Le grand rendez-vous de l’élite

 Abed Charef

 

A force de naviguer à vue, on finit par perdre le nord. Marins et grands voyageurs du désert connaissent bien cette situation. L’espace donne alors de la grandeur aux hommes et de la noblesse aux idées. Le cœur explose de poésie, la nature hostile développe la sensibilité, et l’homme prend une envergure qu’il ne soupçonnait pas. Et c’est dans ces conditions difficiles qu’il donne la pleine mesure de ses vraies capacités. Un oiseau dans le ciel, le souffle d’une petite brise, un brin d’herbe entre deux roches, constituent autant de repères pour le marin ou le bédouin en vue de reprendre ses esprits et retrouver le cap.

Ce n’est apparemment pas le cas en Algérie. Dans un monde où toute l’information est disponible en temps réel, où les universités déversent des dizaines de milliers de diplômés qui ont hâte d’affronter la vie, où l’humanité offre des solutions à nombre de défis qui se posent à elle, l’Algérie semble avoir perdu le nord. D’un côté, elle a, en face d’elle, des expériences de pays qui ont réussi à rendre leur économie performante, à rendre leurs villes agréables à vivre, à offrir un transport collectif dans des cités gigantesques, à organiser la solidarité sociale entre des communautés très différentes, dans un système politique qui permet à chacun de s’exprimer. Mais de l’autre côté, l’Algérie semble avoir décidé de tourner délibérément le dos à toutes ces expériences humaines, et opté pour des choix qui aggravent les problèmes. A force d’aller de dérive en dérive, elle ne semble plus en mesure de retrouver la bonne direction.

Cette dérive est visible au quotidien. D’abord, dans les mots, dans les concepts et les idées, un domaine où une compétition semble s’être instaurée pour décrocher le palme de la formule la plus absurde. Ainsi, une information très sérieuse, publiée en milieu de semaine par un respectable quotidien, annonce que « l’Algérie est devenue membre fondateur de l’association internationale des autorités anti-corruption ! ».  Et comme si cela ne suffisait pas, le journal ajoute, le plus sérieusement du monde, que « cette distinction est due aux efforts déployés par l’Algérie sur les plans national et international dans le cadre de la lutte contre la corruption ». Dans le contexte actuel, avec l’affaire Khalifa en toile de fond, cela ressemble plus à de la caricature qu’à de l’information.

C’est aussi un indice de ce qu’est devenue la pensée en Algérie. Une pensée absurde, qui a provoqué un renversement total des valeurs, dans une sorte de ghetto où les frontières entre le Bien et le Mal ont disparu. Mais une pensée qui trouve néanmoins des acteurs politiques, économiques et sociaux qui l’alimentent.

Cette dérive des mots et des concepts a débuté il y a bien longtemps. Elle a englobé tous les secteurs de la vie du pays, du politique au social, en passant par le culturel et le religieux. Pour rester dans le cadre de l’affaire Khalifa, rappelons simplement que trois dirigeants d’entreprises, cités comme ayant bénéficié des « largesses » ou de détournements purs et simples, ont été lauréats du titre de « manager de l’année ». Il s’agit de Ahmed Yacine, patron de Digromed, une entreprise qui n’arrive plus à payer les salaires de ses employés, Ali Aoun, inamovible patron de Saïdal, et le grand Abdelmoumène Rafik Khalifa lui-même, récompensé lors d’une cérémonie grandiose en présence de ministres et de personnalités qui se bousculaient pour être pris en photo en sa compagnie. A partir de là, tout le système économique algérien s’est écroulé : plus personne à l’étranger ne pouvait prendre au sérieux un système économique fictif, animé par des amateurs et des contrebandiers, et maintenu en vie par la flambée des prix du pétrole.

Comment un système peut-il bâtir autant de mensonges, et les entretenir ? Et puis, à partir de quel moment commence-t-il à croire à ses propres mensonges, à tel point que des hommes apparemment raisonnables, pleins de bon sens, finissent par admettre ces mensonges et les défendre ? Un étudiant en deuxième de sciences économiques pouvait émettre tous les doutes nécessaires quant à la fiabilité du système Khalifa. Cela n’a pas empêché des « experts », des hommes en vue et de hauts responsables à le promouvoir et à le défendre. Dès lors, tous les abus étaient possibles. Les avions de Khalifa transportaient l’équipe nationale de football et les délégations officielles, pendant que les grands managers confiaient l’argent du peule à un système qui « noircissait de l’argent propre ». Et là encore, c’est un nouveau concept qui était inventé, avec une banque qui dévalise les citoyens.

Entre-temps, le système politique algérien, par une série de fausses élections, d’exclusions et de purges, aura réussi une prouesse exceptionnelle. Il a virtuellement exclu des institutions et structures publiques tous les hommes animés par un minimum d’éthique et de morale, les autres étant réduits à survivre dans des emplois de seconde catégorie. Et c’est ainsi que la nouvelle « élite » économique du pays a fini par prendre se rendre à ce grand rendez-vous, non pas à Davos, sous la présidence de Bill Gates, mais à Blida, devant un tribunal de Blida.

abc

 

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