Eradicator

  

Le 24 février offre un double anniversaire, curieusement fêté cette année.

 

Par Abed Charef

 

Un anniversaire, c’est d’abord un symbole. Et quand deux anniversaires se télescopent, la symbolique n’en est que plus forte. C’est ce que pensait l’austère Houari Boumediène, lorsqu’un jour de 1971, il choisissait l’anniversaire de l’UGTA, un 24 février, pour annoncer la nationalisation des hydrocarbures.

Pour Boumediène, les choses étaient assez simples : le pétrole appartient à l’Algérie, et l’Algérie à ses travailleurs. L’Algérie, pays souverain, pensait-il, avait le droit d’exploiter ses richesses comme elle l’entendait, pour les mettre au service de ses pauvres et des classes laborieuses. Le pétrole aux travailleurs, la terre aux paysans, le pouvoir à l’armée : c’était une équation suffisante pour assurer le bonheur pour tous. C’était un rêve, celui d’une époque. On nageait alors en pleine idéologie socialiste, une pensée généreuse, qui fut peu à peu ruinée par la bureaucratie et enterrée par la rente.

Ces choses là se passaient il y a trente quatre ans. Abdelaziz Bouteflika était déjà un homme clé du pouvoir. Ministre des Affaires étrangères, il était chargé de défendre et de promouvoir ces choix économiques au niveau international. Il roulait les « R » et voyageait, déjà, beaucoup, pour défendre ce droit des peuples à gérer librement leur pétrole, leur café, leur cacao ou tout autre produit. Bouteflika fut alors efficace, et l’aboutissement de son action fut cette session de l’ONU consacré au nouvel ordre économique mondial, durant laquelle Houari Boumediène se rendit un New York pour y prononcer un discours.

Bouteflika croyait-il alors à ces choix « socialistes »? Peut-être. C’est même probable. Pourquoi alors a-t-il changé d’avis ? Il ne l’a pas encore expliqué. Pourquoi a-t-il choisi cet anniversaire du 24 février pour soumettre les hydrocarbures algériennes aux règles de l’ultralibéralisme ? Voulait-il défier l’UGTA ? Dans ce cas, il se trompe : l’UGTA n’existe plus depuis longtemps. Il n’y a plus que Louisa Hanoun pour croire encore que le cadavre de cette organisation est encore animé de souffle quelque vie.

On peut multiplier les questions à l’infini, pour tenter de comprendre ce qui se passe dans ces cercles du pouvoir et dans leur périphérie, avec ces quelques hommes qui décident pour l’Algérie, engagent son avenir, quand ils ne le gagent pas, et font des choix dont les conséquences vont peser sur le pays pendant un siècle. FMI, Banque Mondiale, pressions occidentales, volonté de gagner les faveurs des puissants de ce monde, tous les arguments sont bons, toutes les explications sont probablement valables, et concourent, à des degrés divers, à pousser Bouteflika dans ces choix.

Mais une autre question demeure. Elle se situe dans la manière dont le chef de l’état prend ses décisions, aussi bien concernant les hydrocarbures que sur les autres grands dossiers, qu’il s’agisse de la concorde, de l’amnistie, du code de la famille ou de la nouvelle constitution. En 1971, Boumediène avait pris ses décisions sans consulter les Algériens. Il n’y eut ni débat, ni discussions. Et puisque Boumediène et les siens disaient que c’était une bonne décision, ce qu’elle était peut-être, il fallait la soutenir.

Aujourd’hui, Bouteflika utilise les mêmes méthodes. De quel droit lui et les siens, qu’il s’agisse de Ahmed Ouyahia, Hamid Temmar ou Abdellatif Bencachenou, prennent-ils ces décisions ? Ils savent tous qu’il n’y a pas de contre-pouvoir dans le pays, qu’aucune institution, aucune structure, n’est en mesure de les contredire. Qui peut prétendre aujourd’hui avoir la légitimité nécessaire pour engager l’avenir du pays ?

La méfiance est légitime. Elle est même nécessaire, dans un pays où le vent tourne trop vite de direction. Il y a dix ans, à titre d’exemple, les partisans d’une solution négociée de la crise que vit le pays étaient voués à l’enfer. Aujourd’hui, c’est le pouvoir qui sollicite les groupes armés pour peu qu’ils acceptent l’amnistie, après avoir promis d’effacer l’ardoise. Et ceux qui contestent l’amnistie générale vont bientôt devenir des traîtres et des anti-nationalistes.

C’est là un retournement total. Comme on a décidé la guerre il y a dix ans, on décidé aujourd’hui la paix. Et, comme on a décidé une nationalisation à outrance il y a trente ans, on passe à l’ultralibéralisme aujourd’hui. Ce sont pourtant les mêmes mécanismes de décision en vigueur, souvent les mêmes hommes qui décident. Les autres, tous les autres, sont appelés à suivre, à applaudir, ou à rester en marge.

Mais les vérités d’aujourd’hui peuvent s’avérer très conjoncturelles. Un retournement de l’histoire est encore possible, il est même certain, aussi bien pour le code de la famille, les hydrocarbures ou l’amnistie générale. Les puissants d’aujourd’hui le savent. Ceux qui se chargeront de défendre les options du jour également. Ahmed Ouyahia, qui apparaissait naguère comme un « éradicator », n’est-il pas le chef de gouvernement de l’amnistie, après avoir été le ministre de la concorde civile ?

Quand il sera possible de parler librement de ce qui se passe aujourd’hui, on mesurera à quelles limites a été poussé le pays, et on ira une idée de la déchéance de la vie politique et des institutions. Et beaucoup de ceux qui se croient aujourd’hui puissants, affichant leurs certitudes avec arrogance, risquent de finir dans la poubelle de l’histoire.

ABC

Publicités
Article précédent
Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s