Chronique d’une Algérie qui stagne

Emeutes, protestation, marches, désespoir et drames. L’Algérie d’après le 8 avril n’a guère changé.

Par Abed Charef

 

Pendant que des centaines de citoyens se rassemblaient devant le siège de l’APC, pour protester contre « la ségrégation dans la distribution du logement », samedi dernier, à Khemis Miliana, dans la wilaya de Aïn-Defla, d’autres citoyens n’hésitaient pas à bloquer la route au quartier Ettefah, à Tiaret, sur la route de Bouchekif. A Tichy, en Kabylie, c’est l’APC qui est fermée le même jour par des habitants en colère, toujours en rapport avec la distribution du logement. Et, à El-Guedid, près de Djelfa, des citoyens décidaient, toujours ce même samedi, d’occuper carrément l’APC, qui ne leur appartenait visiblement pas.

Le lendemain, dimanche, la protestation, plus ou moins similaire, avec des mots d’ordre qui se ressemblent étrangement, était signalée à Chebacheb, près de Khemis El-Khechna, et Sidi Daoud, près de Baghlia, dans la wilaya de Bouira, ainsi qu’à Hassasna, dans la wilaya de Saïda.

Et ce n’est pas seulement le début de semaine qui était agité. Le week-end précédent avait connu nombre d’émeutes, à Bordj Bou-Arriredj, à Laghouat, à Baraki, pour une obscure histoire de relogement, et à Sidi Akacha, dans la wilaya de Chlef. A Sidi Akacha, un village perdu, très durement éprouvé par le terrorisme, les autorités locales n’y étaient pas allées de main morte. Plus de vingt manifestants avaient été arrêtés, dans des conditions peu en rapport avec l’état de droit.

Et, pour couronner le tout, on ne peut manquer d’évoquer ce qui s’est passé à Khenchela, où trois personnes se sont suicidées en dix jours. Se donner la mort est ainsi devenu une manière de protester. A défaut de manifester, de crier sa haine, de trouver une oreille attentive à laquelle exposer ses soucis, on se détruit.

C’est, là, une chronique de l’Algérie post-électorale, en 2004, avec une actualité faite de troubles, de marches, d’actions de protestation menées dans cette Algérie lointaine, celle des quartiers périphériques et des banlieues poussiéreuses, cette Algérie semi-rurale où le responsable est un potentat et l’administration un adversaire, si ce n’est un ennemi. Prise en étau entre une réalité quotidienne dramatique, une absence d’interlocuteurs qui s’apparente à du mépris, et un vide politique effrayant, cette population n’est plus capable de protester de manière positive.

Sa seule relation avec l’état se résume à ce contact brutal dans la rue, avec le cycle traditionnel manifestations, répression, arrestations, négociations. Elle tente un coup, une simple jacquerie, improvisée dans l’urgence et l’enthousiasme, en espérant que les retombées ne seront pas trop dures. Mais peuvent-elles être plus dures que la misère que subissent ces gens ?

Dans ce monde, la formation d’un nouveau gouvernement n’a aucun impact. L’éclipse de Ali Benflis n’intéresse personne. La réconciliation au sein du FLN est une curiosité passagère, et les courbettes de Hamas un simple élément du décor. Pour les habitants de Hassasna, dans la wilaya de Saïda, les subtilités ayant mené à l’éclatement du ministère de l’information et de la communication en deux départements séparés sont totalement sans intérêt.

Pour eux, un nouvel exécutif n’apporte aucun espoir d’évolution. C’est le signe que le fossé, déjà effrayant, continue de s’élargir entre cette Algérie réelle et l’Algérie officielle, entre une société incapable de trouver une issue, et un système politique qui tourne exclusivement pour lui-même.

Et comme pour confirmer ce cercle vicieux, dans lequel l’élection n’apporte pas de nouveauté, les présidents d’APC sont de nouveau sur la sellette. Remis en cause, contestés, ou simplement limogés, ils se retrouvent dans l’œil du cyclone. Mais qui va aujourd’hui soutenir un président d’APC en difficulté ? Qui va se solidariser avec un député en rupture de ban avec l’administration, alors que le maire et le député ont été incapables, de gérer sa cité pour le premier, de rejeter des ordonnances officiellement contestées par son parti ?

