Hommage au militantisme

Un anniversaire, celui du 19 mars. Un hommage au militantisme. Et aussi, une manière de ne pas parler de Khalifa.

 

Par Abed Charef

 

Ils sont toujours là. La silhouette s’est un peu courbée, la démarche est plus hésitante, la voix a un peu perdu de son énergie, le ton est plus calme, les souvenirs se font parfois difficiles à détailler, mais leur présence reste encore très forte. Ils défient le temps et l’usure, et constituent le symbole vivant de la vitalité de certaines valeurs tombées en désuétude. La simple évocation de leur nom suffit pour remplir les salles, et les spécialistes des commémorations ne s’y trompent, en faisant largement appel à eux, comme en cet anniversaire du 19 mars.

Ces militants de la cause nationale, ballotés par la politique et les caprices du temps, tantôt portés aux nues quand ils embrassent les choix politiques du pouvoir, tantôt traînés dans la boue quand ils s’y opposent, gardent le cap. Du moins pour nombre d’entre eux, qui continuent de regarder droit devant, refusant de se laisser entraîner dans les vicissitudes de la « politique » et les méandres de la crise.

Pour eux, le temps ne compte pas. Ou, plutôt, il ne compte plus. Ils ont connu des crises autrement plus graves, des évènements plus dramatiques. Ils ont eu une vie si dense qu’elle remplirait plusieurs siècles. Le truquage des élections ? Ils connu Naegelen et son système électoral devenu une marque déposée. Le terrorisme ? Ils sont subi le 8 mai 1945 et les affres de la guerre de libération, avec leurs cortèges de morts. La hogra ? Ils ont côtoyé le colon et savent ce qu’est la non citoyenneté.

Ils ont eu aussi droit aux honneurs, et savent à quel point ça peut être futile. Que représente un wali de 2007 face à un commandant de l’AL N de 1959, ou un ministre d’aujourd’hui, et même un chef de gouvernement, devant un membre du GPRA ? Au regard de l’histoire, on a le sentiment vague qu’on n’est pas dans le même monde. Au regard des responsabilités que les uns et les autres ont eu à assumer, on sent une différence centrale : les uns militaient dans un système de libération, les autres s’agitent dans un système qui va visiblement à contresens de l’histoire. Les uns étaient au MTLD, les autres au RND. On a presque envie de s’excuser d’oser de telles comparaisons.

C’est peut-être ce qui donne ce poids énorme aux paroles, de plus en plus rares, émanant des ces personnages qui ont eu le privilège de tutoyer l’histoire. Et qui, en ce 19 mars, rappellent quelques idées de base qui ont forgé la légende du mouvement national, en restituant aux mots leur véritable signification. Ainsi, Abdelhamid Mehri a-t-il pris l’habitude de rappeler que l’objectif du 1er novembre était de restaurer l’état algérien indépendant, démocratique, dans un cadre maghrébin.  Le premier objectif a été atteint, les deux autres restent à accomplir.

Un énoncé aussi simple de ce que fut le 1er novembre, dans toute sa grandeur, ramène nombre de choses à leur véritable dimension. Et permet aussi d’établir de nouveaux repères politiques pour le pays. Il devrait pousser nombre de gens qui s’agitent, dans cette période préélectorale, à se poser des questions sur le sens de leur action.

Mais c’est d’abord à ceux qui ont une part dans la décision que le message s’adresse. Où en est l’Algérie dans son cheminement vers la concrétisation de ces trois grands objectifs de novembre ? Est-elle sur la voie pour y arriver, observe-t-elle une pause due à des accidents de parcours et à des contrariétés passagères, a-t-elle oublié, temporairement peut-être, ces grands idéaux, ou les a-t-elle reniés ? Et les partis qui s’apprêtent à se mettre en campagne, essaient-ils de conserver, dans leur démarche, la trame de ce que furent ces grands idéaux ? Conservent-ils des traces de ce que fut le mouvement national ?

La réponse est douloureuse. Il ne s’agit pas de nostalgie des temps jadis, ni de souvenirs que des moudjahidine, au crépuscule de leur vie, évoquent pieusement. Il s’agit d’une réalité terrible, faite de l’absence de démarche politique, de projet, d’idées et de réflexions sans lesquelles un pays ne peut se construire. Car un examen de l’état des lieux débouche sur un constat dramatique. Et même si on trouve, dans le discours en vogue,  quelques bribes des valeurs qui ont fait le mouvement national, ces idéaux sont désespérément absents dans l’action quotidienne des principaux acteurs politiques du pays.

C’est peut-être ce qui donne ce sentiment de malaise dans la commémoration des grandes dates anniversaire du pays. On y retrouve beaucoup de professionnels du discours nationaliste qui ont déserté le patriotisme depuis longtemps, et dont la présence envahissante pousse nombre d’Algériens à détester les commémorations. Ils ont transformé ces évènements en un rituel folklorique vide de sens, dans lequel le souci principal est de se montrer à côté du ministre ou du chef de l’état, pour accéder à un poste ou obtenir quelque privilège.

Mais on y trouve aussi ces symboles de la morale politique, ceux qui ont résisté au temps et à ses épreuves, et qui réussissent à donner un sens à ces dates. Ils tentent, tant bien que mal, de donner un sens à l’évènement, à lui restituer sa grandeur, et à lui donner sa signification politique. Ils lui redonnent du crédit, et une place dans l’histoire.

C’est à eux que s’adresse cet hommage.

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