels? Pour deux raisons. En cette année 2016, il y a un sentiment de plus en plus répandu que le pays est sur le point d’aborder un virage décisif pour son destin. Il le fait avec un maximum d’incertitudes. Il s’engagera dans le virage avec qui, pour quelle destination, avec quel pilote, quel équipage, avec quels bagages? Aucune réponse ne s’impose clairement.

La seconde raison, c’est que dans un moment aussi délicat, les passagers du véhicule sont en train de se battre pour savoir qui va s’approprier le butin, sans même se rendre compte qu’ils risquent de rater le virage. A côté de la route, des gens à la voix inaudible tentent bien de les alerter, pour les avertir de la présence d’un précipice un peu plus loin, mais personne ne les entend.

Le discours pompeux du gouvernement, qui affirme maitriser la situation, ne trompe plus personne. Le pays est, de fait, livré à des facteurs sur lesquels il n’a aucun contrôle. Le prix du pétrole, la baisse des recettes, l’émiettement de la société, l’état de santé du président Bouteflika, l’absence de règles claires concernant la succession, la situation difficile aux frontières : ce sont là autant d’inconnues qui peuvent avoir un impact direct sur le pays, mais sur lesquels le pays ne peut guère influer.

L’otage Bouteflika

Choquer pour choquer, autant y aller franchement. La situation actuelle n’est plus de la responsabilité du président Bouteflika. Celui-ci n’est plus maitre du jeu depuis qu’il s’est représenté pour son troisième mandat. J’insiste : troisième mandat. Plus tard, à partir d’avril 2013, il n’avait plus de rôle significatif dans la décision. Il n’a pas imposé son quatrième mandat, comme on le répète partout. Il a été simplement maintenu à son poste parce que les partenaires-antagonistes du pouvoir n’ont pas pu s’entendre sur un successeur.

De là à dire que Bouteflika est un otage, il y a un pas qu’on peut franchir, si on admet qu’il existe des otages précieux, dont on peut tirer une forte rançon, ce qui impose l’obligation d’en prendre soin et de les exhiber régulièrement pour offrir une « preuve de vie ». C’est ce qui a donné du poids à la déclaration des 19, qui voulaient vérifier si le chef de l’Etat était réellement en mesure d’exercer ses attributions constitutionnelles. Ceci ne signifie, en aucune façon, négliger ou réduire les immenses responsabilités de M. Bouteflika dans l’impasse actuelle: il a été le principal bénéficiaire du hold-up électoral de 1999, et il a été un acteur central du pouvoir pendant plus d’une décennie.

Reconstruire le pouvoir

Voir le président Bouteflika sous cet angle donne tout son sens au blocage actuel. A contrario, s’en prendre au président Bouteflika dérisoire, voire dangereux. Cela revient simplement à empêcher, encore une fois, de regarder dans la bonne direction, celle d’un pouvoir, ou d’un non pouvoir, dont l’indécision ronge le pays.

C’est l’image qui décrit le mieux la situation actuelle. En 2014, les clans se sont neutralisés. Ils ont adopté un pacte de statuquo provisoire. Mais les luttes sourdes se sont poursuivies, et un clan a fini par devenir proéminent. Sans pour autant emporter la mise. Il tire donc profit de la conjoncture.

Mais sur le fond, il n’y a plus de pouvoir, en ce sens qu’un pouvoir doit élaborer des stratégies, faire des choix, dessiner des caps, avoie une politique et un projet. Le groupe qui semble en position de force aujourd’hui sait qu’il ne peut, dans l’immédiat, remporter une victoire décisive. Il se contente donc de préserver des positions, d’avancer des pions, en attendant une conjoncture plus favorable.

Les autres groupes sont sommés de se positionner, de faire allégeance, selon leurs intérêts d’abord, leurs affinités ensuite. Tous les arguments sont bons pour les enrôler. Même Issaad Rebrab, dont le profil lisse lui interdit de se mêler de ses batailles, subit de fortes pressions pour s’aligner.

Ultime impasse: l’essentiel des forces et des énergies que recèle le pays est engagé dans ces batailles inutiles. Ce qui reste de l’Algérie n’a pas les moyens d’imposer, ni même de présenter ses choix. Lesquels doivent, peut-être, commencer par recréer un pouvoir, un vrai, en mesure de prendre en compte les intérêts de tous les Algériens. Y compris la partie légitime des intérêts de ces groupes aujourd’hui en guerre.

Comment le gouvernement a tenu tête au lobby automobile

Ramener les importations de véhicules de sept milliards de dollars à moins d’un milliard : le gouvernement a réussi une véritable prouesse. Peut-il la rééditer ?

Abed Charef

Sur un dossier, un seul, le gouvernement algérien a fait preuve d’une fermeté étonnante. Malgré les pressions, les coups bas, les risques de dérégler un marché déjà fragile, l’exécutif a refusé de plier sur le dossier des importations de véhicules. Pour l’année 2016, un plafond de 150.000 été fixé, avant d’être ramené à 80.000. Quitte à revoir ce chiffre plus tard, ce seuil a été décidé de manière autoritaire. « Scellé et non révocable », aurait-on dit en d’autres temps.