Et plus on avance dans les questions, plus on se rend compte qu’il n’y a pas d’issue. Un membre du bureau politique du FLN nous avouait que les têtes de liste aux élections législatives et locales ont été désignés sur la base d’une négociation avec les wilayas et les services de sécurité. C’est donc le sens même de l’élection qui est remis en cause, car l’élu n’est pas issu de l’urne, mais d’un dispositif antérieur.

Cela rappelle beaucoup le 8 avril. Et cela donne une idée sur ce que peuvent être les retombées de la dernière présidentielle sur la vie des citoyens.

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Partage de butin sur les décombres du FLN

Alger vit des lendemains de tempête. On ramasse le débris et on partage le butin. Le sort du navire est secondaire.

 

Par Abed Charef

 

Les lendemains de tempête sont des moments très particuliers. Les uns tentent d’inventorier les dégâts, pendant que d’autres évaluent le butin, et sont préoccupés par le partage de tout ce que le fleuve a charrié. Le tout se fait parfois dans la dignité, souvent dans la douleur et le déshonneur. Ceux qui se préparent à partager le butin travaillent méthodiquement, et dans la discrétion, alors que les autres, ceux qui changent de religion pour adopter celle du nouveau dieu, sont particulièrement bruyants.

Les lendemains du 8 avril n’ont pas échappé à la règle. Du côté des victimes, Ali Benflis ne se fait guère d’illusions. Il sait qu’il va être soumis à rude épreuve, et il a déjà fait un pas pour bien signifier qu’il se plie aux règles des nouveaux maîtres. Il a en effet convoqué le comité central issu du 7ème congrès, reconnaissant implicitement les décisions de l’appareil judiciaire invalidant les assises les plus récentes de son parti.

Il voit aussi le navire se vider autour de lui. Quelques fidèles, encore sous le choc, continuent de s’accrocher, liant leur sort à celui de celui qui apparaît comme un ex-patron du FLN. Mais sonnés par le choc du 8 avril, ce carré de fidèles risque à son tour d’être définitivement mis k.o devant le spectacle honteux du ralliement massif de leurs anciens compagnons aux nouveaux vainqueurs. Et même le spectacle est de tradition dans le pays, il est toujours surprenant d’y assister une nouvelle fois.

Benflis semble gêné par les bribes du FLN, dont il ne sait que faire. Il sent que l’assaut final est pour bientôt, et qu’il arrivera au pire des moments. Il sait tout aussi bien que ses anciens amis risquent d’être les plus féroces au moment de la mise à mort.

Peut-il survivre politiquement à l’épreuve ? Peut-être. Après tout, il a bien rebondi après quelques années de vaches maigres. Mais s’il est condamné, il peut se consoler dans quelques semaines, ou quelques mois, lorsque l’autre clan arrivera à son tour à aboutissement logique. Car les vainqueurs du jour, qui négocient aujourd’hui le partage du gouvernement, du FLN, du contrôle de l’administration, de la rente et de la rapine, finiront, probablement plus tôt qu’on ne le pense, par se rendre compte de deux évidences.

D’abord, ils ne sont que les sous-traitants d’une opération qu’ils ont exécutée, mais qu’ils n’ont pas conçue.  Ils ont été les maîtres d’œuvre, mais pas les commanditaires. Les véritables auteurs de la combine restent discrets, bien que leur ombre soit envahissante.

Ensuite, le statu quo reconduit à la faveur des présidentielles du 8 avril ne peut durer. C’est une alliance de conjoncture entre des partenaires liés par de puissants intérêts communs, mais qui finiront à leur tour par examiner une question de fond, occultée jusque là : qui a le droit d’étendre son hégémonie sur les autres ? Le pouvoir doit-il rester là où il est, et être sous-traité au profit de Liamine Zeroual hier, Abdelaziz Bouteflika aujourd’hui, ou doit-il changer de titulaire ?

