La liberté, c’est si peu de chose !

Ahmed Ouyahia se prépare à un nouveau rituel, celui de la présentation d’un bilan programme adopté d’avance par le Parlement.

 

Par Abed Charef

 

Ahmed Ouyahia a réussi un fabuleux pari : celui de ne rien faire pendant des années, tout en donnant l’impression, ou l’illusion, d’avoir mené des œuvres grandioses de réforme et de changement. En économie comme en politique, dans la gestion sociale comme dans celle des troubles et des émeutes, il a systématiquement temporisé, attendant que la situation se décante d’elle-même.

Elément central du dispositif du pouvoir depuis une décennie, il a été dans tous les gouvernements depuis une décennie, après un passage à la présidence de la république et la création du RND. A la tête de deux gouvernements, il a été partie prenante dans tous les faits et méfaits de la décennie écoulée. Discipliné par vocation et cynique par formation -ou déformation- professionnelle, il a fait preuve d’un sang-froid digne d’un officier d’artillerie pour ne jamais réagir à chaud, laissant passer l’orage, quitte à remporter des victoires dignes de Pyrrhus.

Et pourtant, quand il présentera son bilan programme cette semaine à l’Assemblée Nationale, il va étaler tous ses « succès ». Au plan politique, rétablissement d’une sécurité relative, qu’il propose de prolonger par le biais d’une loi sur l’amnistie. Pourtant, ni la concorde ni l’amnistie ne sont ses œuvres. Lui est un éradicateur qui a su se plier quand les véritables décideurs se sont rendus compte qu’une paix relative est meilleure qu’une guerre infinie. Il a donc simplement pris le virage avec les autres, en l’endossant.

Au plan économique, il vantera le rétablissement des grands équilibres macro-économiques, le taux de croissance supérieur à cinq pour cent, et le matelas de réserves de change qui lui a redonné le sourie. Mais là non plus, il n’a aucun mérite. Les grands équilibres ont été rétablis grâce aux injonctions du FMI et aux sacrifices imposés aux citoyens. Une nature généreuse et un prix du pétrole, sur lequel l’Algérie n’a aucune influence, ont fait le reste. Quant à la croissance, elle est l’œuvre de secteurs qui échappent totalement au gouvernement.

Au plan politique, le bilan est encore terrible. Des élections peu convaincantes, une vie politique insignifiante, des relais sociaux inexistants, et une société qui n’a qu’une seule manière de s’exprimer, l’émeute. Cela n’empêchera pas Ouyahia de revendiquer une amitié naissante avec Belaïd Abrika, une coalition gouvernementale renforcée et solide, une stabilité politique qui ressemble fort à de l’inertie.

Du haut de la tribune de l’Assemblée Nationale, Ouyahia avancera, avec assurance, des chiffres sur les logements réalisés, les routes construites et les employés créés. Des chiffres souvent élaborés dans des bureaux, sans signification réelle, en tous les ayant très peu d’impact sur la société. Il se pliera ensuite aux questions des députés qu’il a lui-même choisis, promettra encore de nouveaux logements et de nouveaux emplois, recevra les félicitations d’usage après le succès de son plaidoyer, et retournera à son bureau, avec le sens du devoir accompli.

C’est le seul point sur lequel Ouyahia sera dans le vrai : il aura accompli sa mission, celle de maintenir en vie une machine qui tourne à vide. Car Ouyahia n’a pas été mandaté pour faire le bonheur des Algériens. Il a été programmé pour maintenir le statu quo, non pour anticiper les crises et les devancer. Ceux qui l’ont coopté ont fait le bon choix, tant il est difficile de trouver un homme capable de résister comme lui aux formidables pulsions de changement qui agitent la société algérienne.

En ce sens, Ouyahia a été chargé de faire fonctionner un engrenage institutionnel qui n’a plus aucune prise sur la réalité. Il en phase de réussir à transformer le pouvoir et la société en deux parallèles qui ne se rencontrent jamais. Sauf à coups de grenades lacrymogènes et de matraques, lors des émeutes et des manifestations non autorisées.

Dans ce type de système, pourtant, il faut un minimum pour garder quelque crédibilité, au moins aux yeux des siens. Il faut mettre de l’ordre dans ses propres rangs, en évitant les débordements incontrôlés, même internes. Ce que Ouyahia ne réussit plus.

Les deux grands scandales financiers des dernières années, ceux des banques Khalifa et BCIA, ont révélé que le bateau prend eau de toutes parts. Evidemment, Ouyahia ne dira pas un mot de ceux deux scandales devant l’Assemblée Nationale. Et s’il le fait, il expliquera comment les erreurs des autres ont permis de dérober au pays des fortunes qu’on n’ose même plus chiffrer. 200 milliards de dinars et 2,5 milliards de dollars pour la banque Khalifa, probablement autant pour la BCIA pour la partie dinars, si on se réfère aux chiffres rendus publics faisant état de 132 milliards de dinars de préjudice pour la seule BEA.

Ce sont les casses du siècle, commis pendant que Ouyahia était au gouvernement. Il leur survivra pourtant. Il n’y a aucun doute là-dessus. Quelques députés formuleront des réserves d’usage, on entendra une ou deux interventions tonitruantes, pour permettre à Ouyahia d’afficher sa satisfaction face à la bonne santé démocratique du pays, et le tour sera joué.

Quant au reste, ce n’est guère important. Parler de réformes démocratiques et d’ouverture politique, de projet de société et d’aspirations des citoyens, évoquer la mémoire collective et les Droits de l’Homme, promouvoir les libertés et la citoyenneté sont des concepts tellement vieillots que Ouyahia ne les évoquera même pas. Ils ne valent pas le détour dans l’Algérie de 2005.

La liberté, c’est si peu de choses, mon cher, quand on est assis sur cinquante milliards de dollars.

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