On est loin, très loin, des 568.000 véhicules importés en 2012. Même s’il faut tenir compte des véhicules en stock, et ceux montés localement mais achetés en kits, le nombre de véhicules est divisé par sept. Un chiffre inimaginable dans d’autres pays. L’objectif est aussi de ramener les importations au-dessous du seuil du milliard de dollars, contre près de sept milliards de dollars en 2012. Les importations de véhicules avaient dépassé les céréales et les médicaments, pour devenir le premier poste d’importation. En ajoutant la pièce détachée, le carburant et les lubrifiants, la facture dépassait allègrement les douze milliards de dollars.

Ces importations s’étaient emballées, emportées par l’euphorie d’un baril au-dessus de 100 dollars et de hausses salariales d’une ampleur inégalée. Entre 2011 et 2014, de nouvelles catégories sociales ont enfin pu accéder au marché automobile, dans un pays qui venait de dépenser une fortune pour se doter d’une autoroute.

Tenir bon

Depuis, les choses ont évolué. Dans le mauvais sens. Le baril a perdu les deux tiers de son prix. Les réserves de change ont commencé à fondre, et le gouvernement a sagement admis que la facture automobile est devenue insupportable. Il a donc lancé une sorte d’opération kamikaze, pour ramener les choses à la dimension de l’Algérie.

Mieux, le gouvernement a fait preuve d’une audace incroyable. Bien sûr, il a réagi à l’ancienne, par l’interdit. Il n’a pas anticipé, pour mettre en place des mécanismes modernes, en agissant sur l’impôt, le taux de change, les taxes douanières, pour décourager progressivement les importations, et leur substituer une production locale. Cela, c’est trop compliqué pour lui, même si le gouvernement tente de se rattraper, en confiant à des bureaucrates et à des hommes discrédités le soin de relancer la production industrielle.

Mais toujours est-il que l’exécutif a tenu bon, face à des concessionnaires automobiles qui constituent un redoutable lobby. Il suffit de rappeler l’épisode des cahiers de charge, et comment les concessionnaires ont fait pression pour l’amender ou l’abolir au printemps 2015, pour mesurer leur puissance. Cela n’a toutefois pas découragé l’exécutif, qui s’est accroché à ce plan de bataille, et a réussi à imposer ses propres règles.

Transparence

La méthode utilisée est assez simple. La décision est annoncée longtemps à l’avance, pour que tout le monde ait le temps de se préparer. L’introduction des licences a été annoncée par l’ancien ministre du commerce, M. Amara Benyounès, plus d’une année après leur entrée en vigueur.

Il faut ensuite fixer des règles, publiques et transparentes, et s’y accrocher. Sans concessions. Sans céder d’un pouce. Sans donner prise à l’adversité. Et puis, tenter de trouver, dans la phase d’exécution, des équipes compétentes, et, surtout, non impliquées dans les affaires. C’est une condition centrale pour préserver la crédibilité de la démarche. Est-ce un hasard ? Peut-être parce qu’ils étaient inattaquables sur leurs dossiers respectifs : l’ancien ministre du commerce Amara Benyounès a été attaqué dans une affaire liée au commerce du vin, et son successeur a été accusé, à tort, d’avoir autorisé l’importation de la viande de porc. C’est dire à quel genre de coups bas on doit s’attendre quand on se lance dans de pareils défis!

Elargir la démarche

Il reste à savoir si cette démarche peut être élargie à d’autres secteurs, et si elle peut réussir. Pour l’importation des véhicules, l’opération a été possible parce que le produit en question n’est pas un produit de base. Elle serait donc impossible à concrétiser s’il s’agissait de blé, de lait ou d’huile.

En se lançant dans cette aventure, le gouvernement a aussi admis qu’il va s’aliéner un lobby, mais un seul. Il sacrifie donc, momentanément, un seul de ses appuis. Il peut le faire, en concentrant tous ses efforts vers un seul objectif. Mais il ne peut le faire s’il s’attaquait à plusieurs fronts à la fois. Il ne peut pas laisser tomber de nombreux lobbies en même temps : il saperait sa propre base sociale. Il ne trouverait même pas les équipes nécessaires l’accompagner dans cette nouvelle démarche.

Mais le principal handicap est ailleurs. Vouloir réguler le marché automobile, celui des médicaments, de l’électroménager, des produits alimentaires, etc. signifierait que le gouvernement décide d’adopter une véritable politique économique, qui inclurait tous les secteurs d’activité. Il n’a ni la volonté politique, ni les appuis politiques pour se lancer dans une telle aventure, ni la compétence technique et managériale pour le faire.

Pour prétendre réguler toute l’économie, il faudrait qu’il y ait un vrai pouvoir, qui ait une véritable démarche politique et économique. Ce n’est pas le cas. A charge, pour le gouvernement, de prouver le contraire.

Presse, pouvoir, argent : combat, alliances et trahisons

Les acteurs changent de nom, la conjoncture évolue, mais la trame reste la même: argent, pouvoir et presse poursuivent une cohabitation douteuse.