A cette question, qui se limite à l’intérieur du système, se greffent évidemment d’autres sujets, plus importants, liés aux rapports du pouvoir à la société. Celle-ci est, jusqu’à l’heure actuelle, hors du coup. La décision, prise au sommet, est appliquée par la périphérie du pouvoir et l’administration, soutenues par les réseaux d’allégeance, mais elle reste sans effet sur la société, qui vit en marge de la politique.

Dans leur euphorie, les vainqueurs, guidés par le souci de se placer, oublient la réalité du pays. Chômage, déliquescence de l’état, absence de structures d’arbitrage, extension de la corruption et marginalisation de larges franges de la société constituent autant de bombes qui ne manqueront pas d’exploser, un jour ou l’autre.

Et si tout ceci ne devait pas suffire, il faudra bien que les vrais centres du pouvoir se posent, un jour ou l’autre, de nouvelles questions, pour se demander où ils mènent le pays. Absorbés jusque là par les manipulations à grande échelle dans le souci de préserver le système, ils seront forcés d’admettre que la machine est dépassée, et qu’elle ne peut mener le pays bien loin. Elle sait, certes, manipuler une élection, mais ne peut élaborer un projet politique viable dans un monde qui explose.

Cette machine se contentera, dans les mois qui viennent, à mener de nouvelles opérations ponctuelles, pour habiller la vie politique du pays. Elle mettra en scène la bataille du FLN, et passera ensuite aux élections législatives, qui pourront meubler un bon semestre. Ensuite, on parlera de la nouvelle constitution, puis d’une loi sur la fameuse concorde civile, à moins qu’on ne change l’ordre des échéances. On se retrouvera alors à la veille des élections locales, à partir desquelles on commencera à parler des présidentielles de 2009.

Ce sera largement suffisant pour occuper les esprits, et donner l’impression qu’il existe une véritable vie politique dans le pays. Mais sur le terrain, il n’existe guère de prémices laissant entendre que de vraies perspectives vont apparaître.

A moins que ceux qui ont vraiment la capacité en décident autrement. Ou que la rue ne fasse brutalement irruption dans la vie politique.

Présidentielles: Succès technique et échec politique

 

L’élection présidentielle a été un succès pour ses concepteurs. Réglée comme une horloge sur le plan formel, elle n’a pas touché au volet politique.

 

Par Abed Charef

 

Avec ou sans Abdelaziz Bouteflika, la vie continuera, après le 8 avril. Et au matin du 9 avril, l’Algérie se réveillera avec une gueule de bois électorale, en se posant les mêmes questions : le pays a-t-il les ressorts, les moyens et les institutions pour le sortir de la crise ? Peut-il vivre indéfiniment avec ces problèmes qui s’accumulent, alors que les institutions restent totalement déconnectées de la société, que se conforte le divorce entre l’Algérie réelle et l’Algérie officielle, et que s’élargit, de manière effrayante, le fossé qui sépare riches et pauvres?

Le retour sur terre sera difficile. Pendant les semaines écoulées, on vivait de promesses. Campagne électorale oblige. Mais à partir de demain, ou après le second tour, il faudra bien se résoudre à affronter la réalité. On se rendra compte alors que la campagne électorale a donné lieu à beaucoup de paroles, mais peu de projets concrets, encore moins de débats.

C’est le lot des élections pluralistes, dira-t-on. Aux Etats-Unis, la campagne électorale ne vole pas très haut non plus. Mais aux Etats-Unis, il s’agit d’un pays structuré, stable, où l’élection a une fonction essentielle, celle de renouveler les dirigeants et d’assurer l’alternance.

En Algérie, l’élection ne peut pas avoir le même sens ni les mêmes objectifs, en raison de la grave crise que traverse le pays. En fait, une seule question méritait d’être posée pendant cette campagne électorale algérienne: comment sortir le pays de la crise ? Avec quels moyens, quels appuis politiques, quels mécanismes, quelles alliances, au profit et au détriment de quelles catégories sociales doit se faire la sortie de crise ? Quels sacrifices peut-on encore demander aux Algériens, et que pourra offrir l’Algérie en contrepartie ? Autant de questions largement occultées.

