Détournement de scandale

 

Le Maroc accusé, l’Algérie montrée du doigt. C’est l’art de devenir coupable d’un crime auquel on n’a pas assisté.

 

Par Abed Charef

 

A force de tout vouloir s’accaparer, d’imposer leur monopole sur les idées et les biens, de mettre la main sur tout ce qui bouge, les dirigeants maghrébins ont fini par se piéger. Cette fois-ci, ils se sont en effet appropriés un scandale qui n’était pas le leur. Avec l’affaire des réfugiés africains, ils sont devenus coupables d’un crime dont ils n’étaient que spectateurs.

En effet, ce scandale ne devait initialement guère concerner les pays maghrébins. Car cette émigration des damnés de la terre, qui fuient leur enfer pour partir à la recherche d’une lueur d’espoir, est d’abord l’affaire des pays riches. Ce sont les pays riches qui constituent la destination finale des clandestins. Ce sont eux qui ont érigé un nouveau mur, autrement plus honteux que celui de Berlin, pour protéger leur confort et leur bien être contre ces gueux venus du sud. Ce sont ces mêmes pays riches qui vantent la coopération et pillent les pays du sud, y compris en organisant la corruption des dirigeants. Ce sont eux qui ont inventé une curieuse civilisation, dans laquelle l’argent, les marchandises, les services, les biens et les armes circulent librement, alors que les êtres humains sont interdits de circuler. Ce sont eux qui sont souvent à l’origine du retard historique des pays du sud, du sous-développement dramatique et de la terrible misère sociale qui règne sur le continent africain.

Ce monde repu exhibe de manière insolente ses richesses, devant un autre monde qui ne mange pas à sa faim. Il brandit sa supériorité comme un trophée, et sa force militaire comme une menace éternelle. Pire : il continuer à piller publiquement le sud, sous la bannière de l’humanisme. Nicolas Sarkosy, porte-parole de larges courants en Europe, a ainsi déclaré qu’il allait recourir à une « immigration sélective », ce qui signifie clairement qu’il engagera une opération destinée à assurer le transfert des rares élites des pays pauvres vers la France.

Face à un tel cynisme, les pauvres des campagnes maliennes, les sans abri des bidonvilles sénégalais et les survivants de la guerre civile au Libéria et en Sierra Léone n’ont guère de choix. Ils sont condamnés à tenter  l’aventure. Ils ne veulent pas se résigner à la mort lente, à cette absence totale de perspective à laquelle les condamne la vie dans leur pays. Ils s’engagent alors dans cette aventure désespérée de plusieurs milliers de kilomètres, parcourus par étapes, parfois en plusieurs années, avant d’arriver aux portes du Paradis que constituent pour eux Sebta, Melila ou les centres de trafic installés en Tunisie et en Libye.

Ces vagues de gueux, que l’Océan semble déverser à un rythme de plus en plus rapide, inquiètent les Européens, qui ont fait de l’immigration le thème central de leur vie politique. Chacun, en Europe, a sa propre politique de l’immigration, mais toutes renvoient à la même réalité cruelle : comment empêcher ces misérables de débarquer en Europe ? Tous les moyens sont envisagés, dans la mesure où ils permettent de sauver la face et de rester dans la légalité. Le discours des Européens est limpide : on vous donne un peu d’argent, mais à condition de rester chez vous, de garder votre misère chez vous.

Vis-à-vis des pays maghrébins, le discours européen est encore plus abject. L’Europe propose publiquement aux pays d’Afrique du Nord de les payer pour qu’ils ne laissent pas la misère déborder vers la rive nord de la Méditerranée. Elle leur propose d’établir des camps dans lesquels seraient retenus ces misérables avant leur expulsion. Elle est prête à les aider à développer leur police et leurs moyens de surveillance des frontières pour contenir ces gueux qui menacent le bel équilibre des sociétés européennes. Aucun problème financier ne se posera : les Européens sont prêts à tout payer.

Un Maghreb digne, solidaire, compatissant, ne peut que rejeter l’attitude européenne et se montrer sensible à la détresse de ces voyageurs du désespoir. Il partagerait avec eux ses ressources peines et ses ressources. Il peut même être rigoureux sur le respect des lois, mais il a pour obligation de montrer sa générosité, et faire preuve de sa solidarité. Mais il faut bien admettre que ces nobles sentiments ont déserté l’Afrique du Nord. Au Maroc, on tire sur ces misérables qui tentent de traverser la frontière artificielle de l’enclave de Melila. Ensuite, on les embarque vers le sud, et on les laisse dans le désert, à plusieurs milliers de kilomètres, sans eau ni nourriture.

Il ne s’agit pas de jeter la pierre au Maroc. Car si l’Algérie n’a pas commis d’acte aussi abject, elle n’a pas non plus brillé par des gestes de grandeur. Elle aussi a fréquemment refoulé ces misérables dans des conditions très difficiles. Plus grave, elle a développé des réflexes et des comportements franchement racistes envers les ressortissants d’Afrique Noire.

Mais le plus étonnant est de relever qu’en fin de compte, l’Algérie et le Maroc ont été montrés du doigt et considérés coupables dans une affaire qui ne les concernait pas au départ. Il leur a suffi d’étaler leur bêtise attirer vers eux les regards, faire oublier la misère de ces clandestins, passer sous silence la responsabilité européenne, et parler d’abord du crime marocain et de l’éventuelle a complicité algérienne. Quel exploit !

 

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