Nouvelle charte pour l’impasse (non publié)

 

La Charte pour la paix et la réconciliation consacre un fait accompli, et assure l’impunité à ceux qui ont pris les armes. Quel que soit leur bord.

 

Par Abed Charef

 

Enquêter sur tous les crimes commis durant les années de terrorisme, établir la vérité, définir les responsabilités, juger les coupables, puis pardonner si nécessaire. Demander aux familles de victimes de tourner la page, de ne pas prendre le pays en otage, pour éviter d’autres drames et ouvrir de nouveaux horizons au pays.

C’était une démarche moralement satisfaisante, mais politiquement difficile à réaliser. D’abord parce que ceux qu’on est supposé passer devant des tribunaux détiennent les armes, ou l’argent, ou le pouvoir. Parfois les trois. Ensuite, parce que le pays ne dispose pas des institutions nécessaires pour mener à bien une démarche d’une telle grandeur. Enfin, parce qu’aucune autorité dans le pays ne détient suffisamment de légitimité morale pour emprunter une voie aussi complexe.

A défaut de ce qui était souhaitable, l’Algérie a choisi ce qui était possible, facile, trop facile. Elle a fait le choix de tout effacer. D’un trait de charte, on élimine les crimes, tous les crimes. Ceux commis par les membres de groupes islamistes armés, comme ceux commis par les agents de l’état. La solution est d’un cynisme et d’un réalisme immoraux : ceux qui détiennent les armes imposent leurs règles, et l’Algérie n’a plus qu’à les endosser par référendum.

En ce sens, la Charte pour la paix et la réconciliation n’a guère innové. Elle ne fait qu’entériner un fait accompli. Les membres des groupes armés ont déjà eu la loi sur la concorde, qui les a absous. Les agents de l’état ont imposé leur impunité sur le terrain. C’est un accord vieux de sept ans, consacré par la loi sur la concorde dès l’avènement de Abdelaziz Bouteflika, mais auquel il fallait donner une légitimité nouvelle en réglant, au passage, quelques questions secondaires, comme le soutien financier aux familles touchées par le terrorisme et la libération de ceux qui sont en prison.

Fallait-il un référendum pour cela ? En réalité, le référendum a déjà eu lieu. Il a eu lieu au sein de différents cercles du pouvoir. Abdelaziz Bouteflika l’a clairement dit : ce texte est le seul possible, en tenant compte des équilibres politiques actuels. Et du moment que ceux qui détiennent le pouvoir se sont entendus sur une formule, ils sont en mesure de l’imposer au pays.

Un rejet du texte devient donc impossible. La société a perdu tous ses ressorts, et il n’y a aucune structure en mesure de la mobiliser pour imposer un vrai débat. Même les anciens « éradicateurs » paraissent désarmés. La plupart ont rejoint les thèses du pouvoir, les autres restent discrets, ou avancent de timides critiques, juste pour la forme. Le pouvoir et ses « organisations de masse », incluant partis, société civile et administration, sont en mesure d’assurer à la Charte de la paix le score qu’ils veulent. En fait, la seule question concerne le score par lequel le texte sera adopté. Ce score sera-t-il supérieur à celui obtenu par Bouteflika lors des présidentielles de 2004, ou sera-t-il plus modeste.

Mais tout ceci paraît bien secondaire, dans un pays qui fonctionne en dehors de toute norme, qu’elle soit légale ou morale. Un pays qui a besoin qu’on rappelle quelques évidences, aussi primaires soient-elles. Comme celles-ci : la paix, la réconciliation, la concorde, la fraternité sont des aspirations naturelles de l’homme. Toutes les organisations sociales les fixent comme des objectifs à atteindre ou à consolider. De même, le droit à la vie, à la liberté, à la sécurité, constituent des droits fondamentaux que l’état a pour obligation de promouvoir et de protéger.

C’est l’objectif affiché de la Charte pour la paix et la réconciliation. De plus, c’est le peuple qui est appelé à choisir. Il n’y a pas de légitimité plus forte. Et c’est précisément là que situent les deux grands handicaps du projet de Bouteflika. D’abord, l’Algérie n’est pas un pays démocratique. Le peuple n’est pas libre, et ne peut décider librement. Les libertés ne sont pas respectées. Ni la presse ni la justice ne sont libres. Le pays vit sous état d’urgence depuis treize ans. Parler de référendum dans ces conditions devient absurde. On est dans une opération de plébiscite, en faveur d’un projet décidé par le pouvoir, et face auquel la société est totalement désarmée.

Ali Yahia Abdennour a rappelé une autre évidence. « Le référendum est un moyen démocratique de consultation populaire, à condition qu’il soit utilisé par des démocrates pour des objectifs démocratiques ». Pour celui du 29 septembre, il n’y a ni démocrates, ni objectifs démocratiques. Pire encore, la consultation vise à légitimer un statu quo éprouvant pour le pays. Elle a aussi pour objectif de donner une nouvelle légitimité à un système qui a prouvé à la fois son échec et son incapacité à offrir au pays la moindre perspective.

Car ce système sera encore là, le 30 septembre. Avec ses hommes et ses mécanismes. Il aura une immense manne financière à se partager, et sera renforcé par une charte, adoptée par référendum, pour légitimer sa mainmise sur le pays et maintenir les interdits en vigueur depuis des années : interdit de faire de la politique, d’exercer ses libertés, de jouir de ses droits. Et dans ce climat, la Charte de la paix aura assuré l’impunité à ceux qui ont pris les armes !

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