A défaut de vraies questions, concrètes, il faudra se contenter des promesses. Et sur ce terrain il faut rendre hommage à Abdelaziz Bouteflika, qui a été très clair sur ce sujet. Il prône ouvertement la continuité, le maintien du statu quo, en essayant de détenir un peu plus de pouvoirs, par le biais d’une constitution qu’il compte amender à son profit. Il veut maintenir le système de gestion du pays.

On peut adhérer à ce choix. De nombreuses clientèles du pouvoir y ont intérêt. Ces groupes sentent vaguement qu’un système ouvert, démocratique, porterait atteinte à leurs intérêts, souvent illégitimes, suffisamment opaques pour être remis en cause par un régime transparent. Utilisant leur pouvoir, ou leur proximité du pouvoir, pour s’enrichir, ils ne peuvent envisager de voir le pouvoir échapper aux réseaux d’influence et d’allégeance, du sommet du pouvoir à la commune. C’est là que se trouve le noyau de l’électorat de Bouteflika.

A l’inverse, Ali Benflis prône ouvertement le changement pour mettre fin à ce pouvoir occulte, instaurer un système démocratique et restaurer les libertés. Le discours est engagé, séduisant, convaincant, mais il pêche par une faiblesse grave. Benflis ne définit ni les instruments, ni la méthode, ni les acteurs du changement. Il s’est retrouvé à la tête d’une coalition hétéroclite, forgée dans la douleur, sans consistance politique réelle. De plus, elle est composée des mêmes clientèles qui étaient naguère au service du clan adverse. Comment peut-il inverser la tendance, et forcer ces courants liberticides à se mettre au service des libertés ?

Il est difficile d’imaginer le FLN, dont les députés se sont montrés si dociles envers Bouteflika pendant tout son mandat, se métamorphoser en l’espace d’une campagne électorale pour devenir un instrument politique en mesure d’imposer le changement. Il est encore plus difficile de voire ces personnages encombrants, très médiatiques, devenir des partisans de la liberté alors qu’ils ont accompagné toutes les opérations anti-démocratiques de la dernière décennie.

Les autres candidats aux présidentielles viennent en appoint. Aucun d’entre eux ne semble en mesure de s’imposer comme un prétendant sérieux pour remporter la victoire. En se portant candidat, Saïd Saadi a réussi à restaurer partiellement son image, Abdallah Djaballah poursuit l’œuvre de construction de son appareil politique, Ali Fawzi Rebaïne a fait bonne figure et Louisa Hanoun a montré que sa passion reste intacte, même si son discours ne se renouvelle guère.

Mais pour ces candidats, il est difficile d’aller au-delà de ce constat de complaisance et du succès d’estime qu’il implique. Ils savent que la bataille se livre ailleurs. Elle ne situe même pas dans l’urne, car celle-ci a été balisée depuis longtemps, pour éliminer, en amont, tous les intrus potentiels. La bataille ne se livre pas non plus dans les choix politiques, car la rue ne votera pas en fonction de critères idéologiques et de programmes. D’autres facteurs, connus mais insuffisamment analysés, auront plus d’importance : le vote traditionnel pour le pouvoir en place, la fidélité à un mythe, plus qu’à un parti, ou au chef de clan, etc.

Ceci est valable pour le « ghachi ». Mais le plus effrayant concerne le vote des « élites », celles qui sont supposées faire l’opinion. Et dans ce monde, en plus de l’allégeance, qui reste la première motivation, le vote sera dicté par trois grands facteurs. Il y a d’abord ceux qui voteront pour celui qui leur apparaît le moins nocif, le moins menaçant pour la stabilité du pays. D’autres voteront pour le plus sympathique. D’autres, enfin, ne voteront pas, convaincus qu’ils sont de l’inutilité du scrutin.

Quel que soit le choix de ces « élites », il est fondamentalement négatif. Il n’est pas motivé par une adhésion à un projet, ou par une volonté d’agir, mais par la nécessité de survivre, la volonté de sanctionner, quand il ne s’agit pas simplement de résignation. C’est à cette limite qu’est réduite ce qui est supposé être « l’élite » du pays, face à une élection à laquelle elle n’a pas réussi à donner un sens.

C’est suffisant pour dire que cette présidentielle est un échec.

