En attendant le procès d’El-Maliki

 

Saddam Hussein est mort. Mais ceux qui ont organisé son jugement nous ont montré comment se prépare précisément leur propre procès.

 

Par Abed Charef

 

L’histoire offre de curieux revirements. Il y a vingt ans, Saddam Hussein, en guerre contre l’Iran, recevait très officiellement Donald Rumsfield, qui fournissait armes et appui politique à celui qui s’était lancé dans une aventure visant à « contenir » et à « user » la révolution iranienne, que les « Mollahs » de Téhéran étaient accusés de vouloir exporter. Les idéologues de la nouvelle droite américaine, déjà très influents dans l’ombre de Ronald Reagan, soutenaient avec enthousiasme l’entreprise de Saddam Hussein. Mais dans le même temps, ils fournissaient des pièces de rechange et de l’argent, de manière discrète, à « l’ennemi iranien », ce qui sera dévoilé plus tard lors de l’enquête sur « l’Irangate ».

Ahmadi Nedjad était alors un jeune étudiant enthousiaste,  désireux d’en découdre avec les Américains et les Russes à la fois, et Nouri El Maliki était un opposant qui cherchait de l’aide auprès de l’Iran tout en travaillant en sous main pour la CIA. Oussama Ben Laden était un grand partisan de la liberté et, côte à côte avec les agents de la CIA, combattait l’influence soviétique en Afghanistan. C’était le temps béni où le djihad était bien vu en Occident, où Rambo s’offrait des excursions en Afghanistan et où les moudjahidine étaient des héros chantés par la gauche militante et la droite intelligente !

Depuis, il faut convenir que les temps ont bien changé. L’Irak a été détruit par l’armée américaine. Saddam Hussein a été renversé par les Américains, arrêté par les troupes US, et remis à des supplétifs irakiens qui l’ont jugé, condamné à mort et exécuté. Quant à Oussama ben Laden, il reste, pour les Américains, l’homme le plus recherché au monde. Ahmadi Nedjad est au pouvoir à Téhéran, et négocie, en sous-main, avec les Américains, la nouvelle répartition de l’influence en Irak.

Qu’a fait Saddam Hussein pour connaître le sort qui a été le sien? Il a réprimé son peuple, parfois de manière atroce. Mais il ne faisait que ce que font aujourd’hui les nouveaux alliés des Etats-Unis, le président Djalaleddine Talabani et le premier ministre Nouri El-Maliki en tête. Car les supplétifs venus dans les bagages de l’armée américaine et installés au pouvoir à Baghdad agissent aujourd’hui exactement de la même manière que l’ancien régime, sous une très efficace protection américaine. Ils sont en train de réaliser un véritable nettoyage religieux. Chaque matin, des dizaines de cadavres sont retrouvés un peu partout dans le pays : des victimes des « escadrons de la mort », un phénomène qui a une fâcheuse tendance à se généraliser dans le sillage de l’armée américaine ainsi que dans les pays soutenus par les Etats-Unis : Vietnam, Chili de Pinochet, Salvador, Argentine, aujourd’hui Irak, etc. Mais lorsque le moment de juger les criminels sera arrivé, les Américains ne seront plus là. Mieux : ils seront les accusateurs. Ils fourniront les témoins à charge et les documents qui enfonceront ceux qui sont aujourd’hui les maîtres de Baghdad et qui seront alors les maîtres déchus.

Combien de temps faudra-t-il pour amener les assassins irakiens d’aujourd’hui devant les tribunaux ? Dix ans ? Vingt ans ? Pour quels crimes seront-ils punis ? Leur collera-t-on l’accusation de haute trahison, ou bien seront-ils poursuivis pour crimes contre l’humanité, génocide et crimes de guerre ? Peut-être même ne seront-ils jugés que pour détournement, une manière de les humilier encore davantage, en leur refusant même le statut de dictateur !

C’est là que les Irakiens, comme beaucoup de dirigeants arabes, se sont révélés les maîtres : dans leur capacité de s’humilier, de se détruire, de s’enfoncer chaque jour davantage dans la boue et la honte. En exécutant précipitamment une sentence prononcée par un tribunal qui n’en était pas un, dans un pays sous occupation, ils ont le sentiment d’avoir tiré vengeance. Se rendent-ils compte que tout au long du processus, ils n’ont jamais été maîtres de la moindre décision ? Que les Américains ont offert la victime, dicté le verdict, garanti la sécurité du lieu de détention et de jugement, fourni l’hélicoptère pour transporter la victime sur le lieu d’exécution, dressé la potence et laissé à la partie irakienne le soin de montrer sa sauvagerie en exécutant la sentence et en diffusant ces images de la honte?

Avec ce scénario, la boucle est bouclée. Le « citoyen » arabe a eu le sentiment de toucher le fond. A cause de ce paradoxe : dans l’affaire Saddam, on peut s’identifier à la fois au bourreau-justicier, ou à la victime. Mais on se rend compte qu’aucune des deux parties n’est défendable. A peine peut-on trouver les uns  moins « sales » que les autres. Les bourreaux sont des salopards, mais cela n’offre pas à la victime la possibilité d’accéder au statut de mythe ou de martyr.

Et, au-delà, domine ce vague sentiment que si cette pièce se joue en notre nom, elle se joue sans nous. Il est difficile de trouver les traces d’une volonté nationale irakienne dans l’affaire Saddam. De même, il n y a pas eu ni justice, ni équité. Dans la rue arabe, une conviction absolue s’est répandue, selon laquelle il n’a jamais été question de démocratie en Irak. Et pourtant, gouvernants et rue arabe partagent ce même sentiment d’impuissance : ils ne peuvent influer sur les évènements.

C’est là la plus grande humiliation : se sentir impuissant à influer sur son propre destin.

abc

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