L’homme-torche de Djelfa

Un drame a eu lieu à la Maison de la Presse. C’est un scoop, mais un grand débat politique.

 

Il a parcouru plus de 300 kilomètres pour venir à Alger. Il n’avait pas de valise, pas de bagage. Juste un drame dans la tête. Il a longuement ruminé sa décision, pesé le pour et le contre, et plus le bus qui l’amenait de sa lointaine Djelfa se rapprochait d’Alger, plus sa conviction se renforçait: la vie l’a complètement lâché. Le désespoir s’installait en lui, définitivement. Il n’avait plus d’issue, plus d’alternative.

En ce mardi 18 mai 2004, cet homme, auquel la presse n’a même pas daigné donner un nom et un prénom, avait atteint l’abîme. On imagine facilement son long parcours désespéré avant qu’il ne débarque à Alger. Licenciement, sentiment d’être abandonné, hogra, impuissance à faire face à un engrenage terrible qui l’a éjecté de la vie normale. Il a frappé à des portes, toutes les portes. Il n’a trouvé aucun interlocuteur en mesure de le réconforter, de répondre à ses doléances, de lui rendre justice. Alors, il a entamé son pèlerinage vers cet espace mythique qu’est devenue la Maison de la Presse. Et, naïvement, comme ces milliers d’Algériens confrontés à ce mur de Berlin qui les sépare des institutions, il a pensé que la presse constituait son ultime salut. Il ne croyait plus rien en l’administration, ni en la justice, ni aux politiques. Le syndicat est, pour lui, une chose étrange et les recours devant les tribunaux, un moyen d’étouffer les injustices. Il ne connaît ni les partis de la coalition, ni ceux de l’opposition.

Il n’a pas lu le chapitre du programme du gouvernement Ouyahia consacré à la lutte contre le désespoir. Il est donc venu frapper à la porte des journaux. Il est convaincu, comme tous ces Algériens qui «traînent» une affaire, que son cas est unique, un modèle d’injustice, un cas d’école dans l’engrenage de la hogra. Il pensait que le simple fait d’exposer ce qu’il a enduré, la seule évocation de ses souffrances morales, seraient suffisants pour provoquer un sentiment de révolte chez tous ses interlocuteurs.

On saura peut-être un jour comment cet ultime espoir s’est envolé. Et c’est alors qu’il a décidé de s’immoler par le feu, consacrant, par un simple geste, l’échec de l’Algérie, de ses pouvoirs et de ses contre-pouvoirs, celui de l’administration comme celui des partis et de la presse. Car c’est un échec collectif, dans lequel chacun a une responsabilité évidente.

La première responsabilité est celle d’un pouvoir sourd aux doléances et aux pulsions de la société. Il a en face de lui, une réalité qui s’exprime au quotidien par des drames, des émeutes, des jacqueries, parfois par des crimes et des actes de violence, mais il refuse de la voir. C’est un pouvoir capable de réconcilier Abdelaziz Belkhadem et Karim Younès, de regrouper les légalistes et les dissidents du FLN, mais il est incapable de penser à se réconcilier avec la société algérienne, malgré les mots d’ordre sur la réconciliation nationale. C’est, surtout, un pouvoir qui ne peut, ou ne veut, se rendre compte que les institutions en place, dans leur composante, leur fonctionnement et leurs compétences, sont définitivement disqualifiées, incapables de répondre aux aspirations des Algériens. A différents niveaux du pouvoir, on ne trouve plus de structures ou de centres de décision en mesure de constituer un vrai recours. Seuls ceux qui ont un accès direct au wali ou au ministre peuvent trouver des solutions. Ce cercle, se limite au pouvoir et à sa périphérie immédiate. Le reste, tous ces Algériens vivant en dehors des réseaux, sont condamnés. Le désespoir guette chacun d’entre eux, dans un monde kafkaïen qui a abandonné tous ses repères.

La presse se trouve, elle aussi, sérieusement interpellée. Elle assume, désormais, une immense responsabilité morale qui dépasse visiblement ses capacités. Dans le long processus qui a détruit la plupart des contre-pouvoirs dans le pays, elle a joué un rôle, parfois important, en participant à discréditer un certain nombre d’alternatives. Avec le temps, elle s’est imposée comme une nouvelle source de pouvoir et de puissance, se substituant à d’autres parties, plus qualifiées et mieux outillées. Aujourd’hui, pour nombre d’Algériens, la presse apparaît comme le dernier, l’ultime recours. C’est dans ce lieu symbolique, la Maison de la Presse, que cet homme a terminé son long parcours, pour venir s’immoler par le feu devant les journalistes.

Voulait-il simplement les prendre à témoin? Ou bien son message va-t-il au-delà, pour dire à cette presse, qu’elle, non plus, n’est plus un recours, qu’elle est impuissante, incapable d’entretenir l’espoir, de changer le cours des choses, et qu’au bout du compte, elle constitue simplement une illusion de plus dans ce paysage de mystification démocratique?

Après le choc des présidentielles, et l’immense désaveu subi par la presse, les questions se multiplient. Elles s’imposent avec une insistance jamais égalée. Certains acteurs, comme le pouvoir, semblent définitivement inaptes à y répondre, ni même à les écouter. Par contre, d’autre acteurs, politiques, médiatiques et sociaux, apparaissent plus disponibles. Ils ont peu de moyens, certes, et ne recueillent pas l’écho souhaité. Mais toute la pression est, aujourd’hui, sur eux. Ils sont condamnés à prendre l’initiative à trouver des solutions et à imaginer de nouvelles démarches. A moins qu’ils ne se complaisent, eux aussi, dans cette situation facile du photographe de presse, heureux de voir le scoop venir à lui, au journal, sous la forme d’un homme-torche. Ce sera alors un pays en flammes, pas seulement un inconnu venu de Djelfa, qu’il faudra assumer.

Quotidien d’Oran, septembre 2004

Publicités
Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s