Une histoire de familles

Petit aperçu des familles politiques, à la veille des élections législatives du 17 mai prochain.

 

Par Abed Charef

 

L’approche des élections législatives ont provoqué une nouvelle division en Algérie. Aux clivages traditionnels entre pauvres et riches, dominés et dominants, puissants et faibles, il faut désormais tenir compte de l’émergence de nouvelles « familles », qui viennent concurrencer la « famille révolutionnaire ».

A tout seigneur tout honneur. Il y a d’abord la famille du pouvoir, celle qui sera la plus visible pendant les deux prochains mois. Elle regroupe ce qu’on peut appeler les députés du pouvoir, sans les offenser le moins du monde. Eux-mêmes s’en réclament d’ailleurs haut et fort, affirmant qu’ils sont là pour soutenir le programme du Président Abdelaziz Bouteflika. Ces députés adoptent toutes les lois qu’on leur soumet, accompagnent les ministres dans les visites officielles et font une excellente figuration au Parlement.

Dans cette famille, le rêve est de rester au parlement, en attendant de devenir ministre ou de passer au sénat, en attendant la retraite. Il y est plus recommandé de faire preuve d’habileté pour nouer des relations que d’avoir des convictions politiques ou un programme. On y entre par allégeance plutôt que par un travail politique, on s’y maintient par son habileté à prévoir dans quelle direction le vent va souffler.

Pour ces députés, l’approche des élections est une simple formalité, grâce à un système électoral sur mesure, conçu pour assurer un siège à tous les barons de l’Assemblée. Il suffit de se placer en tête de liste pour avoir la quasi certitude d’être réélu.

Dans ces cercles, on ne craint guère la concurrence. Ce sont les autres, ceux qui appartiennent à la seconde famille, qui doivent subir la compétition. Ceux-ci sont mis en concurrence avec les nouveaux postulants, une clientèle nombreuse, qui piaffe d’impatience. Cooptés au niveau local par les walis, les responsables des services de sécurité et les milieux d’affaires, les nouveaux arrivants savent qu’ils doivent marcher sur le cadavre d’un ancien député pour réaliser leur objectif. Ils font donc preuve d’un zèle exceptionnel, et d’aptitudes au moins égales à celles des prédécesseurs qu’ils veulent supplanter. Ils savent aussi bien séduire le wali en poste par des promesses de fidélité qu’acheter des places de candidat éligible dans les partis du pouvoir. L’usage de la fameuse « chekara » y est courant, et le chef du FLN lui-même, Abdelaziz Belkhadem, l’a reconnu cette semaine en déclarant qu’il allait combattre ce phénomène. Les dernières rumeurs indiquent que la position de tête de liste au FLN et au RND a dépassé les dix millions de dinars, alors qu’en 2002, des témoins directs avaient affirmé avoir assisté à une « transaction » qui avait déjà dépassé les cinq millions de dinars.

Quand ils n’arrivent pas à se placer dans les « grands partis », les nouveaux postulants à la députation rejoignent la troisième famille, celle des desperados et des francs-tireurs. Désespérés par les appareils politiques qui refusent de reconnaître leur talent, de les coopter ou qui les ont carrément rejetés, impatients d’entrer dans le monde de ceux qui comptent, les membres de la troisième se rabattent sur les petits partis où ils sont automatiquement tête de liste, ou constituent des listes indépendantes autour de leur personne.

Dans cette catégorie, on trouve de tout. Des notables sûrs de leur popularité, des anciens apparatchiks en rupture de ban, des politiques désespérés par les appareils, des opportunistes de tous bords et, pourquoi ne pas le dire, des « incompris », des farfelus et des pieds nickelés.

Rares sont parmi eux ceux qui réussissent à franchir le pas pour rejoindre la quatrième famille, celle des opposants purs et durs, celle des hommes et des formations résolument situés hors système. Là, la vie est dure, très dure. Il faut lutter des années pour exister. Ensuite, à l’approche des élections, on se retrouve face à un éternel dilemme : faut-il aller aux élections, affronter des concurrents appuyés par l’administration et les services de sécurité, pour finalement un résultat très maigre, tout en cautionnant le déroulement du vote ? Ou faut-il rester chez soi parce que de toute façon, la participation ne changera pas grand-chose ?

La faiblesse de cette famille est évidente. Son échec est central : elle n’a pas réussi à convaincre la cinquième famille, celle des Algériens, la plus importante, cette famille nombreuse qui vit hors système, hors institutions, loin du wali et du mouhafedh. Cette famille ne croit ni aux urnes, ni au changement. Elle n’attend rien. Dans le pire des cas, elle est prête à voter, même pour le RND ou Hamas, pourvu qu’on la laisse en paix.

Là réside probablement le plus grand succès du pouvoir. Il a réussi à convaincre cette famille, par la peur, par la force, ou par la corruption, que le changement est impossible, que les luttes sont vaines, que le combat est inutile. Et c’est en fin compte cette sixième famille, celle du vrai pouvoir, qui décide de la composition et du sort de toutes les autres familles.

 

 

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