Choix politiques et choix électoraux

Le corps électoral a été convoqué pour le 17 mai, en vue des législatives. Mais le vrai choix se trouve ailleurs.

 Par Abed Charef

Le procès Khalifa tire à sa fin. Dans son ombre, celui de la BCIA est passé presque inaperçu, alors qu’il portait sur plusieurs milliards de dinars. Dans des zones reculées d’Algérie, des hommes riches, ou leurs enfants, se font enlever, avant d’être libérés contre le versement de fortes rançons, ou assassinés. La violence s’est installée comme le principal élément de régulation sociale. Le gouvernement n’existe virtuellement plus, la présence des ministres étant plus remarquée au tribunal de Blida que là où les Algériens ont besoin d’eux. L’administration, quant à elle, est depuis longtemps incapable de faire quoi que ce soit, si ce n’est de bloquer les rares initiatives venant de citoyens ou d’entreprises encore en mesure d’innover.

Ce n’est plus l’Algérie qui avance. Ce n’est même plus l’Algérie qui recule. C’est l’Algérie qui se meurt. C’est un pays où on assiste à un « étaticide », selon la formule utilisée par des chercheurs américains pour décrire la situation de certains pays où il n’y a plus d’état. Ces chercheurs parlaient de l’Irak, de la Palestine, de la Somalie, où la destruction de l’état a été le produit de la guerre. En Algérie, elle est le produit d’une décennie de violence, suivie d’une décennie de non gestion. Une longue période où les chosent fonctionnaient d’elles-mêmes, dans une dérive que les dirigeants du pays refusaient, et refusent toujours de voir.

La « démission » des institutions était visible depuis longtemps. Elle s’accompagne, depuis quelque temps, par une lassitude de la société elle-même, une société devenue amorphe, écrasée  par une résignation que le pays n’a jamais connue jusque là. Comme si le corps social avait perdu toute immunité, qu’il était devenu incapable de réagir et de se défendre. Un corps social agonisant, ou mort.

Ce constat est parfaitement illustré par Abdelmadjid Sidi Saïd. Voilà en effet le champion des travailleurs qui reconnait avoir commis un faux, lequel faux a servi à voler l’argent des travailleurs. Que l’homme bénéficie d’appuis politiques, mafieux ou autres, pour lui permettre de ne pas être inculpé, était dans l’ordre des choses. Par contre, comment expliquer que malgré ces terribles aveux, aucun travailleur syndiqué à l’UGTA, aucun cadre, aucune structure de l’appareil syndical n’a protesté, au moins de manière symbolique, contre des dérives aussi graves ? Et dire que la centrale syndicale était considérée naguère comme le plus puissant appareil du pays, et qu’elle avait largement servi d’épouvantail pour faire face aux islamistes !

Ce simple constat devrait pousser les dirigeants du pays à se remettre en cause de manière radicale. Il devrait suffire à les convaincre qu’ils font fausse route, que leur action contribue à la destruction du pays, de ses valeurs et de ses institutions, et qu’elle porte des coupes terribles au tissu social.

Certes, ce discours n’est pas nouveau. Mais il a pris une ampleur particulière après l’affaire Khalifa. Et il prend un autre sens à l’approche des législatives prévues dans moins de trois mois. Les élections du 17 mai seront-elles un simple remake des consultations antérieures ? Donneront-elles une représentation nationale faussée, avec des élus sans rapport avec la société ? Le scrutin donnera-t-il des députés qui ont autant de liens avec les Algériens que Abdelmadjid Sidi Saïd avec les travailleurs, c’est-à-dire aucun ? Cela signifierait que le pays « se dirige droit contre le mur », selon la formule d’un ancien officier supérieur.

A l’inverse, les élections du 17 mai peuvent-elles constituer le point de départ d’une nouvelle ère, qui permettra au pays d’arrêter l’hécatombe, de panser ses blessures, et de repartir progressivement vers une refondation de l’état, des institutions, de la société et de sa représentation nationale ?

Jusque là, le pouvoir s’est fait discret. Les rares indices disponibles incitent plutôt à penser que le pays s’oriente vers les mêmes pratiques, qui reproduisent les mêmes résultats, avec le maintien d’un statu quo qui signifie, en fait, la poursuite et l’aggravation des dérives actuelles. Mais une autre vision, perceptible chez un certain nombre de cadres de l’état et de la société, commence à émerger. Ceux-ci s’alarment précisément face à la perspective d’une nouvelle fausse élection. « Aucun homme sensé, au sein du pouvoir ou en dehors, ne peut se résigner à ce que les choses se maintiennent en l’état », estime un ancien directeur de grande entreprise. Pour lui, « la solution est d’abord entre les mains du pouvoir, qui doit absolument ouvrir des perspectives. Il faut qu’il ait la lucidité nécessaire pour se rendre compte de l’hécatombe qui a ravagé le pays », dit-il.

Un ancien ministre estime de son côté que « le pouvoir actuel est incapable de changer l’ordre des choses. Mais il peut se rendre compte de l’échec, et s’ouvrir à la société pour amorcer le virage ». Pour lui, ceci se vérifiera lors des législatives. « Les partis qui ont géré le pays jusque là ont perdu toute crédibilité. Ils devraient être laminés lors des législatives. S’ils gardent leur représentation, cela signifiera que les élections auront été manipulées, et que le pouvoir a choisi de se préserver au détriment du pays », ajoute-t-il.

Le véritable choix du 17 mai ne se fera donc pas par les électeurs. Il ne se fera pas non plus  entre candidats. Il se fera entre deux grands choix possibles : sauver le pays, ou sauver le pouvoir.

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