Abed Charef

Hamid Grine a rendu un énorme service à Issaad Rebrab. En lançant une action en justice contre le rachat du groupe Al-Khabar par le patron de Cevital, le ministre de la communication a déclenché une réaction en chaine qui a permis d’éviter le débat, pourtant nécessaire, sur la liberté d’une presse ballotée entre argent et pouvoir. Hamid Grine a été si « efficace » qu’il a permis à M. Rebrab de tirer des dividendes inespérés d’une opération de communication qui ne lui a rien coûté, et qu’il aurait eu beaucoup de peine à monter.

M. Rebrab a toujours été un patron soucieux de donner de lui-même l’image d’un entrepreneur qui a osé et qui a réussi. Avec le procès intenté par M. Grine, il a une occasion inespérée de se comporter comme une sorte de mécène, sauvant une entreprise de presse et contribuant, à travers elle, à préserver la liberté d’expression et de pensée. Il le fait dans une situation extrêmement favorable car il a,  comme adversaire, le pouvoir qui traine probablement l’image la plus négative depuis l’indépendance du pays. Il a ainsi obtenu un résultat exceptionnel sans même se rendre dans une zaouïa !

Mais cette affaire occulte deux débats. D’un côté, elle élude le débat qui concerne la presse, sa liberté, son organisation, son économie ; une presse engagée depuis un quart de siècle dans une aventure menée sous le thème de l’indépendance.

De l’autre côté, le conflit Grine – Rebrab remet au second plan le débat sur la place de l’argent dans le pays, en premier lieu dans la décision politique. C’est d’autant plus inquiétant que le jeu est opaque, avec des acteurs qui avancent cachés, et agissent en dehors de toutes les règles.

Virages

Dans le monde des médias, on peine à se demander comment une affaire Al-Khabar est possible en 2016. Pourtant, la presse algérienne a traversé le plus dur, pensait-on. Elle a survécu aux années de terrorisme, aux restrictions de toutes sortes, aux pressions et aux mesures de rétorsion.

La crise économique apparaissait comme une aubaine possible pour faire un bond qualitatif, en agissant sur plusieurs leviers. D’abord, aller à une meilleure gestion du secteur, en laissant mourir des titres non viables, pour se recentrer sur les entreprises crédibles ; ensuite, revenir à une gestion plus commerciale et plus équitable de la publicité, en laissant progressivement le marché réguler offre et demande en organisant mieux le marché publicitaire; enfin, pousser les médias à prendre les virages nécessaires, avec notamment le numérique et le web, et mettre en place de nouveaux schémas d’organisation et de production de l’information.

Selon les informations disponibles, peu d’entreprises de presse ont investi ces créneaux. Beaucoup ont même copié le pouvoir durant les années grasses, en étoffant les dépenses et les investissements traditionnels. Quand la conjoncture s’est retournée, elles se sont retrouvées avec des charges auxquelles elles ne peuvent faire face. Seule l’ANEP peut les sauver, en leur assurant une rente hors normes. Problème : l’ANEP appartient au pouvoir, et elle est dirigée par un proche de M. Ali Haddad! En Algérie, on ne peut être contre le pouvoir et bénéficier de sa pub.

La démocratie, ultime issue

M. Ali Haddad symbolise le mieux, aujourd’hui, la proximité de l’argent avec le pouvoir. Il a détrôné M. Rebrab, qui semble vouloir faire un choix différent car, pour lui, rester collé au pouvoir risquait de constituer un handicap.

De manière caricaturale, M. Haddad continue à tirer l’essentiel de ses revenus de contrats conclus avec les pouvoirs publics. Sans la commande de l’Etat, il n’existe plus. A l’inverse, des pans entiers de l’activité de M. Rebrab sont virtuellement autonomes par rapport à l’Etat. Il veut donc voler de ses propres ailes, et prendre une autre dimension, en allant à l’international. Mais une telle séparation ne peut cependant se faire du jour au lendemain. Encore faut-il trouver une solution aux cadavres cachés dans les placards, et légaliser la situation des enfants illégitimes.

M. Rebrab veut acheter des outils de presse qu’il juge crédibles, et les utilise dans sa stratégie économique et, peut-être, politique. M. Haddad n’en est pas encore à ce stade cde sophistication. Il place directement des hommes à lui là où se trouve l’argent. Tant que les vents sont favorables, il continuera ainsi.

Rien de nouveau donc, sous le soleil. Les forces de l’argent continueront logiquement à pousser leurs pions aussi bien pour tenter de contrôler le pouvoir que la presse. Cela fait partie de leur ADN. Il reste au pouvoir algérien, le vrai, à éviter d’être avalé par l’argent, et à la presse d’éviter d’abdiquer. Comment penser y arriver sans s’engager dans un processus de démocratisation du pouvoir et de la presse ?

Les finances de l’Algérie sont hors contrôle

Les dépenses explosent, les recettes baissent. Un classique, qui montre que le gouvernement n’a plus la maitrise sur les comptes publics.

Abed Charef

Les finances de l’Algérie sont désormais hors contrôle. Le ministère des finances n’avait déjà plus prise ni sur les recettes, il ne contrôle désormais plus les dépenses. Il ne peut virtuellement plus rien faire. La dérive est si grave qu’elle semble surprendre les premiers concernés, comme le premier ministre Abderrahmane Benkhalfa, contraint de rendre publics des chiffres qui dépassent tout ce qu’il pouvait envisager.

