A mort, l’arbitre !

Arbitrer est une mission noble. A condition qu’il y ait des règles.

 

Par Abed Charef

 

Quand Hachemi Djaaboub et Said Barkat se sont publiquement disputés, pour se rejeter mutuellement la responsabilité de la hausse du prix de la pomme de terre, on avait conclu à un dérapage du à une rivalité entre deux ministres, à un manque de cohérence dans l’action gouvernementale, ou à l’absence de solidarité entre les membres de l’exécutif. C’était déjà une situation inacceptable chez des gens supposés gérer les affaires du pays. Cela faisait désordre, et on attendait que le ministre du commerce et celui de l’agriculture soient fermement rappelés à l’ordre par le chef du gouvernement ou par le chef de l’Etat lui-même.

Il n’en fut rien. Abdelaziz Belkhadem n’a pas réagi. Et il avait raison de ne pas intervenir dans une bataille plus que douteuse. D’abord parce qu’il n’y avait guère d’arbitrage à rendre entre deux personnages soucieux de se rejeter la responsabilité d’un échec dans un pays où les succès sont si rares ; ensuite parce qu’il lui était difficile de dire qui avait raison et qui avait tort dans ce différend. Enfin, parce que trancher dans ce conflit aurait amené le chef du gouvernement à intervenir dans d’autres situations autrement plus complexes et dans lesquelles, malgré son savoir-faire, il se serait trouvé totalement désarmé.

Il ne s’agit pas de conflits politiques, entre ministres appartenant à des courants politiques ou idéologiques différents. Le gouvernement algérien ne s’abaissera pas à ces considérations secondaires. Il ne s’agit pas non plus de différends portant sur des stratégies électorales en vue des échéances les plus proches, car sur ce terrain, on peut toujours s’entendre et aboutir à des compromis. Il ne s’agit même plus de luttes de clans, avec comme enjeu la mainmise des uns sur le pouvoir au détriment des autres.

Si Abdelaziz Belkhadem devait prononcer des arbitrages à l’heure actuelle, il se trouverait face à des situations qu’il n’a jamais envisagées. Il devrait en effet arbitrer sur des questions relevant du judiciaire : qui parmi ses ministres devrait se rendre au tribunal de Blida comme témoin, et qui devrait s’y rendre comme accusé ? Qui a trempé dans l’affaire Khalifa, et qui n’y a pas trempé ? Qui a profité des largesses du principal accusé du procès de Blida, et qui les a refusées ? Qui doit démissionner, pour sauver ce qui peut l’être dans un gouvernement qui a prouvé sa faillite, et qui doit être maintenu pour gérer les affaires courantes jusqu’au prochain remaniement ?

Et sur ce terrain, même si Abdelaziz Belkhadem a une bonne connaissance du sérail et ses hommes, il lui est impossible de trancher, car les choses sont allées trop loin. Plus il essaiera de comprendre, plus il se retrouvera devant des situations absurdes, que lui-même n’aurait jamais imaginées, quelle que soit son opinion sur les hommes qui font partie de son gouvernement. Exemple : la secrétaire de Rafik Abbdelmoumène Khalifa a révélé devant le tribunal de Blida qu’un ancien ministre des transports, alors en exercice, a envoyé son chef de protocole renouveler sa carte de gratuité auprès de Khalifa Airways. En Algérie, un ministre des transports est un super patron d’Air Algérie. Personne n’oserait jamais envisager qu’il puisse payer ses billets d’avion auprès de la compagnie publique. Pourquoi dès lors demander la gratuité auprès d’une compagnie privée, alors que tout est à sa disposition? Cela revient à allumer une cigarette avec une grenade alors qu’on a un briquet entre les mains.

Arbitrer suppose l’existence de normes. Même dans une bande de malfrats, il y a des règles que chaque membre du groupe doit respecter. Mais quand toute règle disparaît, il ne reste plus que celle du plus fort, ou celle du coup le plus tordu. Et l’arbitre n’a plus de rôle. Sa mission n’a plus de raison d’être.

Celle de Belkhadem a cessé depuis longtemps. Depuis qu’il a abdiqué face à des violations évidentes des règles de gestion du pays, dictées par la constitution, et face au comportement destructeur des membres de son équipe, ensuite. Sa mission était finie depuis qu’il a écouté, sans réagir, un de ses ministres avancer des chiffres qui étaient faux, et affirmer qu’il va réaliser le million de logements promis par le président Abdelaziz Bouteflika, alors qu’il n’a pas encore achevé ceux lancés dans le cadre de l’AADL depuis 2001 ! Sa crédibilité et celle de son gouvernement étaient finies, mais son silence était un encouragement à d’autres déclarations encore plus farfelues les unes que les autres.

Aujourd’hui, il n’est plus en mesure d’arbitrer, ni de blâmer qui que ce soit. Y compris dans des situations grotesques, comme celle offerte la semaine dernière par le ministère de la solidarité nationale. Dans un premier temps, ce ministère a affirmé que le taux de chômage dans le pays a été ramené à 12,3 pour cent fin 2006. C’était une prouesse qui pouvait occulter la faible performance de la croissance, évaluée, de manière complaisante, à trois pour cent dans un pays qui peut réaliser facilement une croissance à deux chiffres.

Mais quelques jours plus tard, Djamel Ould Abbas lui-même détruisait ses propres chiffres. Il déclarait à la radio qu’il y a en Algérie 3,9 millions de femmes en situation de travailler, mais qui ne le font pas. Aux 12,3 pour cent de chômeurs, il faut donc en ajouter 3,9 millions. On se retrouve alors avec un taux de chômage supérieur à 35 pour cent de chômeurs !

De tels propos ne sont possibles que si l’arbitre est mort. Ou s’il a été acheté.

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