Présidentielles: Succès technique et échec politique

 

L’élection présidentielle a été un succès pour ses concepteurs. Réglée comme une horloge sur le plan formel, elle n’a pas touché au volet politique.

 

Par Abed Charef

 

Avec ou sans Abdelaziz Bouteflika, la vie continuera, après le 8 avril. Et au matin du 9 avril, l’Algérie se réveillera avec une gueule de bois électorale, en se posant les mêmes questions : le pays a-t-il les ressorts, les moyens et les institutions pour le sortir de la crise ? Peut-il vivre indéfiniment avec ces problèmes qui s’accumulent, alors que les institutions restent totalement déconnectées de la société, que se conforte le divorce entre l’Algérie réelle et l’Algérie officielle, et que s’élargit, de manière effrayante, le fossé qui sépare riches et pauvres?

Le retour sur terre sera difficile. Pendant les semaines écoulées, on vivait de promesses. Campagne électorale oblige. Mais à partir de demain, ou après le second tour, il faudra bien se résoudre à affronter la réalité. On se rendra compte alors que la campagne électorale a donné lieu à beaucoup de paroles, mais peu de projets concrets, encore moins de débats.

C’est le lot des élections pluralistes, dira-t-on. Aux Etats-Unis, la campagne électorale ne vole pas très haut non plus. Mais aux Etats-Unis, il s’agit d’un pays structuré, stable, où l’élection a une fonction essentielle, celle de renouveler les dirigeants et d’assurer l’alternance.

En Algérie, l’élection ne peut pas avoir le même sens ni les mêmes objectifs, en raison de la grave crise que traverse le pays. En fait, une seule question méritait d’être posée pendant cette campagne électorale algérienne: comment sortir le pays de la crise ? Avec quels moyens, quels appuis politiques, quels mécanismes, quelles alliances, au profit et au détriment de quelles catégories sociales doit se faire la sortie de crise ? Quels sacrifices peut-on encore demander aux Algériens, et que pourra offrir l’Algérie en contrepartie ? Autant de questions largement occultées.

A défaut de vraies questions, concrètes, il faudra se contenter des promesses. Et sur ce terrain il faut rendre hommage à Abdelaziz Bouteflika, qui a été très clair sur ce sujet. Il prône ouvertement la continuité, le maintien du statu quo, en essayant de détenir un peu plus de pouvoirs, par le biais d’une constitution qu’il compte amender à son profit. Il veut maintenir le système de gestion du pays.

On peut adhérer à ce choix. De nombreuses clientèles du pouvoir y ont intérêt. Ces groupes sentent vaguement qu’un système ouvert, démocratique, porterait atteinte à leurs intérêts, souvent illégitimes, suffisamment opaques pour être remis en cause par un régime transparent. Utilisant leur pouvoir, ou leur proximité du pouvoir, pour s’enrichir, ils ne peuvent envisager de voir le pouvoir échapper aux réseaux d’influence et d’allégeance, du sommet du pouvoir à la commune. C’est là que se trouve le noyau de l’électorat de Bouteflika.

A l’inverse, Ali Benflis prône ouvertement le changement pour mettre fin à ce pouvoir occulte, instaurer un système démocratique et restaurer les libertés. Le discours est engagé, séduisant, convaincant, mais il pêche par une faiblesse grave. Benflis ne définit ni les instruments, ni la méthode, ni les acteurs du changement. Il s’est retrouvé à la tête d’une coalition hétéroclite, forgée dans la douleur, sans consistance politique réelle. De plus, elle est composée des mêmes clientèles qui étaient naguère au service du clan adverse. Comment peut-il inverser la tendance, et forcer ces courants liberticides à se mettre au service des libertés ?

Il est difficile d’imaginer le FLN, dont les députés se sont montrés si dociles envers Bouteflika pendant tout son mandat, se métamorphoser en l’espace d’une campagne électorale pour devenir un instrument politique en mesure d’imposer le changement. Il est encore plus difficile de voire ces personnages encombrants, très médiatiques, devenir des partisans de la liberté alors qu’ils ont accompagné toutes les opérations anti-démocratiques de la dernière décennie.

Les autres candidats aux présidentielles viennent en appoint. Aucun d’entre eux ne semble en mesure de s’imposer comme un prétendant sérieux pour remporter la victoire. En se portant candidat, Saïd Saadi a réussi à restaurer partiellement son image, Abdallah Djaballah poursuit l’œuvre de construction de son appareil politique, Ali Fawzi Rebaïne a fait bonne figure et Louisa Hanoun a montré que sa passion reste intacte, même si son discours ne se renouvelle guère.

Mais pour ces candidats, il est difficile d’aller au-delà de ce constat de complaisance et du succès d’estime qu’il implique. Ils savent que la bataille se livre ailleurs. Elle ne situe même pas dans l’urne, car celle-ci a été balisée depuis longtemps, pour éliminer, en amont, tous les intrus potentiels. La bataille ne se livre pas non plus dans les choix politiques, car la rue ne votera pas en fonction de critères idéologiques et de programmes. D’autres facteurs, connus mais insuffisamment analysés, auront plus d’importance : le vote traditionnel pour le pouvoir en place, la fidélité à un mythe, plus qu’à un parti, ou au chef de clan, etc.

Ceci est valable pour le « ghachi ». Mais le plus effrayant concerne le vote des « élites », celles qui sont supposées faire l’opinion. Et dans ce monde, en plus de l’allégeance, qui reste la première motivation, le vote sera dicté par trois grands facteurs. Il y a d’abord ceux qui voteront pour celui qui leur apparaît le moins nocif, le moins menaçant pour la stabilité du pays. D’autres voteront pour le plus sympathique. D’autres, enfin, ne voteront pas, convaincus qu’ils sont de l’inutilité du scrutin.

Quel que soit le choix de ces « élites », il est fondamentalement négatif. Il n’est pas motivé par une adhésion à un projet, ou par une volonté d’agir, mais par la nécessité de survivre, la volonté de sanctionner, quand il ne s’agit pas simplement de résignation. C’est à cette limite qu’est réduite ce qui est supposé être « l’élite » du pays, face à une élection à laquelle elle n’a pas réussi à donner un sens.

C’est suffisant pour dire que cette présidentielle est un échec.

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