Il ne s’agit pas d’un dérapage conjoncturel, d’une passe difficile, d’un mauvais mois, ni même d’une mauvaise année. On n’est plus dans une situation où un chiffre a dérapé, où une donnée a été mal maitrisée, ou bien dans un scénario insuffisamment anticipé. Non. On est dans une situation où le gouvernement tient un discours, fait des prévisions, envisage des actions à entreprendre, et où la réalité du terrain l’amène dans une direction totalement différente. On a vu des gouvernements envisager une croissance de cinq pour cent, avant d’arriver à une croissance inférieure à quatre points, ou bien prévoir une inflation de quatre pour cent pour en subir un taux supérieur à cinq pour cent. De même, suite à une conjoncture très défavorable, des gouvernements peuvent faire face à une récession alors qu’ils s’attendaient à une croissance modeste.

Mais ce qui se passe avec le gouvernement de M. Sellal dépasse de loin ces scénarios les plus pessimistes. Et c’est le ministère des finances qui le dit, au vu des résultats des deux premiers mois de 2016.

Chiffres et tendances

Ainsi, le déficit du trésor a été multiplié par 3.4 durant les mois de janvier et février 2016, comparé à la même période de 2015. Il est passé de 413 milliards de dinars à 1.404 milliards. S’il se maintient au même rythme, le pays bouclera l’année avec un déficit du trésor de 8.424 milliards de dinars (84 milliards de dollars), l’équivalent de 40% du PIB. Comme on le voit, il ne s’agit pas d’une marge de quelques points, qui peut être rattrapé avec des mesures d’austérité ou des coupes, même sévères, mais d’un trou béant que le gouvernement ne sait comment aborder.

Mais le plus inquiétant est ailleurs. Il est dans l’incapacité structurelle du gouvernement à maitriser quoi que ce soit. Jusque-là, on savait que les recettes extérieures dépendaient du prix du pétrole, sur lequel l’Algérie n’a pas de prise. Au mieux, le pays peut utiliser la marge dont il dispose, pour exporter plus, ou moins de gaz, quand il dispose réellement d’une marge de manoeuvre.

Désormais, le pays ne maitrise plus ce qu’il dépense. Tout le discours du gouvernement, depuis qu’il a admis que la crise est là, a été bâti sur la nécessité de rationaliser les dépenses, de maitriser les coûts, et de dépenser utile. Il a même été question, par un jeu de passe-passe, de maintenir les investissements au même niveau, tout en diminuant les dépenses. Les statistiques de janvier-février montrent un échec lamentable sur ce terrain. Les dépenses budgétaires ont en effet explosé en ce début d’année, avec une hausse 66.85%. Elles sont passées de 1.222 milliards de dinars en janvier-février 2015 à 2.040 milliards pour la même période de 2016.

Pas de d’instruments de régulation

Le gouvernement s’est gavé de discours, sans prendre de mesures significatives. Résultat : les dépenses de fonctionnement ont augmenté de près d’un tiers, alors que les dépenses d’équipement auraient été multipliées par trois. S’agit-il de valeur réelle, ou de chiffres fortement manipulés du fait de la fluctuation du taux de change, de l’inflation, des surcoûts et d’autres facteurs non maitrisés, comme les transferts illicites? Difficile à dire, même s’il est peu vraisemblable qu’un pays se préparant à une période d’austérité fasse autant pour les équipements en si peu de temps.

Ce ne sont donc pas les chiffres, avec le différentiel recettes-dépenses, qui sont seuls sujets d’inquiétude. Aujourd’hui, le danger provient de l’effet conjugué de deux autres facteurs. Avec, d’un côté, une tendance à la hausse des dépenses qui semble impossible à freiner ; et, de l’autre côté, une administration qui ne dispose plus des instruments nécessaires pour réguler.

Le ministre des finances peut bien passer son temps à rechercher des -fausses- solutions pour combler le déficit budgétaire, il va être condamné à courir après des ombres. Il devra, tôt ou tard, regarder la réalité en face, et admettre qu’il est dans l’impasse.

Lucidité

M. Benkhalfa a-t-il fait publier les chiffres de janvier-février pour sonner l’alarme? Veut-il attirer l’attention sur une situation particulièrement grave, pour ne pas avoir à porter le chapeau lorsqu’il faudra déposer le bilan? Ou bien va-t-il continuer à vendre des illusions, en essayant d’assécher une mer avec une casserole ?

Malgré la gravité de la situation, les propos de M. Benkhalfa restent ambigus, alors qu’un minimum de lucidité est attendu d’un personnage qui occupe un rôle aussi décisif. Il peut continuer à jouer à l’illusionniste, en tirant sur les cordes traditionnelles : planche à billet, inflation, creusements des déficits, etc., en attendant un hypothétique retournement du marché pétrolier. C’est d’ailleurs ce qu’il laisse entrevoir, quand il affirme que la dette interne et externe du pays est très faible, et que la marge d’endettement est énorme.

Il peut aussi faire preuve de réalisme, en tirant la sonnette d’alarme dès maintenant, pour permettre au pays de sauver les meubles. Un tel choix ne lui ressemble guère. Cela semble d’autant plus difficile à envisager qu’une telle option l’amènerait à renier ce qu’il a dit et fait jusque-là. C’est dire si les perspectives du pays en matière de finances sont difficiles.

