Rêves et illusions

Des élections législatives pour sortir de l’impasse ? Pourquoi pas. A condition de ne pas confondre rêves et illusions, et que le tout ne se transforme pas en cauchemar.

Par Abed Charef

L’Algérie a cessé de rêver depuis longtemps. Elle a mis de côté ses ambitions et de grandeur, pour s’enfoncer dans un engrenage infernal qui n’a rien épargné, ni hommes, ni institutions, ni valeurs, ni système économique. Des hommes d’envergure, comme Mohamed Boudiaf, ont été engloutis par cette machine monstrueuse, des projets grandioses, comme l’ouverture démocratique, ont été détruits, et des valeurs qu’on croyait immortelles, comme la solidarité, l’amour du travail, l’esprit de sacrifice, apparaissent aujourd’hui en déphasage total avec la réalité. Des symboles et des sigles, qui ont fait la grandeur du pays, comme l’UGTA, révèlent aujourd’hui des appartenances inavouables, honteuses, plus proches des milieux mafieux que du syndicalisme.

Curieusement, les hommes du pouvoir et ceux de l’opposition convergent sur ce constat. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter le ministre du commerce s’indigner face à la mafia des métaux non ferreux, celui de l’environnement scandalisé par la mafia du sable, celui des finances impuissant face à  la banqueroute du système financier. Le procureur du tribunal de Blida n’a pas hésité à parler d’association de malfaiteurs pour désigner la direction de la plus célèbre banque du pays. Enfin, le président de la république lui-même s’est dit scandalisé par la saleté des villes et par l’échec de l’Algérie à construire un système économique efficace, pour se demander si, au bout du compte, il n’est pas préférable de laisser le pétrole là où il est.

Mais la convergence des discours ne signifie pas que les responsabilités sont les mêmes. Si l’opposition n’a pas réussi à imposer ses idées, face à un système totalement verrouillé, le pouvoir est non seulement responsable de l’échec, mais il est aussi responsable de l’hypothèque qui pèse sur l’avenir, car il a empêché, jusque là, l’émergence d’une alternative viable. Non seulement il a contribué à détruire le peu qui existait, mais il a empêché l’émergence de partis, d’hommes politiques, d’entreprises, de valeurs et d’institutions en mesure de prendre le relais lorsque sonnera l’heure de la reconstruction, si cette heure devait sonner un jour.

C’est dans ce décor que le pays se prépare à aller aux élections législatives. Et comme c’est le cas depuis des années, un débat récurrent anime nombre de cercles et de villes à propos du prochain scrutin: faut-il aller aux élections, au risque de leur donner de la consistance et de les cautionner, ou faut-il prendre ses distances, laissant le pouvoir face à lui-même, avec le risque de voir le pays s’enfoncer davantage pour « s’africaniser définitivement », selon la formule d’un sociologue ?

Ces deux approches contiennent plusieurs variantes, mais elles révèlent toutes la mêmes question lancinante qui revient de manière inévitable : comment participer sans cautionner, ou comment boycotter sans faire preuve de nihilisme ? Comment aller à des élections verrouillées par l’administration, et prétendre défendre des programmes politiques dans un scrutin où les sièges s’achètent à coups de millions de dinars ? Comment prétendre tenir un discours politique de construction, comment parler de l’avenir, comment évoquer des valeurs comme la probité, l’honnêteté, alors que l’onde ce choc de l’affaire Khalifa est encore si présente ? Mais d’un autre côté, a-t-on le droit de laisser le pays continuer sa dérive, en sachant que les mêmes mécanismes électoraux provoqueront les mêmes effets au niveau du résultat, en les amplifiant ? De manière plus simple, peut-on encore se tenir à la marge, en sachant que le discours politique sera noyé dans le brouhaha électoral, en sachant que le futur gouvernement d’alliance entre le FLN, Hamas et le RND produira les mêmes désastres que le gouvernement RND-FLN-Hamas ?

L’impasse semble totale. Mais paradoxalement, c’est cette impasse qui semble offrir une ouverture. Après l’affaire Khalifa, il est impossible aux partis du pouvoir de proposer le moindre discours crédible. De son côté, même si elle a encore le pouvoir de faire et défaire les listes, l’administration sera moins arrogante, car son image et son pouvoir ont été broyées par différentes affaires. Nombre de walis apparaissent plus comme des chefs de bande que comme des représentants de l’Etat. Certes, l’administration garde une large part de sa capacité de manipulation, mais sa zone d’influence se limite à ses réseaux de clientélisme. De plus, même au sin de l’administration, nombre de cadres et de responsables commencent à se poser des questions sur le sens de leur action, d’autant plus qu’ils sentent confusément que leur propre sécurité est en jeu.

En face de cette administration, il y a une société dont l’attente est énorme. Elle veut le changement, mais ne trouve pas de pistes pour y aller. Peu de voix crédibles le lui proposent. Dans son anxiété, elle sera peut-être attentive à un discours politique différent, en mesure d’offrir une alternative. Un discours qui ouvre des perspectives, pour constituer la base d’une reconstruction.

C’est un rêve que nombre d’Algériens caressent. Un rêve qu’il ne faut pas confondre avec illusion, et qu’il ne faudra surtout pas transformer en cauchemar.

 

 

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