Séisme moral

 Les luttes de pouvoir font rage, paraît-il. Elles n’intéressent pourtant plus les Algériens, pour qui l’affaire Khalifa a constitué un véritable séisme moral.

 Par Abed Charef

 Le procès Khalifa a provoqué un séisme moral dans le pays. Car au-delà de culpabilité des uns, de la condamnation attendue des autres, et de la complicité, active ou silencieuse, de hauts responsables, dont des membres du gouvernement, ce sont d’abord les dégâts psychologiques provoqués par cette escroquerie qui vont marquer durablement le pays. Plus que les immenses sommes dérobées ou les grossiers artifices utilisés pour détourner des montants représentant les recettes extérieures de certains pays africains, les Algériens sont surtout révoltés par le sentiment de leur impuissance devant le crime, par l’impression que le pays est à l’abandon, livré à lui-même, que n’importe quel bandit peut se servir, comme n’importe quelle force extérieure peut dicter ses choix à un pays amorphe, incapable de réagir.

Quels que les soient les mots et les formules soft utilisés pour atténuer une réalité dramatique, la réalité est là : à force de fonctionner à côté de la loi, dans un système fait de combines et de trahisons, le pays a perdu son immunité institutionnelle et morale. Il n’est plus en mesure de réagir pour se préserver, alors des appétits immenses, aiguisés par la manne pétrolière et le sentiment d’impunité, l’encerclent de toutes parts. Telle une proie blessée, tombée à terre, qui n’est plus en mesure de se défendre face à des prédateurs qui la dévorent par lambeaux. Et, un peu plus loin, des vautours qui attendent leur tour de participer au festin.

Dans un tel climat, il paraît déplacé de parler de politique. Parler de projet pour le pays devient franchement incongru. A la limite du ridicule, notamment de la part de ceux qui sont au pouvoir. Leur crédit est d’ailleurs si faible qu’il est difficile d’imaginer comment le pays peut, demain, se rétablir, et reconstruire des institutions crédibles, en mesure de redonner à l’Algérie une ambition et des espoirs à sa mesure.

Ce déficit de crédibilité, perceptible depuis des années, a atteint des limites jamais envisagées auparavant. Il devrait se confirmer dès les prochaines campagnes électorales prévues pour cette année, avec les législatives et les élections locales. Le pays risque de toucher le fond à cette occasion, avec des meetings animés par des ministres ayant frisé la prison, des chefs de parti qui ont publiquement menti, des cadres qui ont livré le pays au pillage, et des leaders qui feront des discours enflammés pour cacher leur tempérament de larbins.

Ce monde là animera des scrutins dans lesquels il y aura des urnes et des votants, des candidats et des électeurs, des centres de vote et des militants pleins d’enthousiasme, mais pas d’élection. Il y aura beaucoup d’agitation, mais guère de choix. Car la compétition se limitera à des formations qui ont abdiqué depuis longtemps, oubliant leurs programmes respectifs, quand elles en avaient un, pour « soutenir » celui du président de la république. Ces partis animeront la place, et garantiront l’agitation nécessaire qui servira de décor à la pièce qui se tient dans l’arrière salle, là où se prennent les vraies décisions.

Celle-ci reste immuable. Elle est animée par les mêmes acteurs, avec toujours le même enjeu, le pouvoir. Les règles y restent inchangées. On y parle toujours le même langage codé, on y pratique les mêmes intrigues que celles en vigueur depuis des décennies.

Mais ce jeu est devenu aussi absurde que dangereux. Il ne fait plus illusion, nulle part. Il n’intéresse personne. On peut, par exemple disserter sur les divergences entre le chef du gouvernement Abdelaziz Belkhadem et le ministre de l’intérieur Yazid Zerhouni. On peur faire de l’ijtihad, et supposer que Belkhadem veut regrouper les élections législatives et locales en avril, pour pouvoir organiser un référendum sur la constitution pendant le second semestre. On peut supposer que le ministre de l’intérieur, hostile à cette éventualité, fait partie du clan opposé à la révision de la constitution. On peut se prendre au jeu, et tenter vde savoir qui du chef du gouvernement et du ministre vde l’intérieur exprime le mieux les visées du chef de l’état, et qui roule pour une autre groupe.

Mais ce jeu ne mène nulle part. Il est aussi déplacé que peut l’être un « glagli » dans un orchestre de musique classique. Plus personne ne peut aujourd’hui croire que ceux qui tirent les ficelles derrière le rideau le font pour défendre la République, pour sauver la démocratie ou pour préserver les intérêts du pays. L’armée, cette institution dont on parlait naguère avec respect, est devenue, au mieux, une simple caution pour un système incompétent et corrompu, l’arbre rectiligne qui cache une forêt de mauvaises herbes et de marécages remplis de crocodiles.

C’est la conviction la plus répandue chez l’homme de la rue. Elle a été définitivement confortée par l’affaire Khalifa.

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