Au Brésil et au Venezuela : une droite arrogante et revancharde

Au Brésil et au Venezuela, une droite arrogante veut revenir rapidement au pouvoir. Elle mène une véritable guérilla institutionnelle pour empêcher la gauche de gouverner.

Abed Charef

Il faut recourir à des mots issus de la plus classique langue de bois pour décrire les processus lancés au Brésil et au Venezuela pour tenter de destituer les présidents Dilma Rousseff et Nicolas Maduro. Comment en effet évoquer ce qui se passe dans ces deux pays autrement qu’en parlant de contre-offensives menées par une droite revancharde et arrogante, aidée pas La puissance étrangère, pour mettre fin à des expériences qui ont soulevé un vent d’espoir en Amérique Latine ?

Pendant tout le 20ème siècle, les deux pays ont été dirigés par des régimes autoritaires, parfois franchement dictatoriaux, soutenus par les Etats-Unis. Malgré leurs richesses immenses, le Brésil et le Venezuela sont restés pauvres, avec une majorité de la population vivant au-dessous du seuil de la pauvreté. La démocratie n’y était pas particulièrement en vogue, particulièrement au Brésil, où l’actuelle présidente a été torturée dans les années 1970.

L’avènement de Hugo Chavez, au Venezuela, a permis à une partie de la population d’exister enfin. De découvrir sa force à travers le bulletin de vote. Les pauvres, plutôt issus de populations autochtones, confinés au bas de l’échelle sociale, ont enfin trouvé une voix qui s’exprime en leur nom, une grande gueule capable de défier les plus puissants. Elu démocratiquement, réélu, gagnant les référendums, Hugo Chavez n’a cependant jamais pu gouverner tranquillement. Face à lui, il avait une droite qui n’admettait pas de perdre pouvoir et privilèges, et des Etats-Unis qui n’admettaient pas la présence d’un pouvoir hostile dans un pays qui les fournit massivement en pétrole et contrôle les premières réserves au monde.

Le pari fabuleux de Lula

Au Brésil, Lula a réussi un pari fabuleux. Transformer radicalement le pays, en faire une puissance émergente, imposer des règles de fonctionnement démocratique, et établir une sorte de new-deal interne, qui a permis à 60 millions de Brésiliens de passer, en deux mandats, du statut de pauvres à celui de personnes à revenu acceptable. Tout le monde y a gagné : les Brésiliens, dont le niveau de vie s’est nettement amélioré, les entreprises, qui ont vu leur marché s’élargir, et le Brésil, qui changé de statut.

Mais dans le camp opposé, l’inquiétude était d’autant plus grande que d’autres pays parvenaient enfin à découvrir cette nouvelle gestion de gauche, innovatrice et égalitaire, tout en restant fondamentalement démocratique. La Bolivie basculait à son tour, le Chili se laissait séduire. Un peu partout, on découvrait alors que le modèle de gestion de la droite traditionnelle constituait un frein pour la croissance et un handicap économique, y compris pour les entreprises. A l’inverse, plus le revenu des citoyens augmentait, plus les opportunités s’élargissaient pour les entreprises locales. De quoi bousculer les certitudes antérieures, et pousser toute une région vers des horizons nouveaux, ce qui menaçait clairement une nomenklatura traditionnelle habituée à maitriser les leviers de la vie politique et de l’économie.

Destituer des élus

C’est, curieusement, le même scénario qui est lancé au Brésil comme au Venezuela. Un chef d’Etat élu de manière démocratique, encore populaire au sein de l’opinion, est menacé par une procédure de destitution lancée par les appareils politiques traditionnels. Manifestations de rue, affrontements, tension politique extrême, tout a été mis en œuvre au Venezuela, où le président Nicolas Maduro a parfaitement raison de sentir assiégé.

Dilma Rousseff est allée plus loin, en parlant de coup d’Etat. Destituer un président démocratiquement élu sans qu’il ait commis un crime, « cela s’appelle un coup d’Etat », a-elle déclaré, rappelant qu’elle n’a jamais été accusée d’enrichissement personnel. Comble de l’ironie, plus de la moitié (36) des 65 membres de la commission parlementaire spéciale qui ont recommandé de voter pour sa destitution sont inculpés ou déjà condamnés dans des affaires de corruption. Une des figures de l’opération menée contre Dilma Rousseff, Eduardo Cunha, président de la Chambre basse du parlement, s’est vu retirer son mandat de parlementaire et de président de la dite chambre, jeudi denier. Il est accusé de corruption et de blanchiment d’argent : il est détenteur d’un compte en Suisse doté d’au moins 5 millions de dollars !

Le même processus est en cours au Venezuela, où l’opposition veut organiser un référendum de révocation du président Maduro avant la fin de l’année. L’opposition de droite a annoncé avoir recueilli deux millions de signatures à cet effet, et veut boucler l’opération avant la fin de l’année, en adoptant une démarche très agressive. Elle espère réussir là où elle avait échoué en 2004, quand elle avait perdu un référendum de révocation de l’ancien président Hugo Chavez.