Eradicator

  

Le 24 février offre un double anniversaire, curieusement fêté cette année.

 

Par Abed Charef

 

Un anniversaire, c’est d’abord un symbole. Et quand deux anniversaires se télescopent, la symbolique n’en est que plus forte. C’est ce que pensait l’austère Houari Boumediène, lorsqu’un jour de 1971, il choisissait l’anniversaire de l’UGTA, un 24 février, pour annoncer la nationalisation des hydrocarbures.

Pour Boumediène, les choses étaient assez simples : le pétrole appartient à l’Algérie, et l’Algérie à ses travailleurs. L’Algérie, pays souverain, pensait-il, avait le droit d’exploiter ses richesses comme elle l’entendait, pour les mettre au service de ses pauvres et des classes laborieuses. Le pétrole aux travailleurs, la terre aux paysans, le pouvoir à l’armée : c’était une équation suffisante pour assurer le bonheur pour tous. C’était un rêve, celui d’une époque. On nageait alors en pleine idéologie socialiste, une pensée généreuse, qui fut peu à peu ruinée par la bureaucratie et enterrée par la rente.

Ces choses là se passaient il y a trente quatre ans. Abdelaziz Bouteflika était déjà un homme clé du pouvoir. Ministre des Affaires étrangères, il était chargé de défendre et de promouvoir ces choix économiques au niveau international. Il roulait les « R » et voyageait, déjà, beaucoup, pour défendre ce droit des peuples à gérer librement leur pétrole, leur café, leur cacao ou tout autre produit. Bouteflika fut alors efficace, et l’aboutissement de son action fut cette session de l’ONU consacré au nouvel ordre économique mondial, durant laquelle Houari Boumediène se rendit un New York pour y prononcer un discours.

Bouteflika croyait-il alors à ces choix « socialistes »? Peut-être. C’est même probable. Pourquoi alors a-t-il changé d’avis ? Il ne l’a pas encore expliqué. Pourquoi a-t-il choisi cet anniversaire du 24 février pour soumettre les hydrocarbures algériennes aux règles de l’ultralibéralisme ? Voulait-il défier l’UGTA ? Dans ce cas, il se trompe : l’UGTA n’existe plus depuis longtemps. Il n’y a plus que Louisa Hanoun pour croire encore que le cadavre de cette organisation est encore animé de souffle quelque vie.

On peut multiplier les questions à l’infini, pour tenter de comprendre ce qui se passe dans ces cercles du pouvoir et dans leur périphérie, avec ces quelques hommes qui décident pour l’Algérie, engagent son avenir, quand ils ne le gagent pas, et font des choix dont les conséquences vont peser sur le pays pendant un siècle. FMI, Banque Mondiale, pressions occidentales, volonté de gagner les faveurs des puissants de ce monde, tous les arguments sont bons, toutes les explications sont probablement valables, et concourent, à des degrés divers, à pousser Bouteflika dans ces choix.

Mais une autre question demeure. Elle se situe dans la manière dont le chef de l’état prend ses décisions, aussi bien concernant les hydrocarbures que sur les autres grands dossiers, qu’il s’agisse de la concorde, de l’amnistie, du code de la famille ou de la nouvelle constitution. En 1971, Boumediène avait pris ses décisions sans consulter les Algériens. Il n’y eut ni débat, ni discussions. Et puisque Boumediène et les siens disaient que c’était une bonne décision, ce qu’elle était peut-être, il fallait la soutenir.

Aujourd’hui, Bouteflika utilise les mêmes méthodes. De quel droit lui et les siens, qu’il s’agisse de Ahmed Ouyahia, Hamid Temmar ou Abdellatif Bencachenou, prennent-ils ces décisions ? Ils savent tous qu’il n’y a pas de contre-pouvoir dans le pays, qu’aucune institution, aucune structure, n’est en mesure de les contredire. Qui peut prétendre aujourd’hui avoir la légitimité nécessaire pour engager l’avenir du pays ?

