La grippe aviaire, cette menace qui fait oublier le SIDA

La mondialisation et l’inégalité des rapports nord-sud ont tout déréglé. Même devant la peur, on n’est pas égaux.

 

Par Abed Charef

 

Une terrible menace plane sur le monde entier. Elle est là, qui nous guette à chaque coin de rue. On surveille tout, les élevages comme les oiseaux migrateurs, dont on suit avec inquiétude les longs voyages qui obéissent pourtant aux mêmes rituels depuis des milliers d’années. On n’arrive plus à admirer l’allure gracieuse ni le vol majestueux de tel migrateur. On pense plutôt qu’il faut l’abattre, peut-être l’empêcher de passer, car il transporte avec lui le virus d’une terrible maladie, la grippe aviaire, devenue la maladie à la mode du moment.

Y a-t-il pour autant un risque réel de pandémie de grippe aviaire ? Cette maladie est-elle réellement une menace pour l’humanité ? Nécessite-t-elle ce suivi, qui frôle le voyeurisme, de chaque cas qui se déclare dans le monde ? Au stade actuel, et au vu des informations disponibles, il est difficile de se prononcer. La menace est, peut-être, réelle. Peut-être seulement. Car rien ne prouve qu’elle est fondée. Le risque reste largement maîtrisé, et les cas signalés, quelques dizaines, essentiellement en Asie, ne permettent pas d’affirmer que la propagation de la maladie constitue une hypothèse plausible. Même si la Banque Mondiale a décidé de s’en mêler à son tour et de fournir trois milliards de dollars sur trois ans pour combattre la maladie.

Curieusement, l’OMS a elle-même participé à dramatiser la situation. C’est peut-être son rôle, mais dans les milieux spécialisés, on pointe du doigt les grandes firmes pharmaceutiques. Ce sont elles qui ont intérêt à cette émise en scène », disait un spécialiste algérien, qui avait peu de chances d’être entendu dans le monde. Mais quelques semaines plus tard, des voix, enfin audibles et reconnues, se sont faits entendre. Comme le directeur général de l’Office international des épizooties (OIE), Bernard Vallat, qui s’est vertement pris à l’OMS pour sa gestion de la crise de la grippe aviaire, "La théorie de l’arrivée cyclique de pandémies n’a aucune base scientifique", a dit ce spécialiste mondialement reconnu. Sa thèse, simplifiée, revient à ceci : les virus ont toujours existé, ils ont toujours muté, il y a eu des pandémies cycliques dans l’histoire. Mais ce n’est pas une raison pour affirmer qu’une nouvelle pandémie est imminente. Elle peut aussi bi survenir à la fin de ce siècle, qu’elle peut ne jamais survenir.

Mais si la grippe aviaire est une menace possible, voire probable, la peur, elle, est bien réelle. C’est une peur quotidienne, permanente, sans laquelle le monde occidental, notamment l’Amérique, parait incapable de fonctionner. Cette peur est devenue son essence, son énergie. C’est sa principale motivation, comme l’a montré le réalisateur Michael Moore. Elle donne un sens à la vie à la vie américaine. Elle a aussi besoin d’être constamment alimentée. Si Ben Laden et Saddam sont neutralisés, ou sont incapables d’agir, il faut inventer un nouvel ennemi. Chavez le latino, l’Arabe, le Noir africain déferlant sur l’Europe, le dictateur sud-coréen qui menace de jouer au fou. Et si la liste est épuisée, ce sera un virus, venant de la lointaine et mystérieuse Asie.

Dans ce scénario de la peur imposé au monde entier, à tort ou à raison, on relève une première curiosité : le pauvre et le riche n’ont pas les mêmes peurs, mais le riche réussit toujours à faire partager sa peur au pauvre. Il finit par le convaincre que ce qui menace le riche finira, tôt ou tard, par s’attaquer au pauvre. Ainsi, un pauvre a peu de chances de mourir au volant d’une Mercedes. Pourtant, à force d’entendre parler de vitesse, de voitures neuves et de bolides de luxe, il finit par adopter les hantises du riche, oubliant ses propres déboires.

Qu’en on en juge. Le SIDA tue deux millions et demi de personnes par an en Afrique. La grippe aviaire n’a encore tué personne sur le continent. La pandémie de grippe aviaire est hypothétique. Celle du SIDA est là, bien réelle, avec ses conséquences dramatiques. Pourtant, en Afrique, on a plus parlé de grippe aviaire que de SIDA cette année.

Un adulte sur cinq est porteur du virus du SIDA dans certains pays d’Afrique Australe, et ce chiffre atteint une personne sur trois dans les plus touchés. Ce qui annonce une catastrophe démographique sans précédent, avec des pays qui risquent de se dépeupler dangereusement.

Avec 4,2 millions de personnes infectées, l’Afrique du Sud est devenue le pays qui compte le plus grand nombre de malades du SIDA. Déjà, en 1999, 250.000 décès étaient dus au SIDA dans ce pays. Ce chiffre a été stabilisé, mais personne n’échappe à la maladie. Ainsi, Nelson Mandela a lui-même annoncé, début 2005, que son propre fils était mort du SIDA, et que trois ministres de la région avaient succombé à, la même maladie.

Au Zimbabwe, une jeune fille de 15 ans a quatre chances sur dix de mourir du SIDA avant de donner naissance à un premier enfant. En outre, la pandémie « produit des orphelins à une échelle sans pareil dans l’Histoire", selon  un rapport officiel américain : à cause du SIDA, l’Afrique comptera 28 millions d’orphelins dans dix ans.

Dans le monde, le SIDA fait déjà 8.000 morts par jour, et on enregistre quotidiennement 14.000 nouveaux cas. Chaque minute, six à sept jeunes de moins de 25 ans sont contaminés. Au total, l’équivalent d’une fois et demi la population algérienne est porteuse du virus du SIDA, une maladie qui a d’ores et déjà tué l’équivalent de la moitié de la population de la France.

Parle-t-on de SIDA en Afrique ? Pas suffisamment, malgré les efforts de personnalités de l’envergure de Nelson Mandela. En parle-t-on en Algérie ? Très peu. Trop peu. C’est une maladie « honteuse », qui manque de classe. Et puis, dit-on, elle est peu répandue en Algérie, et ne constitue pas une menace. De plus, elle est démodée : ce n’est plus une préoccupation pour les riches. Place donc à la grippe aviaire, plus « branchée ».

Pourtant, un enfant africain qui attrapera la grippe aviaire est presque un chanceux. Cela signifiera qu’il aura échappé à la malnutrition, aux maladies transmises par l’eau ou par le manque d’eau. 30 millions de personnes meurent chaque années en raison de l’insuffisance de l’eau potable. Il est chanceux parce qu’il aura échappé auparavant au paludisme, qui fait deux millions de victimes par an.

Faut-il avoir peur de la grippe aviaire, en fin de compte ? Peut-être pas. Car si la grippe aviaire débarque sur le continent africain, cela signifiera peut-être que les Africains auront  survécu aux autres maladies. Mais le plus probable est que la grippe aviaire viendra, dans cette hypothèse dramatique, s’ajouter aux autres fléaux de l’Afrique, que les séropositifs mourront par millions car leurs organismes ne seront plus en mesure de se défendre à cause du SIDA, et que, plus terrible que tout, ils ne seront pas en mesure de payer l’euro que coûtera le médicament nécessaire à leur survie.

 

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