Choix américain pour les pays arabes

entre déshonneur et suicide

 

Par Abed Charef

 

Les Etats-Unis affirment leur volonté de démocratiser le monde arabe. En fait, ils n’offrent qu’une alternative: le déshonneur ou le suicide.

C’est une «attitude d’un autre temps», a-t-on écrit à propos de la réaction de la Syrie, lorsqu’elle a été mise sous pression, dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafik Hariri. C’est une attitude qui mène le régime syrien à se replier sur lui-même, à verrouiller encore ce qui peut l’être, pour enfermer davantage le pays, si possible, et faire bloc autour d’une petite minorité, une équipe qui ressemble de plus en plus à une secte. Quitte à livrer certains de ses hauts responsables, y compris des parents du président Bachar El-Assad, à des enquêteurs occidentaux, soigneusement habillés de l’uniforme de l’ONU: seule importe pour Damas aujourd’hui la survie du régime.

 Attitude suicidaire, avait-on écrit auparavant à propos de l’Irak, lorsque Baghdad avait fait mine de résister à l’empire américain. Soumis à un affreux boycott, surveillé, son espace aérien totalement contrôlé par les Etats-Unis, placé sous perfusion alimentaire, le régime de Saddam Hussein avait cédé sur tout. Les inspecteurs de l’ONU avaient pourtant fouillé le pays en long et en large, sans trouver d’armes de destruction massive. Alors, la destruction massive s’est abattue sur l’Irak tout entier. Le pays est en passe d’être réduit en ruines. Toutes les compromissions de l’ancien régime n’auront donc pas suffi pour le sauver.

 Ces deux exemples montrent le choix que les Etats-Unis laissent aux pays arabes qui tentent de se frayer un chemin. Un choix entre le déshonneur et le suicide collectif. Un choix entre l’indignité, la compromission et la soumission totale, ou la guerre, la destruction et la désolation.

 Mais si Damas et Baghdad constituent des exemples poussés jusqu’à la caricature de ce qui peut déboucher d’une pression extérieure forte sur un régime non démocratique, d’autres pays arabes ont connu des cheminements analogues, peut-être moins spectaculaires, mais tout aussi avilissants. La Libye en fait partie. Reniant son passé «révolutionnaire», oubliant ses discours enflammés et ses prétentions grotesques, Mammar Kadhafi essaie, depuis quelques années, de «normaliser» son pays. Il est allé si loin dans l’obéissance qu’il est devenu fréquentable. Le peu fréquentable Sylvio Berlusconi lui a rendu visite, mais Américains, Français et Anglais ne veulent pas se laisser distancer. Eux aussi trouvent qu’après tout, Kadhafi n’est pas pire qu’un autre. Ils ont pris langue avec lui et négocient, très sérieusement, certains dossiers délicats, très gênants pour la bonne morale des maîtres du monde.

 D’un côté, la Libye, comme les autres pays du Maghreb, semble avoir accepté de jouer le rôle de première frontière face aux émigrants africains en route pour l’Europe. En contrepartie d’une honorabilité qui lui est désormais octroyée, Kadhafi s’occupe lui-même d’empêcher ces migrants de la misère d’atteindre la rive nord de la Méditerranée, où leur présence constitue une tare dans la blancheur écarlate de l’Europe.

 D’un autre côté, révèle la presse américaine, des avions américains utilisés par la CIA pour transférer des détenus dans les fameuses prisons «délocalisées» avaient auparavant transité en Libye. Selon le journal espagnol El Pais, un de ces avions aurait transféré des prisonniers de Libye vers la prison de la base navale américaine de Guantanamo. Toujours selon le même journal, un autre avion, parti d’Algérie, s’est rendu en Macédoine, pour atterrir finalement en Afghanistan, avec à son bord un Allemand d’origine libanaise, Khaled Al-Masri, qui affirme avoir été capturé en Macédoine, puis transféré illégalement en Afghanistan pour y être torturé.

 Est-il nécessaire d’évoquer encore le comportement scandaleux du Maroc envers les ressortissants d’Afrique subsaharienne ? Est-il nécessaire d’évoquer l’attitude de la Tunisie, cette dictature si lisse, qui réprime si bien ses citoyens mais qui s’apprêtait à accueillir Ariel Sharon, ce qui est preuve que c’est un pays ouvert et moderne ? Une modernité avec un label certifié par le président français Jacques Chirac lui-même.

 Mais si la France est satisfaite de l’attitude de la Tunisie, les Etats-Unis ne le sont pas. Du moins affichent-ils leur mécontentement. Car pour Washington, il ne suffit pas de faire un pas, ou deux, dans la «bonne direction». Il faut entrer dans un engrenage de la compromission, un engrenage dont on ne sort jamais. C’est en ce sens qu’ils ont critiqué la Tunisie, cette semaine, lui reprochant de ne pas aller suffisamment loin dans le sens de l’ouverture. «Ouverture» signifie, ici, accueillir Ariel Sharon en grande pompe, normaliser les relations avec Israël, en attendant la suite de la feuille de route. Et dire que c’est Tunis que Yasser Arafat avait choisie pour établir son quartier général à sa sortie de Beyrouth en 1982 !

 Ce sont là les schémas dans lesquels les pays arabes sont enfermés. Entre la position absurde de Saddam et d’El-Assad, et celle, honteuse, de la Libye, de la Tunisie et tous les autres pays qui choisissent de baisser la tête, il n’y a guère d’autre possibilité. Ou plutôt, si. Il y en a une. C’est celle d’une démocratisation interne, pacifique, réfléchie. Mais elle est totalement exclue, car interdite. D’abord, par les Américains et les Occidentaux.

 Il est vrai que les données internes, les fameux «équilibres» ne permettent guère d’envisager une ouverture démocratique dans la plupart des pays arabes. Mais ce handicap est aggravé par le veto opposé par les pays occidentaux à toute tentative de démocratisation. Même si le discours américain prétend l’inverse !

 Les Etats-Unis ne manquent, certes, aucune occasion pour affirmer leur volonté de continuer à pousser le monde musulman vers la démocratisation. Ils lancent des programmes, promettent de l’argent, et mènent un battage médiatique suffisamment habile pour donner de la crédibilité à leur démarche. Ils mettent le camp arabo-musulman en accusation, dénoncent les blocages et n’hésitent pas à tancer leurs partenaires dans cette partie du monde.

 Mais dans les faits, ils s’offrent seulement le beau rôle. Car concrètement, leur action sur le terrain pousse à renforcer les blocages, à maintenir des régimes despotiques, qui deviennent fragiles, sensibles à toutes les pressions, et aptes à accepter toutes les compromissions. Si le régime en place ne se montre pas suffisamment docile, il est condamné à être démoli. Comme l’Irak, et peut-être la Syrie. A contrario, les Etats-Unis n’ont jamais soutenu une expérience de démocratisation menée par un pays arabe de sa propre initiative.

 Une petite question pour terminer: quel choix a fait l’Algérie ?

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