La méfiance est légitime. Elle est même nécessaire, dans un pays où le vent tourne trop vite de direction. Il y a dix ans, à titre d’exemple, les partisans d’une solution négociée de la crise que vit le pays étaient voués à l’enfer. Aujourd’hui, c’est le pouvoir qui sollicite les groupes armés pour peu qu’ils acceptent l’amnistie, après avoir promis d’effacer l’ardoise. Et ceux qui contestent l’amnistie générale vont bientôt devenir des traîtres et des anti-nationalistes.

C’est là un retournement total. Comme on a décidé la guerre il y a dix ans, on décidé aujourd’hui la paix. Et, comme on a décidé une nationalisation à outrance il y a trente ans, on passe à l’ultralibéralisme aujourd’hui. Ce sont pourtant les mêmes mécanismes de décision en vigueur, souvent les mêmes hommes qui décident. Les autres, tous les autres, sont appelés à suivre, à applaudir, ou à rester en marge.

Mais les vérités d’aujourd’hui peuvent s’avérer très conjoncturelles. Un retournement de l’histoire est encore possible, il est même certain, aussi bien pour le code de la famille, les hydrocarbures ou l’amnistie générale. Les puissants d’aujourd’hui le savent. Ceux qui se chargeront de défendre les options du jour également. Ahmed Ouyahia, qui apparaissait naguère comme un « éradicator », n’est-il pas le chef de gouvernement de l’amnistie, après avoir été le ministre de la concorde civile ?

Quand il sera possible de parler librement de ce qui se passe aujourd’hui, on mesurera à quelles limites a été poussé le pays, et on ira une idée de la déchéance de la vie politique et des institutions. Et beaucoup de ceux qui se croient aujourd’hui puissants, affichant leurs certitudes avec arrogance, risquent de finir dans la poubelle de l’histoire.

ABC

Réformes sans libertés

 

Une nouvelle Algérie pour promouvoir une nouvelle Ligue Arabe. C’est la jonction de deux systèmes bureaucratiques.

 

Par Abed Charef

 

Une nouvelle Algérie est née cette semaine. C’est un pays qui vient, coup sur coup, de parapher l’accord d’association avec l’Union européenne et de libéraliser sa législation sur les hydrocarbures, en attendant l’adhésion à l’OMC, tournant le dos au concept de nationalisme économique. L’Algérie a également abrité un sommet arabe où on a discuté de normalisation avec Israël, alors qu’une dizaine de navires de l’OTAN opéraient des manœuvres au large des côtes algériennes. C’est enfin une Algérie qui veut parrainer un nouveau choix arabe, celui de la paix avec Israël, une option adoptée en fait depuis longtemps, avec une certaine résignation, mais à laquelle on tente d’apporter un habillage décent.

Il y a là de quoi faire retourner Houari Boumediène dans sa tombe. Les temps ont donc bien changé. Ils ont tellement changé que les pays arabes, tous dirigés par des régimes conservateurs, parfois franchement archaïques, se sont mis à parler de réformes !

A l’ère de la mondialisation et d’un monde unipolaire, le nationalisme est visiblement devenu un mot archaïque. Elle est si loin, l’époque où Abdelaziz Bouteflika emmenait Yasser Arafat faire son premier discours à l’ONU, à New York, où Houari Boumediène, dans la même enceinte, défendait le nouvel ordre économique international, et où il affirmait qu’il soutenait la Palestine, « dhalima aou madhlouma ».

Plus près encore, l’état palestinien était proclamé à Alger, en 1988. Le pays pouvait encore se singulariser un peu, pour rester fidèle à sa mémoire. C’était avant la chute du mur de Berlin, et, surtout, avant le 11 septembre. Ces positions semblent appartenir à des moments d’égarement. Elles apparaissent lointaines, presque abstraites. Elles relèvent d’une autre culture politique, presque d’un autre monde.

Elles sont pourtant reprises, aujourd’hui encore, par des personnalités dont la plupart  ont contribué à écrire l’histoire du pays. Des personnalités qui rappellent que l’état de Palestine, promis par George Bush pour 2005, n’est pas près de voir le jour. Qui rappellent aussi qu’il n’est pas honteux d’être traité de terroriste par des forces d’oppression qui fonctionnent de manière à générer une violence systématique.

