Lendemains de fête

Lendemains de fête

 

La Charte de la paix a été adoptée. Sans surprise. Mariage de raison, ou mariage de contrainte entre l’Algérie et la paix ?

 

Par Abed Charef

 

Un lendemain de référendum ressemble beaucoup à un lendemain de mariage. Il faut tout ranger, ramener tables et chaises empruntées, faire ses comptes, remercier les invités, se débarrasser des convives encombrants, récupérer de la débauche d’énergie fournie pendant la fête, et, accessoirement, essayer de prolonger le plus longtemps possible ces moments bonheur, avant que la réalité ne s’impose de nouveau, avec sa laideur et ses calculs, ses contraintes et ses impératifs.

Pour le président Abdelaziz Bouteflika, les choses se présentent de manière légèrement différente. Il n’a pas à s’occuper de logistique. Ce sont les invités, partis, associations, administration et institutions de tous genres qui vont faire le travail. Ils savent aussi bien organiser les mariages que les divorces. Ils chantent la guerre et la paix, selon la commande. Rôdés à la tâche, ils s’impatientent déjà de servir et de porter la bonne parole, celle de la paix. Le parlement est prêt à voter les ordonnances présidentielles en un clin d’œil. Le parlement est d’ailleurs si disponible qu’il va, auparavant, voter les nouvelles lois sur les Assemblées communales et de Wilaya sans déranger outre mesure le chef de l’état et lui épargner ainsi des débats inutiles sur des questions mineures. Les invités encombrants peuvent donc rester. Ils peuvent être utiles, et il est préférable de les garder mobilisés pour les campagnes futures. Même s’il faut, dans l’intervalle, se débarrasser de quelques uns, dont le comportement a quelque peu entaché la fête.

Débarrassé de ces contraintes logistiques, le chef de l’état a donc tout loisir de consacrer ses forces et son temps à établir les règles de la future cohabitation du couple, celle de l’Algérie avec sa Charte sur la paix et la réconciliation. C’est, évidemment, un travail de longue haleine, qui demande stabilité et continuité dans le travail, et dont l’application demandera des années. Il est inutile, voire nuisible, de changer de personnel. Il est même vital de tout faire pour maintenir la stabilité, et garder les hommes qui ont préparé le projet pour leur en confier la concrétisation. Et s’il faut absolument changer quelque chose, alors il faudra changer de constitution. C’est si facile, et ça fait bien d’aller voter. N’est-ce pas le signe que la démocratie se porte bien? La feuille de route pour la nouvelle étape paraît ainsi largement définie.

Mais à côté de cette gestion qui paraît toute tracée, le chef de l’état devra bien penser à l’harmonie du foyer. Et se demander si la nouvelle union, arrangée pour les besoins politiques des franges les plus puissantes de la famille, pouvoir et groupes armés, ne laisse pas trop de mécontents sur le chemin. Et si ceux-ci, mécontents de voir leur statut nié et leurs revendications négligées, ne risquent pas de briser le couple, en révélant d’un côté les frasques du père, ancien dealer reconverti dans l’action humanitaire, et, de l’autre côté, les inconduites de la mère, cette paix si longtemps rejetée qu’elle s’est consolée dans d’innombrables aventures dont elle a hérité de nombreux enfants de père inconnu.

Ce n’est donc plus un mariage d’amour, entouré de romances et de poésie, auquel on a assisté. Ce n’est même pas un mariage de raison, dans lequel deux parties qui ont perdu leurs illusions tentent de rassembler leurs énergies pour aller à un compromis raisonnable sans être humiliant. Il s’agit d’une union réalisée sous la contrainte, contre l’avis des enfants et de la principale concernée, mais à l’avantage de nombreux enfants illégitimes soucieux d’accéder à l’héritage. Cette union ne vise même pas à cacher un secret honteux, car tous les drames sont publics. Elle donne simplement l’illusion à un patriarche nostalgique qu’il a encore la possibilité de modeler la vie et d’influer sur le destin de son clan.

Passée l’euphorie liée à la fête, il faudra bien se rendre compte des lacunes que contiennent ces arrangements. Et reconnaître, d’une part, que si les intérêts des plus puissants sont préservés, la morale n’est pas sauve. Et, d’autre part, que l’idée d’interdire à une victime de dénoncer son bourreau et de rechercher la vérité est une absurdité juridique.

Mais là encore, on se retrouve dans le même dilemme qu’au lendemain d’une fête de mariage : est-il absolument nécessaire de se préoccuper de soigner sa gueule de bois, de mettre ses idées au clair, de revenir à la lucidité des faits ? N’est-il pas préférable de se laisser emporter par l’ivresse du moment, de continuer à nager dans le bonheur, même fictif, de ne voir que ce qu’on a envie de voir, de prolonger indéfiniment ces moments d’ivresse, et d’oublier le reste aussi longtemps que possible ?

L’Algérie semble enfin avoir découvert l’idée de la paix. Après quinze années d’errements, c’est un premier pas, immense. Il lui reste à trouver les chemins de la paix.

abc

 

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