Le plus grand défi de Bouteflika

La maladie du président de la République a révélé le vide institutionnel. Un nouveau défit, un vrai, pour Abdelaziz Bouteflika.

Par Abed Charef

Un feuilleton s’est terminé samedi passé. Un autre a commencé. L’Algérie a passé difficilement, avec beaucoup de dégâts, le cap de la maladie du président Abdelaziz Bouteflika, pour s’engager dans une nouvelle étape, avec ses doutes, ses incertitudes et ses interrogations.
Les premières images du chef de l’état, après l’épreuve qu’il a endurée, ont mis fin à une situation qui a confirmé l’ampleur de la déliquescence des institutions et la décrépitude de la vie politique du pays. Pendant l’absence du chef de l’état, également ministre de la défense, absence qui a coïncidé avec celle du ministre de l’intérieur, Yazid Zerhouni, il ne s’est pas trouvé une seule institution, ou un seul responsable suffisamment crédible pour s’adresser aux Algériens, leur dire ce qu’il en était, et lever les doutes qui se sont définitivement installés dans le pays. Pire, les Algériens ont eu droit à des déclarations à l’emporte pièces, insensées, irresponsables, comme celle selon laquelle le président de la république continuait de gérer les affaires du pays à partir de Paris. Son apparition à la télévision, et le communiqué médical lui prescrivant un repos strict avant de reprendre ses fonctions, a montré que des hommes politiques de premier plan sont capables d’aller au pire, pour on ne sait quel objectif.
Le conseil constitutionnel a, lui aussi, totalement failli. A-t-il fait une lecture de la constitution, pour voir si l’état de santé du président de la république imposait des décisions requises éventuellement par cette épreuve ? A-t-il entamé un débat sur la question ? En tout état de cause, aucune initiative n’a été annoncée publiquement. Cela confirme au moins un élément, s’il en était encore besoin : le pays fonctionne à côté des règles constitutionnelles. Ce qui rend caduc toutes les polémiques sur la révision de la constitution. Car il est inutile de changer un texte aussi important s’il y a un consensus pour ne pas en tenir compte.
L’épreuve endurée par le chef de l’état, et par le pays, a été si terrible pour lui et si dévastatrice pour le pays que son évocation est pénible. Mais elle peut, paradoxalement, indiquer où se trouve le mal, mettre le doigt sur les défaillances, et montrer, une bonne fois pour toutes, quels sont les comportements à bannir dans la gestion d’un pays.
En ce sens, tenir les citoyens dans l’ignorance apparaît aussi absurde que nuisible. Nuisible pour la gestion des affaires du pays, avec l’apparition des rumeurs et les incertitudes qui se sont définitivement installées, nuisible pour le chef de l’état lui-même, dont l’état de santé fait toujours l’objet de doutes impossibles à lever pour l’opinion publique, et nuisibles pour les responsables politiques, contraints à une intolérable gymnastique, parfois à des mensonges, parce qu’eux-mêmes étaient probablement tenus dans l’ignorance.
Mais au-delà de cet aspect conjoncturel, c’est la fragilité institutionnelle qui s’est révélée inquiétante. La confusion des pouvoirs a mis tout le monde devant une situation inextricable. Le chef du gouvernement ne rend pas visite au chef de l’état, ni aucun haut responsable d’ailleurs. Le président de la république, en difficulté, s’est trouvé totalement coupé de tout contact institutionnel, en raison d’un pouvoir bâti sur le principe d’allégeance à une personne ou un groupe. Alors qu’il est supposé président de tous les Algériens, il s’est trouvé, dans la maladie, propriété d’un groupe. Même si, en l’occurrence, il s’agit de propre sa famille.
Le système d’allégeance est d’ailleurs le plus grand problème que devra affronter Bouteflika, une fois rétabli. Le chef de l’état doit bien se rendre compte que l’avenir d’un pays ne peut reposer sur les épaules d’une personne, aussi puissante soit-elle, car un seul changement au sommet provoquerait l’écroulement de tout l’édifice. A contrario, le chemin semble tout tracé s’il veut y remédier : mettre en place de véritables institutions, opérer une séparation réelle des pouvoirs, réhabiliter le parlement et respecter l’indépendance de la justice, premières étapes vers un renouveau de l’état.
C’est d’ailleurs la seule manière pour lui de sauver les projets dans lesquels il s’est investi, comme celui de la réconciliation. Un changement au sommet peut en effet tout remettre en cause, du jour au lendemain. La seule garantie pour poursuivre le processus est de mettre en place des institutions qui y veillent. D’autant plus que lui-même a une très bonne connaissance du personnel politique algérien, et de sa principale qualité, la versatilité.
Enfin, il reste une dernière hypothèse, que les communiqués les rassurants ne peuvent évacuer définitivement aux yeux de l’opinion, en raison du manque de crédibilité du pouvoir dans son ensemble. C’est l’hypothèse selon laquelle Abdelaziz Bouteflika, diminué, serait contraint d’abandonner le pouvoir à terme. Dans ce cas de figure, le chef de l’état n’a guère le choix. Soit il met en place les premiers éléments de relance de l’état, une œuvre que son successeur pourrait poursuivre, permettant à cette grande et encombrante génération de Novembre de partir dans la dignité. Soit il livre la maison Algérie à ses propriétaires dans l’état où il l’a reçue, c’est-à-dire délabrée, en constante régression, livrée aux prédateurs internes et externes. Dans ce cas, ce sera un bien triste legs.
A voir la manière dont le pays a été géré ces dernières semaines, le diagnostic semble cependant pessimiste. Prisonnier du système qui l’a mis sur orbite, otage d’un fonctionnement totalement archaïque, encerclé par des groupes qui ne lui permettent guère d’accéder à la lucidité nécessaire pour prendre la mesure des difficultés, encore moins d’élaborer une démarche de sortie de crise, le chef de l’état se trouve bien démuni face à l’adversité de la conjoncture et des hommes. A moins qu’il ne fasse preuve d’une force de caractère qu’on ne soupçonne même pas pour relever ce dernier défi.

abc@wissal.de

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