Flegme britannique et ghourour algérien

 

L’Algérie cultive l’art de donner des leçons. En tout. Y compris là où elle a échoué, mais sans tirer les leçons de ses propres échecs

 

Par Abed Charef

 

M. Kim Howells est un homme d’une très grande courtoisie. Faisant preuve d’une grande politesse, il n’hésite pas à multiplier les flatteries pour faire plaisir à ses interlocuteurs. Pendant son séjour à Alger, le très british ministre d’état chargé des Affaires étrangères a dit aux Algériens tout ce qu’ils avaient envie d’entendre : ils étaient les meilleurs, les plus beaux, leur expérience dans la lutte antiterroriste était inégalable, leur combat contre le terrorisme a été magnifique, et ils devenaient incontournables dans la grande croisade déclenchée contre ce fléau depuis les attentats du 11 septembre.

«Nous avons une grande admiration pour ce qui est du dispositif et l’expérience algérienne en matière de lutte antiterroriste», a-t-il dit, ajoutant que l’expérience algérienne fera école ». Il a aussi souligné « l’intérêt accordé par la communauté internationale à l’expérience algérienne ».

C’était suffisant pour faire rougir de plaisir nombre d’Algériens. On les voit déjà bomber le torse, se frotter la moustache, convaincus plus que jamais qu’ils sont le nombril du monde. On voit encore le patron de la police, Ali Tounsi, conforté dans ses sentences prononcées au lendemain des attentats de Londres : les Anglais avaient encore beaucoup à apprendre de l’Algérie sur ce terrain, avait-il affirmé.

Du coup, les Algériens, tous métiers confondus, se sont mis à donner des leçons. Ils ont rappelé au responsable britannique la légèreté avec laquelle son pays a traité ce dossier, et la tolérance excessive, qui frise la complicité, dont bénéficient les militants islamistes dans le « Londonistan ». Très humble, le ministre britannique a écouté sans sourciller les reproches des uns et les leçons assénées par les autres.

Mais ceci ne concerne que le volet apparent  de la visite du responsable anglais. L’autre face, quant à elle, est très différente. Car Kim Howells est chargé de la sécurité de son pays. C’est-à-dire qu’il est un grand « moukhabarati », brassant des informations du MI 5, de la CIA et des principaux services de sécurité européens. Il a fallu qu’il fasse le déplacement d’Alger pour se retrouver contraint d’écouter les litanies de reproches formulés par des gens dont il considèrerait la plupart, en temps normal, comme des amateurs.

Car si Londres a subi un attentat terroriste, Alger en a subi des milliers. Et si l’Angleterre déplore 56 morts, victimes d’attentats attribués à une organisation islamiste, l’Algérie en déplore 200.000. En outre, Londres abrite des centaines de leaders islamistes, parmi les plus virulents au monde. Certains sont d’ailleurs recherchés dans leurs pays d’origine ou dans d’autres pays, où ils ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Mais Londres a su gérer cette présence encombrante, en encadrant les uns, probablement en manipulant d’autres, le tout dans le cadre de la préservation des intérêts britanniques et dans le respect de la liberté des citoyens de Sa Majesté. Et quand les attentats de Londres ont eu lieu, ils n’ont guère influé sur le cours des choses, malgré leur impact médiatique. La bourse de Londres, valeur suprême du pays, n’a pas bougé !

En fait, les attentats de Londres ont eu de l’impact parce que le pays jouit d’une grande sécurité au plan interne. Après tout, l’Irak enregistre autant de morts chaque jour que la Grande Bretagne en dix ans. C’est la loi du nombre. Plus il y a de victimes, moins on en parle. Ce qui donne ce sentiment qu’une vie occidentale vaut plus que dix vies dans le monde arabe.

Pourquoi ce sentiment ? C’est là que se situe la vraie question. Et Kim Howells en donné une explication, évidente, en parlant de la liberté de mouvement des islamistes dans son pays. Londres « n’a à aucun moment soutenu le terrorisme. Il s’agit plutôt de démocratie et de liberté de culte», a-t-il dit, ajoutant que la Grande-Bretagne «ne peut pas chasser des islamistes sans l’accord des tribunaux anglais».

Des tribunaux indépendants, évidemment. Dans ces contrées, c’est une règle au-dessus de tout. Malgré les penchants fascisants de certains hommes politiques européens, le droit reste une norme incontournable. Et quand des dérives se produisent, il y a suffisamment de contre-pouvoirs et de recours pour rétablir la justice. C’est parce que ces pays respectent les Droits de leurs citoyens qu’ils sont devenus riches, prospères et qu’il y fait bon vivre. Car malgré les attentats de Londres, la violence terroriste fait moins de morts en Europe pendant une année qu’en une seule semaine, voire en une journée, dans le monde arabe.

Kim Howells a attendu son retour à Londres pour le rappeler aux Algériens. L’Algérie, malgré le langage diplomatique, reste une contrée risquée, et les britanniques sont toujours invités à l’éviter, selon l’évaluation du ministère britannique des Affaires étrangères.

Le responsable britannique a fait preuve de délicatesse en évitant d’en parler à Alger. C’est, modestement, la leçon qui aurait du être retenue de la visite de Kim Howells. Mais au lieu de cela, on a eu droit à une confirmation : si le flegme reste une qualité britannique, la prétention est, quant à elle, bien algérienne. Le mot « prétention » ne convient d’ailleurs pas pour décrire  l’attitude algérienne. Il faut chercher dans le vocabulaire arabe pour exprimer exactement ce qui caractérise l’Algérie : el-ghourour.

ABC

Publicités
Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s