Les ingrédients de la paix

Les ingrédients de la paix

 

Nouvelle charte, nouveau référendum, nouveaux espoirs, peut-être. Mais l’Algérie est plus habituée aux illusions qu’à l’espoir.

 

Par Abed Charef

 

Les doutes se sont dissipés. Les illusions se sont envolées, pour laisser place à de nouvelles certitudes, plus modestes, plus réalistes. Et c’est une Algérie presque rassérénée qui s’apprêt à se rendre aux urnes jeudi, pour se prononcer sur le projet de charte sur la paix et la réconciliation.

Cette sérénité est cependant loin de signifier un quelconque enthousiasme, bien au contraire. Elle confirme plutôt une sorte de résignation qui semble durablement installée dans la société. Elle reflète un constat d’impuissance des Algériens à influer sur leur sort de manière collective, à peser sur les grandes options du pays.

La campagne en faveur du « oui » a confirmé cette tendance prononcée d’une société qui n’arrive pas encore à se doter des instruments pour imposer ses choix, et qui se trouve dans l’obligation de suivre, ou de subir les choix faits en son nom. Déjà, il y a treize ans, le choix de la confrontation avec l’islamisme politique a été le fait du pouvoir, non de la société. Aujourd’hui, le choix de la paix émane également du pouvoir. Indépendamment du jugement qu’on peut porter sur ces choix, ils ont été prix au sommet de l’état, sans l’avis de la société, et pris en charge par les relais du pouvoir qui, à quelques variantes près, sont toujours les mêmes. Le citoyen s’est trouvé pris dans l’engrenage, enrôlé dans un camp ou dans l’autre, poussé à s’engager toujours davantage, pour se retrouver aujourd’hui dans une curieuse situation où Madani Mezrag, le chef de l’AIS, et Ahmed Ouyahia, le premier ministre et fer de lance de l’éradication à l’ère des grands massacres, font campagne ensemble pour le même projet !

Cette évolution a aussi confirmé, si besoin  en était, que l’Algérie a encore beaucoup de chemin à faire dans le domaine de la pratique démocratique. Certes, c’est mieux que la Corée du Nord, mais cela ressemble beaucoup à l’Egypte, comme le montre le climat qui a dominé pendant la campagne du référendum, devenu un simple plébiscite par lequel on exprime sa « moubaya ‘a » (allégeance). L’idée de voter « non » est, de fait, devenue une hérésie.

Par contre, l’Algérie a cultivé cet art sublime de transformer une opération à priori démocratique en un acte qui ouvre la voie au despotisme. Déjà, en décembre 1991, l’organisation d’une élection libre a mené le pays à la plus grave crise qu’ait connue le pays depuis son indépendance.

Cette fois-ci, avec le référendum sur le projet de charte de la paix, c’est un tour de passe-passe d’une rare ingéniosité qui est mis en place. Dans un premier temps, le jeu a consisté à présenter le président Abdelaziz Bouteflika comme quelqu’un d’étranger au pouvoir, en opposition avec les généraux qu’il veut mater. Ensuite, chef de l’état se présente comme un homme de paix, à l’opposé de ces généraux éradicateurs partisans de la guerre à outrance. Engagé dans un terrible bras de fer, Abdelaziz Bouteflika réussit pourtant à imposer ses choix face à ses adversaires, bien qu’il soit encore contraint de mettre un peu le frein pour tenir compte des fameux « équilibres » internes qui l’empêchent d’aller encore plus loin.

En vérité, cet habillage masque une réalité totalement différente. Le choix de la négociation a été fait par le pouvoir dès 1995, quand ont commencé les premiers contacts avec l’AIS, lesquels ont débouché sur un accord en 1997. Choisi pour légaliser ces accords, Abdelaziz Bouteflika, devenu président en 1999, a totalement endossé les nouvelles options « pacifiques », qui ont donné la loi sur la concorde de 1999.

Cette loi a permis un recul certain de la violence, mais ne l’a pas éliminée. Mais c’est une loi qui a surtout débouché sur une situation d’attente, avec de nombreux problèmes en suspens : une fois la violence retombée, comment réintroduire les repentis dans la société, comment disqualifier les islamistes du FIS, comment amnistier les uns et les autres, et comment protéger les agents de l’état contre d’éventuels retombées du douloureux dossier des disparus ?

Encore une fois, c’est le pouvoir qui prendra les mesures nécessaires, à travers un « opposant » aux généraux, qui n’est autre que le chef de l’état ! Celui-ci, par une belle opération de légitimation, organise donc un référendum, à travers lequel il obtient carte blanche pour décider des mesures nécessaires en vue de dépasser la crise. Tout ce qu’il entreprendra est donc légitime. Et, au bout du compte, le pouvoir aura obtenu par référendum le droit de s’assurer une immunité !

Dans ce cheminement, il y aura bien quelques jeux d’appareils, quelques tentatives de la part du chef de l’état, par exemple, pour élargir son pouvoir aux dépens d’autres clans, comme il y aura des tentatives d’autres cercles pour mieux asseoir leur influence. On parlera du limogeage de tel général, et de la mise à l’écart de telle personnalité influente. Mais ceci relève de l’anecdote, car ces actes n’influent en rien sur l’architecture générale du système. Leur portée reste secondaire face à l’enjeu fondamental qui unit tout ce monde au sein du pouvoir, un pouvoir qui n’a rien cédé sur le fond, qui impose encore une fois sa logique, qui continue à étouffer la société et à empêcher l’exercice des libertés. Et, plus que tout, un pouvoir qui tente de corriger les conséquences de ses mauvais choix du passé, mais qui se trouve incapable d’anticiper, de concevoir de grandes ambitions pour le pays et de lui donner les institutions et les instruments nécessaires pour assurer la liberté, la dignité et le bien être de ses citoyens, des ingrédients sans lesquels la paix n’a pas de sens.

abc

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