Les mouhafedhs ont de l’avenir

Abdelaziz Bouteflika expose sa vision de l’histoire. C’est une histoire qu’il veut projeter dans l’avenir.

 

Par Abed Charef

Dans un discours très élaboré, prononcé cette semaine à Genève, le président Abdelaziz Bouteflika a livré ce qui apparaît comme sa doctrine politique et celle du pouvoir de manière générale. Et, pour une fois, le discours est limpide, ne laissant place à aucune équivoque ni possibilité d’interprétation.

Cette doctrine est fondée sur une lecture de l’histoire de l’Algérie indépendante, partagée en deux volets. D’une part, une période où l’état tout puissant régentait la vie des gens, et, d’autre part, celle où la rue, la plèbe, a essayé de contester ce pouvoir, d’y participer ou d’en prendre possession.

Dès l’indépendance de l’Algérie, l’Etat a pris en charge les aspirations des gens, assurant le gîte et le couvert, et a demandé –ou imposé- en contrepartie la paix sociale. C’est un marché comme un autre : le pain et l’école, contre les libertés et les Droits de l’Homme. Sous cet angle, le système du parti unique n’était donc pas despotique, ni autoritaire. Tout le monde bénéficiait, même de manière inégale, des bienfaits de cette politique, selon le chef de l’état.

On ne pourrait trouver meilleure définition du populisme politique. De même, Abdelaziz Bouteflika affirme que les deux premières décennies de l’indépendance ont vu le pays vivre un « consensus » qui a « volé en éclats » en octobre 1988. là aussi, il est difficile d’évoquer un consensus quand on sait que les chefs d’état qui ont dirigé le pays pendant cette période ont été installés par l’armée des frontières, pour le cas de Ahmed Ben Bella, par un coup d’état des plus classiques, pour Houari Boumediène, et par l’armée, gardienne du temple, pour Chadli Bendjedid.

Abdelaziz Bouteflika ne tarit d’ailleurs pas d’éloges sur l’armée, qu’il qualifie d’ « acteur fondamental de l’état ». C’est à elle que revient le mérite d’avoir remis le pays dans la « bonne voie » à partir de 1992, après la parenthèse démocratique qui a marqué la période 1989-1991. Depuis, c’est le rétablissement du système qui a assuré le bonheur du pays, celui qui assurait le bien être social, celui que Noureddine Boukrouh, en d’autres temps, qualifiait de « socialisme de la mamelle ».

Dans cette longue période de bonheur, il y a cependant eu un petit accident, celui d’Octobre 1988, auquel Abdelaziz Bouteflika réfute le qualificatif de « révolution démocratique ». La contestation née d’octobre ne portait pas sur le système lui-même, mais sur son fonctionnement, selon le chef de l’état. Conclusion évidente de cette démarche : il était inutile de tenter de changer de système, mais simplement d’en corriger les imperfections.

Dans ce type de système, il n’y a pas de place à la citoyenneté. Les mots utilisés par le chef de l’état sont très significatifs, même s’ils concernent une frange de la population, qui a, selon lui, « intériorisé la nécessité de la soumission à la république et à l’Etat ». Sans revenir sur la confusion entre le pouvoir et l’Etat, entre l’ordre établi et la république, le choix des concepts est frappant. Il dénote une option pour une politique autoritaire qui n’admet pas de contestation de fond, même si elle tolère, autorise ou entretient une contestation de forme, selon la conjoncture.

C’est un choix adopté par nombre de pays du Tiers-Monde au lendemain de leur indépendance, il y a un demi-siècle. C’est un choix entretenu par un certain nombre de mythes, mais aussi de manipulations. C’est enfin un choix qui a montré ses limites et confirmé ses échecs. Il a aussi prouvé qu’il est devenu le principal handicap des pays qui l’ont adopté. Même en étant très généreux, c’est un choix qui était pouvait être viable tant que les institutions étaient encore en mesure d’imposer un minimum d’égalités.

Nombre de dirigeants formés à la vie politique durant la première moitié du vingtième siècle l’ont adopté. De Nasser à Houari Boumediene, en passant par Tito et Fidel Castro, c’est un choix qui a réussi à calmer les luttes politiques et sociales, ou à les réprimer, en brandissant certains mythes, comme le nationalisme. Il a écrasé l’individu au nom de la collectivité. Il ne reconnaît pas l’existence du citoyen, qui doit se plier à la communauté. En ce sens, «un seul héros, le peuple », a été un des plus beaux slogans de l’Algérie indépendante, mais aussi un des plus démagogiques, en ce sens qu’il rendait hommage au formidable effort collectif que fut la guerre de libération, tout en niant l’apport des individus dans ce terrible combat.

Mais plus que tout, ce système, que le président Bouteflika veut restaurer, est devenu un monstre qui détruit tout sur son passage. Il écrase les hommes et les institutions, bloque l’économie, nie la citoyenneté, détruit les liens sociaux, et fait peu de cas des Droits de l’Homme et des Libertés. C’est un système qui vit pour lui-même, sans se préoccuper de ses rapports à la société. Même quand il parle, il parle pour lui-même. Un discours d’un ministre, ou d’un haut responsable, est d’abord destiné aux autres cercles du pouvoir, non aux Algériens.

C’est ce système que Bouteflika déploie d’efforts pour le reconstituer. Y compris en y apportant quelques changements secondaires, comme la préservation d’une opposition qui s’oppose d’abord à l’opposition, et d’une presse qui a toute liberté de s’humilier.

Il est de tradition de souhaiter bonne chance à un homme qui entreprend une tâche de cette envergure, et de lui dire « Allah Iaounek » (Que Dieu vous aide ». Cette fois-ci, pourtant, on ne peut adresser ces vœux au président Bouteflika. Pas seulement en raison du désaccord sur son projet, mais pour une autre raison plus évidente : il est impossible de réussir ce projet, comme il est impossible construire l’avenir sur le modèle du passé, ou d’obtenir la paix sociale en remplaçant le mouhafedh du FLN par celui du RND.

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