Similitudes troublantes

Ces attaques simultanées visent Dilma Rousseff et Nicolas Maduro, les dauphins jugés moins charismatiques et plus vulnérables, que leurs ténors respectifs, Lula et Chavez. Elles interviennent aussi dans une période économique difficile, les deux pays subissant de sérieuses difficultés économiques.

Mais elles relèvent surtout d’une conception cavalière de la démocratie. Un dirigeant est élu pour un mandat, et ne peut gérer s’il a affaire à une guérilla politique et sociale de tous les instants. Remettre en cause la légitimité d’un élu tous les deux ans révèle une mauvaise foi évidente, laquelle cache un refus clair du jeu démocratique.

Ceci est particulièrement visible au Venezuela où la volonté de pousser Nicolas Maduro à la faute est évidente, y compris par des provocations répétées. Jusque-là, il a tenu bon. Peut-il tenir indéfiniment? Cela parait d’autant plus injuste qu’aucun régime de droite n’est harcelé par ce type de guérilla institutionnelle, ni en Amérique Latine, ni ailleurs dans le monde. Ce qui, à posteriori, peut donner une vraie légitimité à l’itinéraire premier de Dilma Rousseff.

La presse algérienne peine à sortir de ses ghettos

 

La presse algérienne n’est pas encore un quatrième pouvoir. Elle doit d’bord casser les barrières et sortir des ghettos, imposés ou consentis, pour devenir un acteur crédible.

Abed Charef

 

Dans le conflit qui l’oppose au milliardaire Issaad Rabrab à propos du rachat du groupe Al-Khabar, le ministre de la communication, M. Hamid Grine, a fait valoir un point de droit pour porter l’affaire devant la justice et tenter de faire annuler la transaction. La démarche est à priori louable, le rôle d’un ministre étant naturellement de faire en sorte que la loi demeure la règle première régissant son secteur.

En face, une sorte de consensus semble se mettre en place pour vilipender le ministre de la communication. Avec des arguments parfois fondés. Pourquoi le ministre de la communication veut empêcher M. Issaad Rebrab d’acheter le groupe Al-Khabar, sous prétexte que la loi interdit la détention de plusieurs titres, alors que M. Ali Haddad, ami du gouvernement, possède deux titres et une chaine de télévision ? Il faut croire que M. Grine n’est pas au courant de cette grave infraction à la loi.

Mais au-delà de ces escarmouches politico-juridiques, c’est le tout le champ des médias algériens qui part en lambeaux, dans un pays qui se semble plus capable de prendre la mesure des dérives qui l’emportent. La journée de la liberté de la presse, le 3 mai, pouvait constituer un moment de lucidité, pour prendre du recul, et prendre conscience des enjeux et des dérives en cours. Il n’en fut rien.

Médias offshore

Le pouvoir, représenté par M. Hamid Grine, est évidemment le premier en cause. Mardi 3 mai, journée lourde de symboles, le ministre de la communication a admis que la plupart des chaines de télé, une trentaine, travaillent dans l’informel. Elles sont « tolérées », a-t-il dit à propos de ces chaines, qu’il qualifie d’offshore. Il en a tiré un argument de fierté, affirmant que leur existence, malgré leur statut ambigu, constitue une preuve de la liberté de la presse en Algérie. Comment un ministre de la république peut-il prononcer une énormité pareille ? Comment un membre du gouvernement peut-il accepter que l’opinion publique soit partiellement façonnée par des organismes travaillant dans l’informel ?

En fait, depuis des années, le gouvernement pousse tout un pan des médias à travailler l’informel. Pour le gouvernement, un média qui travaille dans cette zone est grise est forcément fragile. Le maintenir dans la précarité en garantit la docilité. Un acteur de l’informel ne peut pas s’opposer au pouvoir, il ne peut dire non, ni refuser les injonctions du gouvernement ou des autres pouvoirs occultes. Cela crée une situation idéale pour les gouvernants : tout le monde est docile, par intérêt, ou par nécessité de survie.

Arguments rudimentaires

L’indigence de la démarche de M. Grine ne peut occulter le fait que l’argumentaire de M. Rebrab est tout aussi rudimentaire. Celui-ci a fait valoir que le rachat du groupe Al-Khabar est le fait d’une autre société que celle qui détient le quotidien Liberté. Mais quand la loi interdit à une personne, morale ou physique, de détenir plus d’un titre, elle interdit également les formules destinées à contourner la loi, comme le recours à des prête-noms, la possession de titres à travers des proches ou parents directs, ou encore à travers des sociétés écran. Dire qu’Al-Khabar a été racheté par une entreprise autre que celle qui possède le quotidien Liberté est absurde, du moment que l’une et l’autres sont contrôlées par M. Rabrab.

Plus inquiétant encore, les conflits en cours montrent l’indigence du débat sur la presse, ainsi qu’une incroyable inversion des valeurs dans laquelle l’Algérie semble se complaire. Un exemple suffit pour s’en convaincre: dans tous les pays du monde, le rachat d’un journal par un groupe financier est considéré comme une menace pour la liberté de la presse. Pas en Algérie, où des journalistes applaudissent le rachat d’un journal, propriété de ses journalistes, par la première fortune du pays. Ils organisent même des manifestations de rue pour soutenir la validité de la transaction!

