Chronique d’une Algérie qui stagne

Emeutes, protestation, marches, désespoir et drames. L’Algérie d’après le 8 avril n’a guère changé.

Par Abed Charef

 

Pendant que des centaines de citoyens se rassemblaient devant le siège de l’APC, pour protester contre « la ségrégation dans la distribution du logement », samedi dernier, à Khemis Miliana, dans la wilaya de Aïn-Defla, d’autres citoyens n’hésitaient pas à bloquer la route au quartier Ettefah, à Tiaret, sur la route de Bouchekif. A Tichy, en Kabylie, c’est l’APC qui est fermée le même jour par des habitants en colère, toujours en rapport avec la distribution du logement. Et, à El-Guedid, près de Djelfa, des citoyens décidaient, toujours ce même samedi, d’occuper carrément l’APC, qui ne leur appartenait visiblement pas.

Le lendemain, dimanche, la protestation, plus ou moins similaire, avec des mots d’ordre qui se ressemblent étrangement, était signalée à Chebacheb, près de Khemis El-Khechna, et Sidi Daoud, près de Baghlia, dans la wilaya de Bouira, ainsi qu’à Hassasna, dans la wilaya de Saïda.

Et ce n’est pas seulement le début de semaine qui était agité. Le week-end précédent avait connu nombre d’émeutes, à Bordj Bou-Arriredj, à Laghouat, à Baraki, pour une obscure histoire de relogement, et à Sidi Akacha, dans la wilaya de Chlef. A Sidi Akacha, un village perdu, très durement éprouvé par le terrorisme, les autorités locales n’y étaient pas allées de main morte. Plus de vingt manifestants avaient été arrêtés, dans des conditions peu en rapport avec l’état de droit.

Et, pour couronner le tout, on ne peut manquer d’évoquer ce qui s’est passé à Khenchela, où trois personnes se sont suicidées en dix jours. Se donner la mort est ainsi devenu une manière de protester. A défaut de manifester, de crier sa haine, de trouver une oreille attentive à laquelle exposer ses soucis, on se détruit.

C’est, là, une chronique de l’Algérie post-électorale, en 2004, avec une actualité faite de troubles, de marches, d’actions de protestation menées dans cette Algérie lointaine, celle des quartiers périphériques et des banlieues poussiéreuses, cette Algérie semi-rurale où le responsable est un potentat et l’administration un adversaire, si ce n’est un ennemi. Prise en étau entre une réalité quotidienne dramatique, une absence d’interlocuteurs qui s’apparente à du mépris, et un vide politique effrayant, cette population n’est plus capable de protester de manière positive.

Sa seule relation avec l’état se résume à ce contact brutal dans la rue, avec le cycle traditionnel manifestations, répression, arrestations, négociations. Elle tente un coup, une simple jacquerie, improvisée dans l’urgence et l’enthousiasme, en espérant que les retombées ne seront pas trop dures. Mais peuvent-elles être plus dures que la misère que subissent ces gens ?

Dans ce monde, la formation d’un nouveau gouvernement n’a aucun impact. L’éclipse de Ali Benflis n’intéresse personne. La réconciliation au sein du FLN est une curiosité passagère, et les courbettes de Hamas un simple élément du décor. Pour les habitants de Hassasna, dans la wilaya de Saïda, les subtilités ayant mené à l’éclatement du ministère de l’information et de la communication en deux départements séparés sont totalement sans intérêt.

Pour eux, un nouvel exécutif n’apporte aucun espoir d’évolution. C’est le signe que le fossé, déjà effrayant, continue de s’élargir entre cette Algérie réelle et l’Algérie officielle, entre une société incapable de trouver une issue, et un système politique qui tourne exclusivement pour lui-même.

Et comme pour confirmer ce cercle vicieux, dans lequel l’élection n’apporte pas de nouveauté, les présidents d’APC sont de nouveau sur la sellette. Remis en cause, contestés, ou simplement limogés, ils se retrouvent dans l’œil du cyclone. Mais qui va aujourd’hui soutenir un président d’APC en difficulté ? Qui va se solidariser avec un député en rupture de ban avec l’administration, alors que le maire et le député ont été incapables, de gérer sa cité pour le premier, de rejeter des ordonnances officiellement contestées par son parti ?

Et plus on avance dans les questions, plus on se rend compte qu’il n’y a pas d’issue. Un membre du bureau politique du FLN nous avouait que les têtes de liste aux élections législatives et locales ont été désignés sur la base d’une négociation avec les wilayas et les services de sécurité. C’est donc le sens même de l’élection qui est remis en cause, car l’élu n’est pas issu de l’urne, mais d’un dispositif antérieur.

Cela rappelle beaucoup le 8 avril. Et cela donne une idée sur ce que peuvent être les retombées de la dernière présidentielle sur la vie des citoyens.

Publicités
Article suivant
Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s