Affaire d’état

D’une simple escroquerie, l’affaire Khalifa a débordé pour devenir une affaire de sécurité nationale. Lecture

 

Par Abed Charef

 

« Une milice de près de 1.000 hommes ! En nombre, c’est le double de ce que peut compter le GSPC !» Ainsi s’est exclamée une analyste algérienne, après les révélations faites au tribunal de Blida sur le service de sécurité mis en place, sans autorisation légale, par le groupe Khalifa. Comme pour nombre d’activités du groupe, tout fonctionnait à côté de la loi. Un homme aussi puissant que Abdelmouène Khalifa ne pouvait s’embarrasser de procédures bureaucratiques. Conformément à l’image qu’il s’était acquise, il agissait d’abord, à charge ensuite pour les institutions du pays de le suivre.

Les instructions venaient « d’en haut », pour être exécutées dans discussion. Jusqu’à déboucher sur une situation qui constitue une menace claire pour la sécurité du pays. D’autant plus que cette structure est née pendant la période du terrorisme « résiduel », sous l’oeil complaisant, ou complice, des services de sécurité. De plus, la plupart des éléments de ce service de sécurité, surtout l’encadrement, venaient des services de sécurité ou de l’armée, et avaient donc une formation au maniement des armes.

Cela rappelle évidemment la déclaration de Abdellatif Benachenou, alors ministre des finances, selon laquelle le fonctionnement des banques algériennes constituait une menace pour la sécurité du pays. On ne sait si le Ministre mesurait pleinement le sens de ses propos, mais il était visiblement en-deçà de la réalité. C’est Abdelmoumène Khalifa lui-même qui en a fait la révélation dans son interview à l’hebdomadaire El-Mouhaqiq.

Le milliardaire déchu a en effet déclaré détenir un dossier qui a convaincu les autorités britanniques de lui accorder l’asile politique. Il a précisé qu’il a livré toutes les informations dont il dispose aux justices française et britannique. Celles-ci devraient donc détenir plus d’informations sur l’affaire Khalifa que la justice algérienne, en particulier les éléments les plus troublants de l’affaire, avec la liste de hauts responsables algériens ayant trempé dans l’affaire.

Qui sont-ils ? De quoi ont-ils bénéficié ? Peu de gens le savent. Par contre, les services spéciaux français et britanniques doivent être très bien informés. Ils ont du presser Abdelmoumène Khalifa pour en tirer le maximum, en contrepartie de l’immunité dont il bénéficie. C’est de bonne guerre de leur part, et c’est leur rôle. La partie française en aurait même profité pour prendre possession d’une partie des biens du groupe Khalifa en France, du fait de la panique qui a du régner à un moment donné autour du scandale. Et c’est là le volet le plus inquiétant dans l’affaire : des « moukhabarate » de pays étrangers tiennent probablement de hauts responsables algériens à leur merci !

Autre dégât collatéral, et de taille, l’affaire Khalifa a littéralement mené à la liquidation des banques privées algériennes. Il ne reste que des banques publiques, peu efficaces, et des banques étrangères qui s’installent progressivement dans le pays. Celles-ci contrôlent déjà une partie des crédits destinés à la consommation, et se placent pour contrôler l’économie algérienne. Pour couronner le tout, l’Etat algérien se prépare à leur céder le CPA, la principale banque publique du pays !

Dans ce décor, l’administration algérienne a largement prouvé son incapacité à orienter l’économie du pays. Attendre de cette même bureaucratie qu’elle mette en place les verrous nécessaires pour assurer le contrôle adéquat relève de l’utopie. Elle pourra, au mieux, allonger les procédures, pour que chaque élément de la hiérarchie puisse s’assurer les couvertures nécessaires en cas de problème. C’est ce qu’ont fait de hauts responsables devant le tribunal de Blida, se renvoyant la balle à tour de rôle, chacun affirmant que c’était aux autres d’agir.

Les services de sécurité ont eux aussi failli dans cette affaire. Du reste, attendre des services de renseignement qu’ils fonctionnent correctement dans un environnement où tout de fait en marge de la loi relève de l’illusion, ou de l’irresponsabilité. D’autres pays ont vécu des situations similaires, qui ont toutes connu des évolutions connues : les services de sécurité eux-mêmes se laissent peu à peu prendre dans le jeu, et finissent par être happés par un engrenage fatal. L’actualité en fournit de nombreux exemples, avec tous ces officiers de sécurité impliqués dans l’affaire Khalifa comme dans des affaires de banditisme pur et simple, y compris le trafic de drogue.

Au bout du compte, si Abdelmoumène Khalifa s’est trompé de concept en parlant d’affaire d’état, il ne s’est pas totalement trompé, dans la mesure où cette affaire a révélé la vulnérabilité du pays sur le plan sécuritaire. Et là, il s’agit effectivement d’une affaire d’état, qui va bien au-delà de la vulgaire affaire de bandistisme jugée devant le tribunal de Blida.

abc

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