Dans la même affaire, un groupe de presse est en train de changer de main. Cela suppose qu’il peut passer d’une ligne éditoriale à une autre, ce qui est supposé mettre un certain nombre de journalistes dans une situation délicate. Combien d’entre eux ont fait valoir la clause de conscience ? Pour l’heure, il n’y a pas eu d’échos en ce sens. A moins qu’il y ait eu des cas, et qu’ils aient été étouffés par leurs propres collègues, ce qui serait encore plus grave.

Un virage raté

Sur un autre registre, la presse algérienne n’a pas anticipé le virage numérique et les changements de fond qui menacent les grandes entreprises de presse. Sans parler de celle qui se contente d’être un simple réceptacle pour la publicité, les médias qui ont réussi à monter des entreprises viables n’ont pas mesuré l’impact des nouvelles technologies, en premier lieu de l’internet.

Les groupes adossés dès le départ à de grosses fortunes ne se posent pas de questions. Leur destin est tracé. Les autres se trouvent face à un dilemme. A défaut de gérer une indépendance devenue difficile, voire impossible, ils ont deux alternatives pour survivre : soit ils se rapprochent du pouvoir pour vivre à ses crochets, soit ils se rapprochent de l’argent ; du moins, se rapprocher des forces de l’argent qui s’affichent aujourd’hui autonomes par rapport au pouvoir.

Ces groupes, naguère prospères, se demandent donc quelle sera leur place dans l’Algérie de demain. Les choix qu’ils vont faires seront décisifs. Pourtant, il ne leur appartient pas, à eux seuls, de décider. L’Etat a un rôle essentiel dans cette démarche. C’est à lui qu’il incombe en premier de « nationaliser » la presse, nationaliser ayant ici un sens très précis : le pouvoir doit lancer un projet qui donne à la presse algérienne, et à elle seule, la possibilité et le pouvoir de façonner l’opinion publique nationale. C’est à lui d’agir pour créer les instruments nécessaires en vue de soustraire l’opinion algérienne à Al-Jazeera, Al-Mayadine, BFMTV et Iqraa.

Nouveau débat

Un tel enjeu pose évidemment le débat en des termes différents. Les dirigeants algériens ne semblent pas s’en être rendus compte. Ils n’ont pas encore pleinement réalisé qu’il n’est plus possible d’informer selon les méthodes anciennes, et que le citoyen a désormais la possibilité de se passer, totalement ou partiellement, des médias officiels. Faut-il faire l’effort pour se rapprocher du citoyen, en adaptant le contenu et les instruments à ses besoins, ou faut-il accepter cette rupture comme définitive?

En fait, la tâche prioritaire du gouvernement est d’anticiper ce que doit être la presse de demain. Quel rôle pour l’Etat et pour les médias privés? Quelle forme cela doit prendre? Quels supports utiliser? Comment utiliser au mieux l’internet? Comment entrer de plain-pied ans l’ère du numérique? Comment inciter les partenaires existants à prendre les virages qui s’imposent, et comment susciter la naissance de nouveaux partenaires plus adaptés et mieux outillés ? Comment créer des synergies entre la presse papier, dont le déclin est inévitable, et les autres acteurs, télés, radios, webradios, sites internet et réseaux sociaux? Comment sortir des ghettos politiques et idéologiques pour devenir un acteur autonome ?

Retour au service public

Dans ce cheminement, une nouvelle curiosité s’impose : l’avenir doit se faire dans la compétition, mais aussi dans la collaboration, avec une nécessaire réhabilitation de la presse de service public de qualité. Celle-ci va devenir incontournable. Mais il s’agit d’une presse de service public, ouverte, crédible, non d’une vulgaire presse de propagande gouvernementale.

Pourquoi ce besoin de presse de service public? Pour deux raisons. D’abord, l’émiettement actuel ne permet pas aux groupes privés de garder le cap sur certains grands sujets, notamment en période de crise. On l’a bien vu lors de la crise libyenne, par exemple, quand la presse algérienne s’est engagée dans une aventure qui a validé l’intervention occidentale, avec tous ses dégâts. La presse gouvernementale, aux ordres, n’a pas réussi à présenter une autre vision, plus conforme aux intérêts du pays.

Ensuite, des groupes économiques opérant en Algérie sont devenus très puissants, si puissants que les médias ne peuvent plus les critiquer. Compagnies de téléphonie mobile, marques automobiles et autres sont devenus de tels pourvoyeurs de publicité qu’ils sont en train de se forger une totale impunité. Seule une presse qui se peut passer de la publicité commerciale peut parler de leurs défaillances. Ce n’est visiblement pas Echaab qui le fera.

Comment éviter le démantèlement de l’Etat algérien ?

Nekkaz contre Khelil. La rue contre l’absence de la justice. Inexorablement, l’Algérie bascule vers un modèle où l’Etat est contesté, car confondu avec le pouvoir.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 avril 2016)

Le non Etat est en marche. En ce printemps 2016, chaque jour apporte un indice supplémentaire dans le démantèlement de ce qui fait l’état algérien. La gouvernance, le vivre-ensemble, les institutions et les valeurs communes sont attaqués de manière si méthodique, qu’on finit par se demander s’il s’agit d’un simple engrenage, que personne n’est en mesure de contrôler, encore moins de contrer ; ou, au contraire, si c’est le fait d’un plan méticuleusement mis en pratique, un « complot ourdi » par quelque force du mal qui veut « détricoter » l’Etat algérien?