Des personnalités de la génération de Ahmed Ben Bella et Abdelhamid Mehri peuvent encore dire, aujourd’hui, qu’il est possible de refuser la résignation, et de plaider pour des solutions raisonnables, tout en faisant preuve de réalisme, et en évitant de confier aux Israéliens, et à eux seuls, le soin de tout régler.

Ce n’est évidemment pas ce sentiment qui a dominé lors du sommet arabe d’Alger. Mais pouvait-on en attendre beaucoup plus ? Ce n’est pas offenser les participants au sommet arabe que de dire qu’il y avait peu de dirigeants démocratiquement élus. Ce n’est pas non plus une offense de dire qu’il y avait un immense décalage entre le discours des dirigeants et les sentiments réels de leurs concitoyens sur certaines questions, comme la Palestine et l’Irak.

Ultime paradoxe : à la veille du sommet d’Alger, de nombreux villes européennes ont vécu des manifestations de protestation contre la guerre en Irak. Aucune ville arabe n’a vécu de manifestations similaires, parce que cela n’est pas permis. Seul la rue irakienne a exprimé, à sa manière, et selon la seule méthode qui lui est possible, son refus de l’occupation.

L’absence d’expression de la rue est en fait un terrain plus familier pour le monde arabe. L’absence de libertés également. Ce n’est pas un hasard si le sommet d’Alger a été systématiquement interpellé sur ces questions par une multitude d’ONG, celles défendant le droit des femmes comme celles activant pour les Droits de l’Homme ou la liberté de la presse.

C’est là que la réforme doit commencer. Des réformes internes, d’ouverture sur la société et su le monde. C’est le premier besoin du monde arabe. Car en l’état actuel des choses, la réforme de la Ligue arabe n’aura aucun impact significatif autre que celui d’ajuster le rapport de forces actuel en faveur de nouvelles puissances politiques et d’argent. Et quand on sait que ces nouvelles forces émergentes sont plus proches des Etats-Unis que de la rue arabe, on peut facilement deviner dans quel sens se fera la réforme voulue.

A l’inverse, une démocratisation des pays arabes aura comme impact inévitable une démocratisation de la Ligue arabe. Changer l’appareil protocolaire et bureaucratique que constitue la Ligue arabe n’a guère de sens s’il n’est pas porté par un mouvement de fond, et soutenu par une aspiration de la rue. L’expérience de l’Europe l’a suffisamment montré : seules des sociétés libres peuvent s’unir pour progresser ensemble.

La liberté, c’est si peu de chose !

Ahmed Ouyahia se prépare à un nouveau rituel, celui de la présentation d’un bilan programme adopté d’avance par le Parlement.

 

Par Abed Charef

 

Ahmed Ouyahia a réussi un fabuleux pari : celui de ne rien faire pendant des années, tout en donnant l’impression, ou l’illusion, d’avoir mené des œuvres grandioses de réforme et de changement. En économie comme en politique, dans la gestion sociale comme dans celle des troubles et des émeutes, il a systématiquement temporisé, attendant que la situation se décante d’elle-même.

Elément central du dispositif du pouvoir depuis une décennie, il a été dans tous les gouvernements depuis une décennie, après un passage à la présidence de la république et la création du RND. A la tête de deux gouvernements, il a été partie prenante dans tous les faits et méfaits de la décennie écoulée. Discipliné par vocation et cynique par formation -ou déformation- professionnelle, il a fait preuve d’un sang-froid digne d’un officier d’artillerie pour ne jamais réagir à chaud, laissant passer l’orage, quitte à remporter des victoires dignes de Pyrrhus.

Et pourtant, quand il présentera son bilan programme cette semaine à l’Assemblée Nationale, il va étaler tous ses « succès ». Au plan politique, rétablissement d’une sécurité relative, qu’il propose de prolonger par le biais d’une loi sur l’amnistie. Pourtant, ni la concorde ni l’amnistie ne sont ses œuvres. Lui est un éradicateur qui a su se plier quand les véritables décideurs se sont rendus compte qu’une paix relative est meilleure qu’une guerre infinie. Il a donc simplement pris le virage avec les autres, en l’endossant.

