Règlements de comptes entre le dessert et la sieste

Règlements ce comptes avec la France, avec le colonialisme et le révisionnisme. Ou comment éviter un effort de réflexion sur l’indépendance.

Par Abed Charef

Le thermomètre a failli exploser. Il ne s’agit pourtant pas de météo, ni de la vague de chaleur qui a déferlé sur le pays. Il s’agit d’une curieuse maladie qui enflamme l’Algérie à intervalles réguliers, particulièrement à l’approche des dates symboliques ou lorsque le pays connaît des difficultés politiques. C’est la fièvre nationaliste, qui a littéralement enflammé le pays depuis un mois. Les apparatchiks de tous bords se sont crus obligés de se mettre au garde-à-vous, pour entonner un retentissant « mine djibalina », menaçant la France des foudres de l’enfer. Dans un bel élan d’unanimisme, et malgré un retard de quelques mois, les porte-parole officieux et officiels du pouvoir ont scandé le même refrain. Ceux qui avaient ramené Jacques Chirac à Alger, lui organisant un bain de foule pour fêter la communion avec la jeunesse algérienne, ont brusquement redécouvert que le France n’avait peut-être pas changé autant que ce qui était souhaité. Ceux qui s’apprêtaient à signer un Traité d’amitié avec Paris se sont tendus compte que la fameuse « refondation » des relations algéro-françaises n’était pas près d’aboutir. Ils n’ont pas jugé nécessaire d’expliquer aux Algériens ce qui n’a pas marché, mais ils se sont lâchés, déversant contre la France coloniale des critiques d’une rare violence. Les Etats-Unis ont Ben Laden pour justifier tous leurs excès, l’Algérie a la France pour servir d’exutoire. Même si, cette fois-ci, la cause était juste, avec cette abjection que constitue la loi française du 23 février 2005 glorifiant la colonisation. Mais la France a le droit, après tout, de sublimer ce qui apparaît, aux yeux des Algériens, comme un crime contre l’humanité. La France a son histoire, l’Algérie a la sienne. Il ne peut pas y avoir une même vision de cette histoire. L’assassin et sa victime ne peuvent pas se présenter la main dans la main devant le tribunal de l’histoire. Mais le révisionnisme n’a pas commencé le 23 février 2005. Il était là depuis des années. Il se manifestait dans ces commentaires sur la fraternisation ratée avec les pieds-noirs, dans ces regrets à peine voilés de voir l’Algérie perdre l’héritage français, et dans cette volonté de mettre sur un pied d’égalité la violence coloniale et la résistance. Que de larmes versées pour ce pauvre Enrico Macias, empêché de revenir dans son pays natal ! Il ne s’agit pas d’être dans l’air du temps, mais dire que les gens du sud ont eux aussi le droit de regarder l’histoire sel ;on leur propre vision. Et de réaffirmer que l’humanité a connu deux grands crimes contre l’humanité restés impunis : l’esclavage et la colonisation. Les victimes sont trop faibles pour exiger des réparations ou pour demander des excuses. Elles se contenteront d’une simple reconnaissance de ces crimes, et de garanties qu’ils ne se reproduiront pas. Mais ces crimes sont en train de se reproduire sous nos yeux. Au nom de la sécurité du monde riche. Et c’est la civilisation occidentale, la plus brillante de l’histoire de l’humanité dans ses volets scientifique et technique, qui s’apprête à commettre le prochain crime. Voilà en effet des pays riches, puissants, qui ont imposé la circulation de tout ce qui existe, biens, marchandises, services, information, mais qui refusent la libre circulation des êtres humains. Un paysan du Ghana, un employé chinois, un ouvrier des champs pétrolifères algériens, a le droit, et même l’obligation d’envoyer ses produits sur tous les marchés du monde, mais lui-même n’a pas droit de se rendre dans ces pays auxquels il exporte sa marchandise. Un consommateur algérien a le droit d’acheter une voiture française, un ordinateur américain, un appareil électroménager fabriqué en Angleterre, mais il n’a pas le droit de visiter ces pays. Pour la première fois dans l’histoire, l’Homme a décidé d’offrir plus de liberté aux objets qu’aux êtres humains. Pire, plusieurs grands pays européens viennent de conclure un accord pour ramener chez eux, à bords de charters, les immigrés clandestins, en les ramassant dans différentes capitales à travers des navettes. Exactement comme un maquignon ramasse le bétail chez différents éleveurs des hauts Plateaux ou de la steppe. La mondialisation concerne ainsi les produits, l’argent, mais pas les êtres humains. Même la drogue ne fait l’objet de mesures aussi strictes. Dans ce monde qui se dessine, l’indépendance, dont l’anniversaire a été fêté cette semaine en Algérie, acquiert forcément un contenu nouveau. Le drapeau et l’hymne national ne suffisent plus. Ils sont même devenus l’arbre symbolique qui cache la forêt de la dépendance. Il y a plusieurs années déjà, un économiste affirmait que l’indépendance d’un pays se mesure désormais à la valeur de sa monnaie. Un homme politique soulignait que la souveraineté d’un pays se mesure à sa capacité à influer sur les autres. Inversement, sa perte de souveraineté se mesure à sa dépendance envers l’extérieur, selon les influences qu’il subit. Abdelhamid Mehri a déclaré que l’objectif de la guerre de libération tel que défini par la proclamation du 1er novembre 1954 était de restaurer l’état algérien démocratique et social. Une partie a été réalisée, avec la restauration de l’état, mais le volet démocratique reste à accomplir, a-t-il dit, soulignant que l’indépendance n’est pas une situation statique, mais qu’elle se renforce ou faiblit selon la conjoncture. Un autre homme politique déclarait que la libération du pays sans la libération de la société et des citoyens signifiait clairement que l’indépendance n’était pas achevée. L’indépendance acquiert ainsi un contenu nouveau. Il faut le définir, et ensuite tenter de le réaliser. Il faut organiser le débat sur la question, mettre en place les institutions nécessaires pour concrétiser et préserver cette indépendance, et se convaincre qu’elle constitue un point de départ vers la liberté du citoyen et non une fin en soi. C’est là une tâche complexe, fatigante, qui nécessite du temps et de l’énergie, alors qu’il est tellement plus facile de prononcer un discours anti-français , entre le dessert et la sieste! abc

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