L’argent peut ne pas faire le bonheur

Beaucoup d’argent, peu de bonheur. La question mérite débat.

 

Par Abed Charef

 

L’information est d’une extrême banalité. Elle révèle que les crédits de développement alloués à la wilaya de Tizi-Ouzou ont été consommés à seulement 28 pour cent durant les huit premiers mois de l’année. Le chiffre est inquiétant. Il devient alarmant pour de nombreux secteurs, et atteint le niveau ridicule de deux pour cent pour le secteur de la jeunesse et des sports. De quoi susciter une visite de Yahia Guidoum dans la wilaya et prononcer la traditionnelle sentence du ministre envers les responsables du secteur : vous êtes virés !

Le Wali de Tizi-Ouzou a donné des instructions pour rétablir la situation, rapportent les journaux. Il a recommandé à ses différents responsables d’augmenter le taux de consommation des crédits avant la fin de l’année. Il est probable que ses ordres seront suivis. On va alors assister à une frénésie des dépenses jusqu’à décembre, pour présenter un chiffre acceptable lorsqu’il sera question de faire le bilan. Mais les dépenses futures seront souvent inutiles, relevant du simple gaspillage destiné à présenter de meilleurs résultats sur le papier. Le système est aussi rôdé que connu.

Il révèle une évidence : l’administration algérienne n’est plus capable de concevoir, de manager et de gérer les projets. Car ce qui se passe à Tizi-Ouzou est un phénomène observé dans l’ensemble des wilayas du pays. Aucune région ne déroge à la règle. Les mêmes mécanismes, les réflexes, les mêmes blocages dominent tous les secteurs. Le phénomène dépasse des concepts tels que compétence, dynamisme ou efficacité. Un wali brillant, efficace, honnête et disponible pourra, au mieux, améliorer la rentabilité des investissements de quelques points.

C’est dire qu’en Algérie, l’argent peut ne pas faire le bonheur. Et si l’argent était vraiment le nerf de la guerre, il faut supposer qu’on perdrait beaucoup de batailles parce qu’on n’aurait pas reçu les manuels d’utilisation. Car disposer de ressources financières importantes n’a rien changé à la situation du pays. Il l’a même aggravée, car l’abondance d’argent a provoqué des gaspillages gigantesques, des dépenses inutiles et favorisé l’extension de la corruption. On dépense beaucoup pour un résultat insignifiant.

Le long et ennuyeux débat engagé par les députés sur la loi de finances perd alors toute signification, du moment qu’il dégage un budget de développement que les structures chargés de la réalisation sont incapables d’utiliser. Peut-être même faudrait-il engager une nouvelle réflexion, et consacrer aux collectivités les sommes qu’elles seraient en mesure de consommer et non les sommes nécessaires au développement…

C’est l’un des nombreux paradoxes de l’Algérie : un pays qui dispose de ressources financières gigantesques, mais qui se trouve incapable de les transformer en bien être, en richesses, en confort et en bonheur, car il n’a pas su répondre à une question simple : comment transformer des milliards de dollars en emplois, en usines, en logements, en formation et en hygiène ?

La question mérite débat. Elle s’est posée dans des pays pauvres, comme dans des pays riches. Depuis le boom pétrolier des années soixante dix, le Koweit a créé un organisme, le Koweit Ivestment Office, pour placer son argent à l’étranger. En 1991, il a utilisé cet argent pour financer partiellement la guerre contre l’Irak. La Norvège a décidé de créer un fond de placement pour les générations futures. L’Emir de Dubaï a décidé de bâtir un rêve dans le désert.

Quant à l’Algérie, ses orientations sont marquées par trois grands traits. En premier lieu, elle n’a pas réussi un à se définir un objectif. Ensuite, elle n’est pas en mesure de réaliser les quelques projets arrêtés. Le million de logements restera ainsi une chimère, quels que soient les chiffres publiés par l’administration centrale. Quand, enfin, elle réussit à s’engager dans un projet, il fait l’objet d’un surcoût mortel, comme c’est le cas de l’autoroute est-ouest, qui absorbera, à elle seule, l’équivalent d’une année et demi de recettes d’exportations marocaines, ou le quart du PIB annuel de ce pays !

Le Président Abdelaziz Bouteflika en fait lui-même l’aveu lorsque, après sept années d’exercice du pouvoir, il a reconnu que l’Algérie a été incapable de construire une économie performante. Il s’est alors demandé si, au bout du compte, il ne serait pas préférable de laisser les hydrocarbures dans les sous-sol, pour permettre aux générations futures d’en disposer comme elles l’entendront.

Mais que faire dans l’intervalle ? Faut-il tenter de trouver une manière de dépenser cet argent, alors que le pays en est à la fois incapable et inapte ? Il y a bien sûr les experts de la bureaucratie pour prôner l’encouragement de l’investissement national, privé ou public, ceux feront des discours sur les bienfaits de l’investissement étranger, et même ceux qui proposent de tout renationaliser pour construire de grandes entreprises d’état. Des directeurs et des politiques feront des discours sur ce qu’il faut privilégier et sur les pistes à prospecter, sur les avantages comparatifs et les bienfaits de l’adhésion à l’OMC. Des nationalistes de la vingt cinquième heure s’enflammeront dans des envolées lyriques sur le génie algérien et leur sens des affaires.

Mais tout ceci restera un discours vide de sens face au monstre que constitue le système de gestion du pays. Du quartier à l’école, de la commune au niveau central, de l’université au transport urbain, de l’hôpital aux différents services publics, il détruit tout ce qui existe et empêche toute alternative viable.

De là émerge peut-être une idée sur ce qu’il faut faire: utiliser l’argent du pétrole pour détruire le système de gestion du pays et en bâtir un nouveau. C’est un préalable à tout projet pour le pays.

ABC

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