Partage de butin sur les décombres du FLN

Alger vit des lendemains de tempête. On ramasse le débris et on partage le butin. Le sort du navire est secondaire.

 

Par Abed Charef

 

Les lendemains de tempête sont des moments très particuliers. Les uns tentent d’inventorier les dégâts, pendant que d’autres évaluent le butin, et sont préoccupés par le partage de tout ce que le fleuve a charrié. Le tout se fait parfois dans la dignité, souvent dans la douleur et le déshonneur. Ceux qui se préparent à partager le butin travaillent méthodiquement, et dans la discrétion, alors que les autres, ceux qui changent de religion pour adopter celle du nouveau dieu, sont particulièrement bruyants.

Les lendemains du 8 avril n’ont pas échappé à la règle. Du côté des victimes, Ali Benflis ne se fait guère d’illusions. Il sait qu’il va être soumis à rude épreuve, et il a déjà fait un pas pour bien signifier qu’il se plie aux règles des nouveaux maîtres. Il a en effet convoqué le comité central issu du 7ème congrès, reconnaissant implicitement les décisions de l’appareil judiciaire invalidant les assises les plus récentes de son parti.

Il voit aussi le navire se vider autour de lui. Quelques fidèles, encore sous le choc, continuent de s’accrocher, liant leur sort à celui de celui qui apparaît comme un ex-patron du FLN. Mais sonnés par le choc du 8 avril, ce carré de fidèles risque à son tour d’être définitivement mis k.o devant le spectacle honteux du ralliement massif de leurs anciens compagnons aux nouveaux vainqueurs. Et même le spectacle est de tradition dans le pays, il est toujours surprenant d’y assister une nouvelle fois.

Benflis semble gêné par les bribes du FLN, dont il ne sait que faire. Il sent que l’assaut final est pour bientôt, et qu’il arrivera au pire des moments. Il sait tout aussi bien que ses anciens amis risquent d’être les plus féroces au moment de la mise à mort.

Peut-il survivre politiquement à l’épreuve ? Peut-être. Après tout, il a bien rebondi après quelques années de vaches maigres. Mais s’il est condamné, il peut se consoler dans quelques semaines, ou quelques mois, lorsque l’autre clan arrivera à son tour à aboutissement logique. Car les vainqueurs du jour, qui négocient aujourd’hui le partage du gouvernement, du FLN, du contrôle de l’administration, de la rente et de la rapine, finiront, probablement plus tôt qu’on ne le pense, par se rendre compte de deux évidences.

D’abord, ils ne sont que les sous-traitants d’une opération qu’ils ont exécutée, mais qu’ils n’ont pas conçue.  Ils ont été les maîtres d’œuvre, mais pas les commanditaires. Les véritables auteurs de la combine restent discrets, bien que leur ombre soit envahissante.

Ensuite, le statu quo reconduit à la faveur des présidentielles du 8 avril ne peut durer. C’est une alliance de conjoncture entre des partenaires liés par de puissants intérêts communs, mais qui finiront à leur tour par examiner une question de fond, occultée jusque là : qui a le droit d’étendre son hégémonie sur les autres ? Le pouvoir doit-il rester là où il est, et être sous-traité au profit de Liamine Zeroual hier, Abdelaziz Bouteflika aujourd’hui, ou doit-il changer de titulaire ?

A cette question, qui se limite à l’intérieur du système, se greffent évidemment d’autres sujets, plus importants, liés aux rapports du pouvoir à la société. Celle-ci est, jusqu’à l’heure actuelle, hors du coup. La décision, prise au sommet, est appliquée par la périphérie du pouvoir et l’administration, soutenues par les réseaux d’allégeance, mais elle reste sans effet sur la société, qui vit en marge de la politique.

Dans leur euphorie, les vainqueurs, guidés par le souci de se placer, oublient la réalité du pays. Chômage, déliquescence de l’état, absence de structures d’arbitrage, extension de la corruption et marginalisation de larges franges de la société constituent autant de bombes qui ne manqueront pas d’exploser, un jour ou l’autre.

Et si tout ceci ne devait pas suffire, il faudra bien que les vrais centres du pouvoir se posent, un jour ou l’autre, de nouvelles questions, pour se demander où ils mènent le pays. Absorbés jusque là par les manipulations à grande échelle dans le souci de préserver le système, ils seront forcés d’admettre que la machine est dépassée, et qu’elle ne peut mener le pays bien loin. Elle sait, certes, manipuler une élection, mais ne peut élaborer un projet politique viable dans un monde qui explose.

Cette machine se contentera, dans les mois qui viennent, à mener de nouvelles opérations ponctuelles, pour habiller la vie politique du pays. Elle mettra en scène la bataille du FLN, et passera ensuite aux élections législatives, qui pourront meubler un bon semestre. Ensuite, on parlera de la nouvelle constitution, puis d’une loi sur la fameuse concorde civile, à moins qu’on ne change l’ordre des échéances. On se retrouvera alors à la veille des élections locales, à partir desquelles on commencera à parler des présidentielles de 2009.

Ce sera largement suffisant pour occuper les esprits, et donner l’impression qu’il existe une véritable vie politique dans le pays. Mais sur le terrain, il n’existe guère de prémices laissant entendre que de vraies perspectives vont apparaître.

A moins que ceux qui ont vraiment la capacité en décident autrement. Ou que la rue ne fasse brutalement irruption dans la vie politique.

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