Bugeaud, Sartre et l’Algérie

La dépendance a remplacé la colonisation. Elle utilise des mots plus soft, plus acceptables.

Par Abed Charef

La France est un pays rassurant. Elle nous a montré, en 2005, que la bêtise, les déclarations à l’emporte-pièce et les prises de position stupides ne sont pas l’apanage des Algériens ou des peuples non civilisés. Un grand pays comme la France peut encore considérer, aujourd’hui, que le crime a un côté positif. Malgré Voltaire et Rousseau et Jean-Paul Sartre, malgré Aussarès, Pélissier, Papon et Saint-Arnaud, les députés français ont ainsi prouvé qu’on peut être plus petit que ce qu’on prétend.
La loi du 23 février 2005 a été votée presque par inadvertance, dit-on également à Paris. Il y avait à peine une vingtaine de députés à l’Assemblée au moment du vote, ce dont a profité un député, plus malin que les autres, pour introduire un amendement glorifiant la colonisation. Personne n’y a prêté attention sur le coup. Ce n’est que plus tard, lorsque des intellectuels indépendants, dont des historiens, s’en sont emparés, que la polémique est née.
Cet épisode, tel que raconté, en rappelle un autre, bien de chez nous, lorsque les députés ont voté un amendement à la Loi de Finances interdisant l’importation de boissons alcoolisées. Cela se passait en plein Ramadhan, et les députés, « battus » par le carême, n’y avaient pas fait attention non plus, semble-t-il.
Mais au-delà de ces aspects polémiques, la loi française du 23 février constitue un piège à plusieurs tiroirs, dont l’Algérie n’a vu qu’un volet, le plus facile, celui relatif aux « bienfaits » de la colonisation. Sur ce point, la France est un pays souverain, qui a le droit d’adopter les positions morales qui lui conviennent. Si un pays, avec ses institutions, ses députés, ses intellectuels, décide de glorifier le crime, rien ne peut l’en empêcher. L’attitude française d’aujourd’hui ne diffère pas de celle adoptée par Victor Hugo, Jules Ferry, De Gaulle, ou Jean Jaurès.
L’Algérie, quant à elle, a une autre vision de la colonisation. S’il n’est pas nécessaire de la rappeler, il est nécessaire d’en tirer les conséquences, et de savoir, par exemple, avec qui signer un traité d’amitié. Un jour, il faudra peut-être rendre hommage à cette loi, précisément parce qu’elle a montré que la situation n’était visiblement pas encore mûre pour dépasser l’histoire et se tourner vers l’avenir.
A moins que cette loi n’ait eu précisément pour objectif d’éviter la conclusion d’un tel traité. Dans ce cas, les auteurs de la loi du 23 février devaient trouver l’amitié avec l’Algérie plutôt encombrante. C’est leur choix. Cela devrait refroidir l’enthousiasme de la partie algérienne, et l’amener à revoir un choix politique et symbolique majeur. Au moins pour refuser cette définition de la colonisation, et prouver que l’Algérie la récuse par les mots et par les actes.
Ici apparaît un autre aspect de la polémique : elle sert à occulter le vrai débat dont a besoin l’Algérie. En effet, en se tournant vers le passé, on se prive du regard nécessaire sur le présent et l’avenir. En parlant de la nature de la colonisation, on évite de parler de la dépendance d’aujourd’hui et celle, plus grave encore, qui se dessine pour demain. On fait le procès des grands criminels que furent Bugeaud et Bigeard, et on occulte la nouvelle colonisation, soft et moderne, qui s’est mise en place et qui se renforce.
Car si la colonisation des siècles précédents s’est imposée par la force brutale, celle qui se met en place aujourd’hui est plus dangereuse, car elle se fait avec le consentement, forcé ou non, du colonisé. Qu’il s’agisse d’un régime dictatorial qui fait allégeance à des puissances étrangères pour compenser le déficit de légitimité interne, d’un régime ultralibéral ou corrompu qui se sert en ouvrant le pays au pillage externe, le résultat est le même. L’abandon de la souveraineté aboutit aux mêmes résultats, et les décisions majeures engageant l’avenir du pays sont prises sous le contrôle de l’extérieur, si elles ne sont tout simplement prises à l’extérieur.
La description peut paraître trop brutale, déplacée, et il est a priori difficile de dire qu’elle s’applique à l’Algérie. Mais trois faits récents devraient inciter à méditer la question.
D’abord, le président Abdelaziz Bouteflika a déclaré, le 24 février dernier, que la nouvelle loi sur les hydrocarbures nous est imposée, signe clair d’une vulnérabilité envers l’extérieur, qui peut décider du sort de la principale richesse du pays.
Ensuite, Michael Thomas, directeur des relations commerciales au ministère britannique des affaires étrangères, a déclaré il y a deux semaines que «l’Algérie n’est pas la chasse gardée des Français », ce qui montre clairement que, sur le plan économique, les Français ne sont pas que des partenaires, mais qu’ils sont en mesure de décider du partage du gâteau.
Enfin, en cette fin 2005, les trois hommes clés du pouvoir algérien, le président Abdelaziz Bouteflika, son ministre de l’intérieur Yazid Zerhouni et son ancien directeur de cabinet Larbi Belkheir, se sont rendus en France pour des soins. Cette dépendance « physique » des dirigeants vis-à-vis de l’extérieur a forcément des implications politiques, difficiles à quantifier.
Ceux, en Algérie, qui dénoncent la loi du 23 février ont raison. Ils auront davantage raison quand ils mettront en place les institutions nécessaires pour que la loi sur les hydrocarbures et sur les autres richesses nationales soient écrites à Alger. Ils auront définitivement raison quand ils construiront des hôpitaux aptes à prendre en charge tous les Algériens, le président de la République en premier. A ce moment, que la France soit représentée par Sartre ou Bugeaud, cela n’aura aucune importance.
abc@wissal.dz

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