Ces succès arabes qui font peur

Le nationalisme refleurit. Et les succès n’ont pas toujours la même signification.

 

Par Abed Charef

 

La fierté nationale est bafouée. Les éditorialistes s’offusquent et le nationalisme chatouilleux se révèle. Tout le monde crie à l’ingérence étrangère, et dénonce ces déclarations qui portent gravement atteinte à la souveraineté du pays. De la droite éradicatrice à la gauche populiste, bureaucratique ou ouvriériste, les positions se retrouvent : le FMI a dépassé les bornes, il s’est gravement ingéré dans les affaires intérieures de l’Algérie. Il faut donc mettre fin à ces dérives inacceptables

On se répète ? Tant pis. Après tout, le, pays tourne en rond, avec une actualité faite toujours des mêmes ingrédients : impossible décollage économique, émeutes jusqu’aux portes d’Alger, scandales financiers et élections sans portée visible sur l’avenir du pays, et discours politique creux. Abdelmadjid Sidi Saïd menace les fonctionnaires du FMI, après avoir docilement accompagné le démantèlement d’une grande partie du tissu industriel, et d’autres dénoncent les institutions de Bretton Woods après en avoir longtemps fait les principaux juges de la gestion économique du pays.

Mais à côté de ces discours, la réalité est plus dure, plus amère. Dans les faits, le FMI est devenu un acteur central de la gestion économique du pays depuis une décennie. Dans les faits, c’est lui dictait les grands choix économiques du pays depuis le rééchelonnement de la dette extérieure en 1994. Michel Camdessus était d’ailleurs devenu un personnage familier de la vie politique algérienne.

Allons jusqu’au bout de la cruauté pour rappeler un fait d’histoire : le chef du gouvernement de l’époque, lorsque le rééchelonnement a été décidé, était M. Rédha Malek. Or, celui-ci a avoué plus tard qu’il ne savait pas quelles étaient les implications du rééchelonnement sur l’économie du pays ! A contrario, les responsables du FMI le savaient parfaitement.

Depuis cette époque, on ne compte plus les diplomates et interlocuteurs étrangers qui ont commenté la situation économique du pays. L’ambassadeur de la communauté européenne a déclaré que l’administration algérienne n’est pas en mesure de gérer l’argent du pays. Les dirigeants du FMI ont donné publiquement leur avis sur des questions de plus en plus précises, comme le niveau des salaires. Mais leur priorité reste axée sur les grandes orientations du pays. Ainsi, le directeur général du FMI, Rodrigo de Rato, a littéralement sommé les pays maghrébins d’ouvrir leurs frontières, affirmant que la situation actuelle constitue un handicap majeur au développement économique de la région.

Nouvelle ingérence ? Peut-être. Mais le problème n’est pas là. Il est dans cet autre constat : le président du FMI a raison.

 

 D’autres, avant lui, avaient exprimé cette conviction, et relevé l’absurdité de cette situation qui voit des pays chanter les louanges de la coopération tout en s’enfermant sur eux-mêmes. Mais ils étaient algériens. Donc inaudibles.

Cette fois-ci, c’est le FMI qui le dit. Et qui donne un chiffre. Le commerce intermaghrébin représente moins de deux pour cent du commerce des pays concernés. Un chiffre ridicule. Et c’est le FMI qui veut y remédier, en les poussant, en les forçant peut-être à devenir plus réalistes.

Il est évident que le FMI, dans cette démarche, ne travaille pas pour le seul profit des pays maghrébins. Son action est dictée au moins par deux considérations. D’abord, favoriser l’émergence d’un marche maghrébin de près de 80 millions d’habitants à l’horizon 2010, ce qui devrait booster la demande et favoriser l’écoulement de davantage de produits des pays riches, ceux qui définissent la conduite du FMI. Ensuite, et c’est probablement l’objectif le plus important, pousser à l’émergence d’un espace maghrébin de relative prospérité, qui pourrait, à long terme, constituer un « marais » dans lequel viendrait s’embourber la formidable migration africaine, dont la destination principale jusque était l’Europe. Car il ne faut pas s’y tromper : l’émigration africaine va connaître une formidable progression dans les vingt prochaines années. Seul un Maghreb dynamique pourrait contenir ce flot, et l’empêcher se déverser en Europe. C’est d’ailleurs dans cette même logique qu’a été décidée l’annulation de la dette des pays les plus pauvres, avec pour objectif de fixer les populations africaines concernées, en vue d’atténuer la pression migratoire vers le nord.

George Bush et Tony Blair ne sont pas spécialement connus pour leurs œuvres de charité. Le FMI, qui reflète les choix des pays les plus riches, n’est pas non plus un centre de charité. Il met en œuvre des politiques qui profitent, en dernier ressort, aux maîtres du monde. Mais dans ce cas précis, il se trouve que ces intérêts peuvent momentanément converger avec ceux des pays maghrébins. Faut-il dès lors refuser l’intégration maghrébine sous prétexte que le principal bénéficiaire en sera finalement l’Europe ?

La question mérite au moins un débat. Même si c’est le FMI qui nous somme d’y réfléchir. Mais rien n’assure que ce débat aura lieu. Il suffit de rappeler un précédent, fâcheux, pour expliquer ces doutes. Quand George Bush a annoncé son projet pour la réforme du Grand Moyen Orient, tous les pays arabes ont protesté. Ils ont fait bloc pour s’y opposer. Ils n’ont pas utilisé ce projet, ou détourné, au profit de leurs sociétés. Ils en ont fait un prétexte pour refuser toute ouverture. Aujourd’hui, ils crient victoire : ils ont réussi à contrer le « complot ». Les Etats-Unis, de leur côté, estiment qu’ils ont échoué à démocratiser le monde arabe.

De là, apparaît une nouvelle crainte, celle de voir le Maghreb réussir à contrer les vœux d’intégration du FMI, tout en devenant une immense prison pour réfugiés africains.

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