Le trabendo impose ses règles

 

L’interdit est un mode de fonctionnement primaire et radical. Il a la côte Hélas en Algérie, même s’il débouche sur l’informel et la corruption.

 

Par Abed Charef

 

Hachemi Djaaboub est un homme déterminé. Ne pouvant réguler le marché des métaux non ferreux, il a pris une mesure radicale. Il a décidé d’interdire l’exportation de ces produits. Solution simple, primaire, ne demandant aucun effort de réflexion ni d’intelligence, et qui donne l’impression à celui qui la prend d’exercer un vrai un pouvoir.

Que des entrepreneurs aient investi, loué ou acheté des hangars, mis en place des réseaux, trouvé des clients, tout cela importe peu pour le ministre du commerce. Il est au pouvoir, il lui suffit de décider, sans même prendre la peine de vérifier la légalité de la mesure prise. Il peut même dire que les opérateurs de ce secteur sont des « receleurs ». Personne ne réagira.

Abou Bakr Benbouzid, de son côté, s’est créé un autre problème. Tout seul. Par une belle journée d’automne, il a décidé d’interdire les cours de soutien, cette pratique devenue courante dans tout le pays pour tenter de pallier aux défaillances du système scolaire. Pour arrondir leurs fins de mois, des enseignants se sont organisés, de manière individuelle ou en groupe, pour donner des cours supplémentaires, en général à des enfants en classe d’examen dont les parents ont un niveau de vie moyen ou élevé.

Le ministre de l’Education a estimé que cette pratique crée une inégalité entre élèves. Ce qui n’est pas faux, dans l’absolu. Mais M. Benbouzid, qui est en poste depuis une éternité, est lui-même incapable de trouver une solution pour améliorer le niveau de l’école. Alors, de sa position de ministre, il décide. Il interdit.

Il ne se rend même pas compte de l’absurdité de sa décision : tout comme celle décidée par Hachemi Djaaboub, elle est inapplicable. Comment en effet va-t-il appliquer cette mesure? Va-t-il créer une police spéciale chargée d’enquêter sur les élèves qui reçoivent des cours de soutien ? Va-t-il demander à son ami Yazid Zerhouni de faire surveiller les enseignants en dehors de leurs heures de travail ?

Mais Benbouzid n’en était pas à son premier essai, dans l’absurde comme dans l’interdit. Dans l’interdit, il a fait ses preuves, en refusant l’existence des syndicats autonomes. Dans l’absurde, lorsqu’il avait engagé des négociations avec l’UGTA alors la grève était menée par d’autres syndicats.

Il est vrai qu’en matière d’interdit, l’Algérie s’y connaît. On interdit les partis parce qu’on ne sait pas les gérer, et on interdit la circulation des poids lourds à Alger parce qu’on est incapable de concevoir une solution acceptable pour décongestionner la capitale. On interdit les écoles privées sans pouvoir offrir de vraies solutions de rechange, on interdit l’importation des pétards, comme on interdit les radios et les chaînes de télévision non contrôlées par le pouvoir. On le fait tout en sachant qu’aucun interdit ne tiendra : les pétards sont là chaque Mawlid, les enseignants continuent de donner des cours parallèles, et les métaux non ferreux continuent d’être exportés.

En outre, l’accumulation des interdits crée, de manière mécanique, la corruption et les passe-droits. Les opérateurs du secteur des métaux non ferreux ont deux possibilités : arrêter d’exporter, ou payer le bakchich à qui de droit pour poursuivre leur activité. Il est évident qu’ils ne vont pas s’arrêter. On imagine facilement comment la situation va évoluer. De même, les enseignants ont continué à donner des cours de soutien, comme si le Ministre et le Ministère de l’Education n’existaient pas.

Tout ceci se fait évidemment au détriment de l’école et de l’économie. Mais ce sont les institutions qui paient le prix fort. Qui, désormais, peut prendre Abou Bakr Benbouzid au sérieux ? Qui peut regarder Mohamed Maghlaoui comme un Ministre de la République, depuis que le chef de l’état l’a publiquement accusé de mentir ? Qui peut prendre Abou Djerra Soltani au sérieux après ses déclarations et ses volte-face à propos de la corruption ?

C’est une véritable alliance qui s’est ainsi créée pour détruire les institutions et leur enlever toute crédibilité. Dans un admirable « effort collectif », différents cercles du pouvoir travaillent d’arrache-pied pour éliminer ce qui reste des institutions. Le chef du gouvernement donne l’impression de participer lui aussi, avec enthousiasme, à cet « effort ». Dans un premier temps, il a détruit la fonction de chef du gouvernement, en se qualifiant de « coordinateur » de l’exécutif, lors de sa nomination. Ensuite, il a détruit le parlement, en évitant de s’y rendre pour présenter son programme de gouvernement. Cette semaine, il a poursuivi sa mission. Il vient d’assassiner le conseil du Gouvernement, en annonçant qu’un wali sera invité à chacune des réunions de cette instance. La question peut paraître primaire, mais elle s’impose : que fait un wali dans un conseil de gouvernement ? Et pourquoi pas le maire ? La composition et le fonctionnement d’un conseil de gouvernement ne sont-ils pas définis par la constitution ?

Enfin, Abdelaziz Belkhadem a publiquement déclaré qu’il a envoyé une demande au chef de l’Etat en vue de procéder à un remaniement du gouvernement ! Non seulement il a abdiqué ses prérogatives constitutionnelles, mais il a utilisé une image dégradante, pour lui et pour le gouvernement. En ce sens, lui aussi fait preuve, comme Hachemi Djaaboub, de fermeté : il participe activement à faire disparaître tout fonctionnement institutionnel dans le pays. Seul l’informel doit s’imposer, partout, à tous les niveaux.

L’Algérie a connu cela en économie. C’était le trabendo, né de tous les interdits du système du parti unique.

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1 commentaire

  1. Unknown

     /  17 janvier 2007

    Ce qui caractérise en Algérie le politicien typique est sa soumission sans reserve à un clan puissant. L\’obédience aux Khawas au temps de la révolution s\’est poursuivi dans l\’indépendance comme une attitude nationaliste, révolutionnaire et salutaire pour le pays. L\’obéissance au chef n\’est alors réglementée par aucun pricipe politique ni aucune loi constitulionnelle. La seule règle est qu\’il faut suivre les instructions du chef. Émettre un avis contraire ou protester contre une irrégularité est interprété comme un affaiblissement dangereux du clan ou du parti. Il s\’agit ici des personnalités politiques qui ont un certain crédit politique et une integrité ou du moins une respectabilité reconnue. Je me rapelle la phrase choquante de Benhamouda lorsqu\’il était chef du FLN et qu\’il a présenter son soutien à la candidature de Bouteflika au 1e mandant: "l\’ordre est venu d\’en haut". Là on avait un exemple vivant de l\’absence de caractère libre et indépendant du politicien. Et le type était honnête et sincère qu\’on ne peut soupconner d\’opportunisme. Comme lui il n\’y a plus beaucoup. Belkhadem est probablemet de la même école. L\’important pour lui c\’est la loyauté et la fidélité à tout prix; "L\’avenir de la nation en dépends"…  Les lois, la constitutions et les instances étatiques ne sont que des décors et peuvent être manipulées à volonté ou simplement ignoréés. Résultat, entre autre, Bouteflika aura sa petite constitution lui aussi. Et bien sûr c\’est le peuple qui le veut. Le peuple aime bien voter pour les constitutions… En matière de comique constitutionnelle on va rejoindre, la syrie, la tunisie et la jordanie.

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