Au plan économique, il vantera le rétablissement des grands équilibres macro-économiques, le taux de croissance supérieur à cinq pour cent, et le matelas de réserves de change qui lui a redonné le sourie. Mais là non plus, il n’a aucun mérite. Les grands équilibres ont été rétablis grâce aux injonctions du FMI et aux sacrifices imposés aux citoyens. Une nature généreuse et un prix du pétrole, sur lequel l’Algérie n’a aucune influence, ont fait le reste. Quant à la croissance, elle est l’œuvre de secteurs qui échappent totalement au gouvernement.

Au plan politique, le bilan est encore terrible. Des élections peu convaincantes, une vie politique insignifiante, des relais sociaux inexistants, et une société qui n’a qu’une seule manière de s’exprimer, l’émeute. Cela n’empêchera pas Ouyahia de revendiquer une amitié naissante avec Belaïd Abrika, une coalition gouvernementale renforcée et solide, une stabilité politique qui ressemble fort à de l’inertie.

Du haut de la tribune de l’Assemblée Nationale, Ouyahia avancera, avec assurance, des chiffres sur les logements réalisés, les routes construites et les employés créés. Des chiffres souvent élaborés dans des bureaux, sans signification réelle, en tous les ayant très peu d’impact sur la société. Il se pliera ensuite aux questions des députés qu’il a lui-même choisis, promettra encore de nouveaux logements et de nouveaux emplois, recevra les félicitations d’usage après le succès de son plaidoyer, et retournera à son bureau, avec le sens du devoir accompli.

C’est le seul point sur lequel Ouyahia sera dans le vrai : il aura accompli sa mission, celle de maintenir en vie une machine qui tourne à vide. Car Ouyahia n’a pas été mandaté pour faire le bonheur des Algériens. Il a été programmé pour maintenir le statu quo, non pour anticiper les crises et les devancer. Ceux qui l’ont coopté ont fait le bon choix, tant il est difficile de trouver un homme capable de résister comme lui aux formidables pulsions de changement qui agitent la société algérienne.

En ce sens, Ouyahia a été chargé de faire fonctionner un engrenage institutionnel qui n’a plus aucune prise sur la réalité. Il en phase de réussir à transformer le pouvoir et la société en deux parallèles qui ne se rencontrent jamais. Sauf à coups de grenades lacrymogènes et de matraques, lors des émeutes et des manifestations non autorisées.

Dans ce type de système, pourtant, il faut un minimum pour garder quelque crédibilité, au moins aux yeux des siens. Il faut mettre de l’ordre dans ses propres rangs, en évitant les débordements incontrôlés, même internes. Ce que Ouyahia ne réussit plus.

Les deux grands scandales financiers des dernières années, ceux des banques Khalifa et BCIA, ont révélé que le bateau prend eau de toutes parts. Evidemment, Ouyahia ne dira pas un mot de ceux deux scandales devant l’Assemblée Nationale. Et s’il le fait, il expliquera comment les erreurs des autres ont permis de dérober au pays des fortunes qu’on n’ose même plus chiffrer. 200 milliards de dinars et 2,5 milliards de dollars pour la banque Khalifa, probablement autant pour la BCIA pour la partie dinars, si on se réfère aux chiffres rendus publics faisant état de 132 milliards de dinars de préjudice pour la seule BEA.

Ce sont les casses du siècle, commis pendant que Ouyahia était au gouvernement. Il leur survivra pourtant. Il n’y a aucun doute là-dessus. Quelques députés formuleront des réserves d’usage, on entendra une ou deux interventions tonitruantes, pour permettre à Ouyahia d’afficher sa satisfaction face à la bonne santé démocratique du pays, et le tour sera joué.

Quant au reste, ce n’est guère important. Parler de réformes démocratiques et d’ouverture politique, de projet de société et d’aspirations des citoyens, évoquer la mémoire collective et les Droits de l’Homme, promouvoir les libertés et la citoyenneté sont des concepts tellement vieillots que Ouyahia ne les évoquera même pas. Ils ne valent pas le détour dans l’Algérie de 2005.

La liberté, c’est si peu de choses, mon cher, quand on est assis sur cinquante milliards de dollars.