Le droit de rêver

 

Rêver d’une voiture, c’est bien. L’acheter, c’est mieux. Mais le rêve a un prix.

  

Le rêve était beau. Aussi beau que les voitures exposées la semaine dernière lors du salon de l’automobile. Des voitures superbes, de toutes marques et de tous genres. De quoi éblouir le curieux, et satisfaire le client le plus exigeant, avec des vendeurs très performants et des hôtesses charmantes. Et si le client n’a pas la somme nécessaire pour se payer son rêve, des formules attrayantes lui sont proposés. Dans ce domaine, la firme Toyota a décroché le palme de l’innovation. Elle propose des véhicules payés intégralement à crédit, sans aucun apport initial.

Le rêve était donc là, à portée de main. Beaucoup d’Algériens se sont laissés tenter. La forte présence des concessionnaires, devenus des acteurs de premier plan de l’économie, les nombreuses formules de crédit, les nouvelles mœurs qui s’installent dans le domaine des dépenses, ont commencé à transformer l’Algérien en consommateur, au sens occidental du mot : il a de l’argent, on lui offre les produits, les services et les gadgets nécessaires pour lui reprendre cet argent. Et quand il n’a pas assez d’argent, on lui en prêt pour lui permettre de réaliser ses rêves, c’est-à-dire acheter les produits proposés par les grandes multinationales.

Jusque là, le jeu est connu. Ce sont les règles primaires du capitalisme moderne. L’Algérie a accepté d’aller à l’économie de marché, et doit en assumer les conséquences. Mais est-ce suffisant pour justifier cette démission générale face à un phénomène très inquiétant, celui d’une exportation massive de l’argent du pays, sans rien accumuler en termes de savoir-faire et d’industrie ? Faut-il admettre que le pays est totalement désarmée face à ceux qui ont proposé aux Algériens un deal, et un seul : on prend votre argent et on vous donne les produits dont vous avez besoin ?

Sur ce terrain, la situation est inquiétante. C’est en effet tout un système qui s’est mis en place pour pomper l’argent du pays, c’est-à-dire l’argent du pétrole. Pour reprendre le secteur automobile, il représente à lui seul 1,5 milliards de dollars d’importations, et continue d’augmenter à un rythme très soutenu. La part de la production algérienne y est proche de zéro pour cent. Quinze ans après l’arrivée du premier concessionnaire, note El Kadhi Ihsane, aucun investissement n’a été réalisé dans le domaine de l’industrie automobile. C’est un cadeau incroyable fait aux constructeurs automobiles : un marché de 150.000 véhicules par an leur a été offert gracieusement, sans aucune contrepartie.

Plus grave encore, l’Algérie s’est lancée dans la construction d’une autoroute au coût faramineux, ce qui signifie clairement que le pays a fait un choix en matière de transport, celui du tout automobile. Est-ce le bon choix La question mérite au moins un débat? Ensuite, plus on avance dans la construction de l’autoroute, plus on se trouve dans l’obligation de dépenser encore davantage. Car si l’autoroute arrive au bord d’Alger, il faudra bien faire les aménagements nécessaires pour absorber ce surplus de véhicules dans la capitale. Et là encore, ce sont des bureaux d’études étrangers, et des entreprises étrangères qui vont rafler la mise. Les aménagements prévus à Alger devraient coûter autant que l’autoroute est-ouest. Autant d’argent qui sera exporté.

En résumé, les entreprises étrangères nous vendent les voitures, ce qui nous impose une autoroute qu’elles vont nous construire. A moins qu’elles ne nous construisent une autoroute, pour ensuite nous vendre les voitures qui vont y rouler. Ensuite, elles nous obligeront à entreprendre de coûteux aménagements urbains. Et si nous ne disposons pas de l’argent nécessaire pour acheter leurs voitures, leurs banques s’installent en Algérie et nous offrent les crédits nécessaires. Ces banques sont d’ailleurs là pour offrir le financement nécessaire à la réalisation de l’autoroute…

Ce schéma s’applique à de très nombreux secteurs, organisés de manière à assurer une sortie massive de l’argent du pays. Il y a un an, le professeur Bouyacoub, de l’université d’Oran, relevait que les entreprises étrangères agissant dans le domaine des hydrocarbures exportaient depuis plusieurs années plus d’argent qu’elles n’en investissaient. On trouve ainsi une série de secteurs exportateurs nets d’argent, à des niveaux élevés, sans qu’une politique sérieuse soit lancée pour renverser la tendance, comme le médicament.

En fin de compte, le pays s’est trouvé pris dans un engrenage qu’il ne contrôle pas. Pire : il ne se rend même pas compte qu’il est pris dans l’engrenage. Toujours dans le domaine de l’automobile, on relève la faillite de cinq ministères. Celui de l’industrie, incapable de promouvoir une industrie automobile alors qu’il existe un vrai marché. Celui du commerce, qui se contente de faciliter l’écoulement de produits. Ceux des travaux publics et des transports, qui ont fait des choix facilitant des solutions individuelles au détriment des solutions collectives. Celui des finances, incapable de mener une réforme significative, ce qui a ouvert la voie aux banques étrangères pour contrôler la consommation, l’épargne et le financement de l’économie. A cela, il faut ajouter l’échec du ministère de l’environnement, qui n’a pas réussi à imposer des règles contraignantes pour les autres secteurs.

Le consommateur n’arrive qu’en bout de chaîne. Certes, il achète un produit étranger, financé par une banque étrangère, pour rouler sur une autoroute réalisée par une entreprise étrangère. Mais peut-on le lui reprocher ? Lui aussi a droit au rêve et au confort. Et ce n’est pas à lui de réfléchir à ces grands enjeux économiques qui déterminent l’avenir du pays. Cette mission est, théoriquement, à la charge d’autres acteurs, ceux qui sont supposés diriger le pays. C’est à eux qu’il appartient de mettre en place et d’appliquer des règles pour faire en sorte que dans cinq ans, dans dix ans, l’Algérien pourra rouler dans une voiture à moitié construite dans son pays, financée par une banque algérienne, privée ou publique, vendue par un concessionnaire dont les bénéfices seront partiellement réinvestis dans l’amélioration du service ou, pourquoi pas, dans le montage.

C’est un autre. Un rêve qui a peu de chances de se réaliser avec les élections législatives du 17 mai. Et à défaut de rêve de grandeurs, les Algériens se conteront de rêver aux voitures.

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