Un poète est mort

 

Humble, discret, le poète est parti dans la simplicité. Pourtant, sa vie est un immense projet politique.

 

Par Abed Charef

 

Si Bencherki est parti. Le poète de Aïn-Larbaa a choisi cette veille de l’Aïd pour quitter ce monde qu’il avait traversé en prenant de la vie ce qu’elle avait de bon, et en dédaignant le reste, écartant d’un revers de la main les honneurs passagers et les illusions de bonheur et de fortune. Il savait égayer les moments dramatiques, consoler par une boutade ou se montrer philosophe devant une situation d’une banale simplicité.

Il n’était certes pas un poète renommé, pour être repris par les grands bardes ou être cité dans les livres. Il n’était même pas totalement convaincu de ses dons de poète. Il se contentait, sur l’insistance de quelques proches, à clamer ses poèmes de melhoun pour chanter ce qu’il aimait, l’amitié, la bonté, la bravoure, ou tourner en dérision ce que la vie offre de factice et de superficiel. Son humour et sa bonne humeur avaient su transformer la misère de son enfance en poèmes, allégeant les douleurs de la vie quotidienne pour ses frères et sœurs. Plus tard, il a choisi de ne retenir, dans les drames de la guerre de libération, que son volet héroïque. Qu’importe si ses textes étaient plus proches de la légende que des actes de guerre, et si ses connaissances politiques étaient rudimentaires! Mais il a peut-être été le seul poète à composer un texte en hommage à l’homme qui avait mené l’attentat contre le sénateur Chekal, visé alors qu’il assistait à une finale de coupe de France.

Le poète ne faisait pas d’analyse politique savante, n’avait pas de grande théorie que le sens de l’action politique ni des discours, mais se contentait de séparer le « vrai » du « faux ». Il appréciait les hommes au feeling, et avait un sens de l’amitié unique. Il gardé des amitiés de plus d’un demi-siècle, forgée dans les moments de douleur, de doute, quand l’amitié pouvait sauver la vie d’un homme. L’amitié occupe d’ailleurs une place centrale dans ses textes. Les copains d’abord.

Mais la célébrité n’était pas une préoccupation pour le poète. Quand la fortune lui a souri, plus tard, il a gardé le même look. Il était superbe, avec son immense aamama (turban), qu’il baladait dans ses longues fréquentations des souks et des marchés, et durant les longues soirées passées entre amis. L’âge n’avait pas altéré son humour, ni son amour pour les belles formules et les métaphores qui, en quelques mots, portent plus de signification qu’un long article.

Seule ombre dans cette longue vie bien remplie, le grand voyageur qu’a été Si Bencherki n’en revenait pas de l’extension de que la presse appelle les « maux sociaux ». Certes, l’homme était ouvert, acceptait les mutations sociales, tentait de les comprendre, et plaidait souvent en faveur de nouvelles règles dans le milieu plutôt conservateur qui état le sien. Mais il s’inquiétait de voir de nouvelles règles s’imposer dans la société. Corruption, passe-droits, gaspillage, mauvaise gestion, tout ceci le révoltait. Il essayait le plus souvent de s’en tirer par une formule ou une boutade, mais la gêne était perceptible dans ses propos. Il n’admettait pas. Il ne comprenait pas comment des valeurs aussi solides que l’amitié, l’honnêteté, la fidélité, le sens du devoir, puissent être remplacées par la rapine, le mensonge, et la tromperie.

Des sujets qui ont largement dominé l’année 2006, et qu’il était, en cette fin décembre, difficile de ne pas évoquer, alors que la tradition en cette période est précisément de faire des bilans de l’année écoulée, et de tenter ensuite de savoir ce que sera l’année prochaine. Difficile aussi d’évoquer un homme peu connu, parti discrètement, alors que le pays commémore les anniversaires de la disparition de grands hommes ou de moments importants dans l’histoire du pays : disparition de Houari Boumediene, de Ferhat Abbas, élections de décembre 1991, etc. Il y a même eu le discours du président Abdelaziz Bouteflika, qu’un sénateur a qualifié d’historique, et la tournée de Zinedine Zidane dans le pays !

C’est pourtant la vie et la disparition du poète qui constituent l’évènement majeur. Sa vie, avec les valeurs simples qu’il a véhiculées : comment partager le bonheur, la bonne humeur, l’enthousiasme, les richesses, comment établir de règles de vie sociales et les respecter pour que personne ne soit lésé. Sa disparition aussi, discrète, celle d’un Algérien qui pense avoir accompli honnêtement ses devoirs envers les siens, envers son pays et envers Dieu.

C’est là un immense projet politique. Et c’est peut-être ce qui manque à l’Algérie : un regard de poète, qui considère que ramener le sourire au visage d’un enfant est un acte beaucoup plus beau que d’asséner des statistiques mensongères sur les taux de scolarité ; qu’offrir un espoir à un jeune homme sans emploi vaut mille discours sur la solidarité ; qu’offrir un gîte à une famille dans le besoin a plus de sens qu’une promesse chimérique d’un million de logements ; qu’un dinar, acquis honnêtement, a plus de valeur que tout ce qui a été détourné dans l’affaire Khalifa ; enfin, quelques dinars, donnés au bon moment, font plus de bien que des milliards de dollars gardés en stock. Cette pensée, dans sa simplicité, a valu à Mohamed Yunus le prix Nobel. Elle donne au poète l’immortalité.

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