Il n’est même pas nécessaire, ici, d’évoquer les faits politiques de premier plan, comme l’absence physique du chef de l’Etat ou l’absence de réunion du conseil des ministres pendant des mois. Non. De simples actes, parfois d’une grande banalité, collectés au milieu de la semaine, suffisent pour révéler des comportements défiant la loi et les valeurs qui permettent à une société d’avancer. Qu’ils soient le fait de représentants du pouvoir, de l’opposition ou de la rue, importe peu, car le résultat est le même : la rue ne respecte plus un pouvoir devenu si faible qu’il ne parvient plus à exercer son autorité.

A Adrar, des lycéens sont sortis dans la rue pour protester contre le calendrier des examens. Il fait trop chaud en juin, disent-il. Il faut avancer les examens au mois de mai, ce qui signifierait, concrètement, que la n’année scolaire s’arrêterait en avril. L’année serait ainsi amputée de cinq mois. Anti-pédagogique, irrationnel, disent les pédagogues. Mais qu’importe. Les protestataires, des élèves cette fois-ci, ont appris que les autorités finissent toujours par céder sous la pression. Alors, ils occupent la rue, et ils y restent.

Légitimité

Populisme et démagogie ont fait le reste. Des parents d’élèves soutiennent les revendications de leurs enfants, selon des écrits de presse. Sans se rendre compte de l’absurdité de la demande. Députés et sénateurs sont à leur entrés dans le jeu. Ils revendiquent, ils exigent des mesures urgentes pour avancer les dates d’examen.

Face à eux, les représentants de l’Etat se font tout petits. La ministre de l’Education, en position délicate et attaquée de toutes parts, ne sait plus quel brasier affronter, elle qui part avec un handicap de fond : c’est une ministre du quatrième mandat. Quand à l’administration locale, elle est tiraillée, comme toujours, entre deux tendances : agir, pour survivre, et ne rien faire, précisément pour éviter de porter le chapeau. C’est le chemin le plus court pour achever le peu de légitimité qui lui reste.

Ce manque de légitimité est d’ailleurs au centre de tous les problèmes. C’est cette légitimité des représentants de l’Etat elle que remettent en cause les enseignants contractuels quand ils exigent que l’examen pour le recrutement d’enseignants soit organisé de la même manière que le bac. Sous-entendu : l’examen est une simple procédure destinée à avaliser des recrutements décidés ailleurs. La conclusion est terrible : le futur enseignant ne fait confiance ni à l’administration en place, ni à l’enseignant en exercice, considéré comme complice d’une tricherie à grande échelle.

Injustice et bureaucratie

A El-Asnam, dans la wilaya de Bouira, c’est un fait divers qui a enflammé la ville. Un jeune homme a été passé à tabac par des policiers, toujours selon les comptes rendus de presse. Une injustice, encore une autre. Les policiers ont oublié qu’ils incarnaient l’Etat. Ils ont fait valoir la force face à un homme en situation de vulnérabilité, lui causant de sérieuses blessures. Résultat : deux jours d’émeute, et des dégâts psychologiques graves, avec une frange de la population aujourd’hui convaincue que les représentants de l’Etat ne sont pas dignes de leur fonction, et que le seul moyen de se faire entendre et d’obtenir que justice soit faite est de brûler la ville.

A Béjaïa on ne se contente pas de si peu. On ferme à la fois la route nationale et la voie ferrée. Toujours selon la même logique : face à l’administration, seul le rapport de force finit par payer.

Nekkaz contre Khelil

Mais peut-on reprocher à ce que Sofiane Djillali menace de considérer comme une « peuplade », peut-on lui reprocher de se comporter de manière si peu institutionnelle quand les hommes du pouvoir font pire? Chakib Khelil, membre du premier cercle du président Bouteflika pendant une décennie, ne s’est pas contenté de saper le crédit de Sonatrach et de la justice. Il s’est attaqué aux zaouïas.

Quel que soit le point de vue qu’on puisse avoir sur les zaouïas et sur leur rôle historique, le choc est brutal. Car pour une frange importante de la population, les zaouïas constituaient une sorte de repère, de refuge, un centre de spiritualité, arborant des valeurs nobles, comme la piété, l’austérité et détachement envers les biens matériels.

M. Chakib Khelil a réussi à les sortir de cette sorte de neutralité, pour leur enlever toute crédibilité. Elles subissent le même sort que les partis et les associations : désormais, on peut créer une PME, une association ou une zaouïa, selon l’humeur du moment.

Le comportement de M. Khelil a eu comme premier résultat de pousser M. Rachid Nekkaz à faire appel à la population l’inviter à chasser l’ancien ministre de l’Energie, et à l’empêcher de souiller une zaouïa. Quand la justice refuse de faire son travail, la rue est appelée à la suppléer. C’est une option destructrice, mais c’est la seule qui reste. Quitte à démanteler ce qui reste de l’Etat algérien.

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