Le cercle infernal du mensonge

L’Algérie, marché attractif pour l’investissement étranger : un mensonge dont les auteurs ont fini par se convaincre.

Abed Charef

 

Mentir est un art, dit-on. Cela peut être une vocation. On un métier. Mais en Algérie, ce n’est plus le fait de mentir qui pose problème. On est, en fait, face à un phénomène de type nouveau : on a tellement menti qu’on a fini par croire à ses propres mensonges. De hauts responsables vous regardent droit dans les yeux et vous énoncent des faits, des chiffres, des projets ou des réalisations que le simple bon sens suffit à réfuter. Et pourtant, ces gens là y croient. Ou font semblant d’y croire. Et n’hésitent pas bâtir des choix politiques et économiques engageant l’avenir de tout un pays sur ces mensonges. Que se passe-t-il dans la tête de ces gens pour s’engager dans des chemins aussi dangereux ? Comment ont-ils fini par croire à leur propre propagande ? Comment peut-on assumer des responsabilités d’une telle importance sans s’arrêter un moment, se poser des questions sur ce qu’on fait, sur la portée de ses propres actes, sans jamais remettre en cause des certitudes qui sont, à l’évidence, des contrevérités, et qui ont déjà mené vers autant de déboires ? Dans le domaine économique, on parle depuis une décennie de l’investissement étranger et du partenariat comme détonateurs, sinon moteurs de la relance économique. Premier mensonge : aucun pays au monde n’a bâti son économie sur l’effort ou l’argent des autres. Depuis une décennie, on parle également de l’attrait du marché algérien, des opportunités d’affaires qui s’offrent, et de ces investisseurs qui se bousculeraient pour prendre d’assaut le marché algérien. Autant de mensonges que les quelques avis lucides émis ça et là n’ont pas suffi à démystifier. Il n’est même pas nécessaire de consulter un économiste indépendant pour s’en rendre compte. Le simple bon sens le montre suffisamment. Supposons, en effet, cher lecteur, que vous êtes un Allemand, ou un suédois (hachak), que vous avec des liquidités disponibles, ou encore que vous voulez étendre le champ de votre activité. Auriez-vous, honnêtement, envie d’installer une usine à El-Bayadh, Oued Zenati, Aïn-Defla ou Boghni ? Qu’est-ce qui motiverait un tel choix ? Un économiste nous explique comment une entreprise ou un groupe décide de s’installer dans tel pays plutôt que dans tel autre. Leur démarche se base sur des éléments concrets, faciles à mesurer. Il suffit de les additionner pour comparer l’attrait d’un marché par rapport aux autres. Une entreprise qui veut s’installer en Algérie évalue les bénéfices qu’elle va réaliser. A l’heure actuelle, rien n’indique qu’elle gagnera plus en choisissant l’Algérie plutôt que la Chine ou la Tunisie. Elle évalue également les délais de réalisation de son projet, qui sont parmi les plus longs en Algérie, en raison des bureaucraties et des lenteurs administratives. Créer l’entreprise, trouver un terrain pour l’implanter, importer et dédouaner les équipements, les installer constituent un interminable saut d’obstacles, qui a fini par avoir raison de nombre d’entreprises. Il en est de même des délais de rapatriement des bénéfices potentiels. Ce qui constitue ailleurs un simple virement bancaire représente en Algérie une somme incroyable de dérogations, d’autorisations et de formalités. Quand ce ne sont pas des blocages délibérés destinés à faire pression sur le partenaire pour en obtenir un pot-de-vin. Le coût et la qualité de la main d’œuvre peuvent être des éléments motivants quand on les compare à l’Europe. Mais comparés à d’autres pays du sud ils ne sont pas compétitifs. Deux autres éléments entrent également en jeu : la sécurité du personnel, et la qualité de vie pour les responsables de l’entreprise mère qui doivent s’installer dans le pays d’accueil. Il est inutile de dire que l’Algérie se classe parmi les tous derniers pays au monde dans ce domaine. Avec la crainte des faux barrages et des attentats, les coupures d’électricité, le manque d’eau et l’aridité des samedis soir, comment convaincre un ingénieur suédois de s’installer à Hassi Bahbah, ou même à Alger ? Le responsable d’une entreprise espagnole évalue le coût de la sécurité entre dix et vingt pour cent du projet. Les villas fortifiées louées au prix le plus élevé, les gardes du corps, les systèmes de sécurité à installer et à faire fonctionner sont autant d’éléments qui provoquent une hausse des coûts. Ils sont prohibitifs, et découragent bien des partenaires potentiels. Il reste un autre point, une sorte d’hameçon, qui traîne devant les entreprises étrangères. Le marché algérien est porteur, il est la clé du marché maghrébin, et le pays dispose de réserves financières gigantesques qu’il suffit d’allonger le bras pour en prendre possession. Mais l’Algérie a elle-même détruit cet argument, car ce marché a d’ores et déjà été livré à ces entreprises. Pourquoi un constructeur automobile s’installerait en Algérie, avec toutes les incertitudes, alors que le marché est totalement ouvert, et que ce sont les institutions monétaires algériennes qui financent l’achat de véhicules ? Pourquoi Renault irait s’associer avec la SNVI, ou Fiat s’installer à Tiaret, avec tous les déboires en perspective, alors que les banques algériennes financent l’achat des Logan fabriquées en Roumanie et, bientôt, au Maroc ? Assurées d’écouler leurs produits en Algérie, les entreprises étrangères n’ont aucun intérêt à y installer des usines qui risquent de concurrencer celles qui tournent déjà dans le pays d’origine. Rien, décidément, ne fait de l’Algérie un pays attractif pour l’investissement. Et, s’il faut ajouter un autre élément, on peut citer le peu de valeur que le pays accorde à la loi. Dans les pays qui ont réussi, c’est le respect des règles, en premier la loi, qui rassure l’investisseur. Qui peut assurer aujourd’hui que la réglementation sur le rapatriement des bénéfices ne va pas changer dans six mois, ou dans un mois ? Qui peut assurer que la loi sera respectée, même sans être changée ? Ce n’est pas un tableau noir qui est dressé ici, mais un simple alignement de faits et de constats, qui démentent totalement le discours en vigueur sur l’investissement étranger. Et pourtant, les responsables algériens, à force d’écouter leur propre discours, ont fini par y croire, et de s’auto intoxiquer. Quand ils font leur bilan, et constant leur échec, ils estiment qu’ils n’ont pas fait suffisamment de concessions. Alors, ils prennent de nouvelles décisions qui découragent davantage l’investissement, et facilitent l’importation de produits finis. C’est le cercle infernal. Aucun indice à l’horizon ne laisse entrevoir un brin de lucidité pour y mettre fin.

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