Du gaz et des idées

Algérie-Russie

 

Sonatrach peut-elle prendre le contrôle de la distribution du gaz en Europe ? Peut-être. Elle le fera le jour où les ministres algériens décideront d’avoir des ambitions pour leur pays plutôt que de cultiver les conflits avec leurs collègues du gouvernement.

 

Par Abed Charef

 

Pendant que la société russe Gazprom réussissait à s’introduire dans le marché européen de distribution du gaz, Sonatrach se trouvait empêtré dans une obscure affaire de contrats conclus en marge de la loi avec la firme BRC. Et, pendant que les responsables russes commençaient à récolter les premiers fruits de leur obstination et de leur choix stratégique de faire de l’énergie leur nouvelle arme pour accéder à l’économie mondiale, le ministre de l’énergie Chakib Khelil se trouvait, lui, empêtré dans une bataille absurde contre d’autres membres du gouvernement, pour tenter de convaincre qu’il n’était pas impliqué dans ce nouveau scandale.

Pendant que les uns avancent, les autres reculent. Pendant que les Russes posent les jalons de leurs grands choix politiques et affirment leurs ambitions, les Algériens régressent, s’empêtrent dans les scandales,  les problèmes secondaires et les querelles marginales. Pendant que les Russes renationalisent, reprennent le contrôle des grandes entreprises, se constituent de nouveaux empires financiers et tentent de rattraper leur retard technologique, malgré l’hostilité des grandes compagnies occidentales, les Algériens bradent, liquident leur industrie, assistent, impuissants, àa la destruction de leur université, et affichent béatement leur satisfaction de trouver une dizaine de banques intéressées par la reprise d’une des plus grandes banques du pays, le Crédit Populaire d’Algérie.

Pourtant, il n’y a pas de différence fondamentale entre l’Algérie et la Russie. Les deux pays sortent d’un régime de parti unique et d’une économie administrée, et ont vu naître un multipartisme débridé sur fond de violence inouïe. La chute de l’ancien régime a permis, en Russie comme en Algérie, l’émergence de nouveaux riches, de nombreux pauvres, parallèlement à la naissance une nouvelle mafia. Les classes laborieuses ont payé le prix fort de la transition, peut-être plus en Russie qu’en Algérie, où la violence a quelque peu occulté les difficultés économiques.

Les deux pays ont vu leur tissu industriel s’effondrer, et ont brutalement découvert la société de consommation, avec ses gadgets et la difficulté d’y accéder pour une large frange de la population. Les sociétés des deux pays ont été fortement traumatisés par les bouleversements intervenus, et acceptent mal les nouvelles règles qui leur sont imposées, après avoir longtemps cru au paradis socialiste.

Enfin, si, en Algérie, on admet que les « services » sont omniprésents dans la décision politique, qu’ils contrôlent encore les principaux centres de décision, en Russie, ils sont allés encore plus loin en propulsant carrément un des leurs au sommet du pouvoir. Et ils gardent le bras long, si long qu’ils sont soupçonnés de sévir encore dans les capitales occidentales comme au plus beau temps de la guerre froide et du règne des barbouzes.

Là s’arrête la comparaison. Car la Russie, après avoir passé la tempête de la période de déstabilisation, s’est reprise, et a commencé à se définir un nouveau rôle dans le monde. Elle s’est dessinée une stratégie pour reconquérir la place qu’elle estime la sienne dans le monde, en utilisant à fond ses principaux atouts. Mais la Russie a changé, et elle a admis que le mur de Berlin est tombé. Dans le nouveau monde qui se profile, elle sait que des arguments comme l’immensité de son territoire ou la puissance de son armée peuvent compter, mais qu’ils sont désormais relégués par d’autres facteurs.

Désormais, elle compte sur les nouveaux facteurs de puissance : l’économie, la technologie et la formation de ses élites. Et comme, en économie, elle a compris la vulnérabilité des grands pays occidentaux dans le domaine de l’énergie, elle a décidé de jouer à fond cette carte pour imposer de nouvelles règles du jeu dans ses relations avec les grands concurrents de l’ouest. La Russie n’a pas non plus dilapidé la maîtrise technologique de certains secteurs clés, comme l’aviation et l’espace, et ses universités continuent, vaille que vaille, à produire des ingénieurs relativement compétents et des diplômés qui ont assimilé les données de l’économie du futur.

Pourquoi la Russie a-t-elle réussi à passer ce cap de déstabilisation due au changement de système, pour entamer la construction de son avenir, et pas l’Algérie ?  les réponses sont aussi multiples que divergentes. Mais il y a un point qui fait consensus : la Russie a un état, qui essaie de contenir la mafia, alors que selon la formule d’un ancien officier de l’ALN, l’Algérie a une mafia qui contrôle l’Etat. La Russie a une vieille tradition tsariste autoritaire, largement préservée durant la parenthèse communiste. L’Algérie n’arrive pas à se doter d’institutions au-dessus des hommes. La dernière illustration en est fournie par le gouvernement lui-même. Alors que le Conseil des Ministres, principale instance de décision de tout pays « normal », où sont sensées être prises les grandes décisions qui engagent l’avenir, a tenu une seule réunion en près de six mois, les ministres ont choisi de se battre comme des chiffonniers, s’échangeant des accusations d’incompétence multipliant les coups bas.

Dans un tel contexte, il plus facile de compter les dollars accumulés que de demander à Sonatrach d’aller racheter Suez ou de prendre les contrôle des réseaux de distribution en France, en Espagne et en Italie. On préfère leur vendre le CPA, qu’ils vont moderniser, pour l’utiliser demain en vue de contrôler l’économie du pays.

abc

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