La malédiction parlementaire

Voter ? Pourquoi pas ? A condition que le Parlement serve à quelque chose…

Par Abed Charef

 

Il y a cinq ans, les élections législatives étaient remportées par le FLN, dirigé par un certain Ali Benflis ! Une victoire écrasante, qui propulsait le FLN au rang de premier parti du pays, et faisait de son chef un homme politique incontournable. Le FLN connaissait une seconde jeunesse, disaient des chroniqueurs enthousiastes, qui promettaient au secrétaire général du parti un avenir brillant. Ils le voyaient déjà au sommet de l’état, et en faisaient le successeur naturel du président Abdelaziz Bouteflika. Il n’a qu’à surfer sur la vague du succès, pour se laisser entraîner encore plus haut. Il lui suffisait juste d’aller à la rencontre d’un destin qui lui tendait les bras.

Rares étaient ceux qui voyaient, dans cette victoire, le début de la fin pour Ali Benflis. L’un d’eux écrivait pourtant, en toutes lettres, que cette victoire était un « cadeau empoisonné » pour l’ancien chef du gouvernement. Car ce succès de Benflis devait le pousser à aspirer à remporter d’autres victoires, pour briguer d’autres fonctions. Il lui restait une seule marche à franchir. Elle lui fut fatale.

On sait ce qu’il en fut des rêves de Ali Benflis. Non seulement il n’a pas réussi à accéder au pouvoir, mais il a été broyé par une machine impitoyable. Contraint de tenir le congrès de son parti dans des conditions semi-clandestines, il perdait, quelques semaines plus tard, toute illusion. En quelques mois, celui qui semblait promis aux plus hautes destinées a littéralement disparu de la vie politique, laissant, en souvenir, l’image d’un homme perdu dans une jungle politique dont il pensait avoir compris le fonctionnement.

Quelques années auparavant, une autre aventure, étrangement similaire, était arrivée à d’autres personnages qu’on a oubliés depuis. En 1997, le RND, nouveau né dans le paysage politique algérien, remportait les élections législatives à l’issue d’un scrutin marqué par une fraude massive. Mohamed Betchine et Tahar Benbaïbèche avaient alors le vent en poupe. Proches de Liamine Zeroual, disait-on, ils formaient, avec Ahmed Ouyahia, la direction du RND. Mais quelques mois plus tard, ils se retrouvaient à leur tour insultés, traînés dans la boue, accusés de tous les maux, pour être expulsés du RND et des cercles du pouvoir, alors que leur parti détenait la majorité à l’Assemblée Nationale dont Tahar Benbaïbèche était vice-président.

Faut-il en conclure que le Parlement algérien porte malheur à ceux y détiennent la majorité ? Boudjerra Soltani, le seul homme politique algérien à avoir consacré un livre à la sorcellerie et à la science des djinns, pourrait confirmer cette thèse de la malédiction. Mais la réponse est pourtant beaucoup plus rationnelle. Elle tient en quelques éléments: l’accès au pouvoir en Algérie ne se décide pas dans les institutions, mais ailleurs. Et celui qui veut enfreindre ces règles, non écrites mais toujours en vigueur, pour s’emparer du pouvoir, subit le sort d’Icare, ce génie qui voulait voler dans le Ciel pour atteindre Dieu et finit être brûlé par le soleil.

Car si Ali Benflis et Benbaïbèche ont été laminés par la machine du pouvoir, c’est parce qu’ils ont cru, à un moment de leur carrière, qu’ils pouvaient accéder au pouvoir par un jeu institutionnel auquel ils avaient adhéré. En réalité, ce jeu était totalement fictif. Les partis qu’ils étaient supposés diriger, le RND ou le FLN, étaient en réalité des montages totalement artificiels, créés ou maintenus en vie dans le but de maintenir une illusion de jeu institutionnel. Ils existaient pour légitimer le pouvoir, non pour permettre à leurs dirigeants d’accéder éventuellement au pouvoir. Les chefs de parti n’ont donc pas pour vocation de lutter, pour imposer leurs idées et forcer le destin. Leur vocation est de faire preuve de discipline, d’obéir, de faire éventuellement du lobbying, et d’attendre, sans jamais faire de vague. Ils doivent savoir effectuer des traversées du désert sans jamais se plaindre. Ils doivent, surtout, rappeler leur fidélité à toute épreuve. En ce sens , Ahmed Ouyahia est un élève modèle: à peine remercié du poste de chef du gouvernement, il rappelait son soutien au programme du président Abdelaziz Bouteflika.

Ce fonctionnement a un résultat: le Parlement est une chambre d’enregistrement, sans aucun droit de regard sur ce que décide le pouvoir. Il avalise une chose et son contraire, comme ce fut le cas pour la loi sur les hydrocarbures. Il accepte, sans débat, les ordonnances du chef de l’état. Et dans la logique du système algérien, il n’y a là rien d’anormal : le FLN, le RND et Hamas n’ont-ils pas, tous les trois, fait campagne pour défendre le programme du président ?

Dans de telles conditions, faut-il voter ? Kamel Daoud a trouvé la formule. « Voter ne sert à rien, mais ne pas voter ne sert à rien non plus », a-t-il écrit (1). Cette formule traduit, poussé à son paroxysme, le sentiment d’impuissance et de résignation de la société algérienne face aux élections législatives.

Voter ? Pourquoi faire ? Cela ne changera strictement rien, sinon à avaliser une opération ficelée de bout en bout. Dans l’ordre, ou dans le désordre, FLN, RND et Hamas seront reconduits, et continueront à regarder le pays partir à la dérive, en attendant que sonne l’heure de la succession. Au pouvoir depuis une décennie, ils ont eu le temps de faire la preuve de leur incapacité à imaginer une sortie de crise. Khalifa, BRC, scandales financiers, émeutes, harraga, chômage de masse, délinquance, voilà ce que l’histoire retiendra de leur passage au pouvoir, alors que le pays dort sur une manne financière jamais égalée.

Boycotter ? Le terrain est déjà occupé, et même sérieusement parasité. Abbassi Madani et le GSPC ont décrédibilisé cette option. Le FFS, lui-même boycotté, n’arrive pas à rendre visible le contenu démocratique de ce choix. De même, le boycott est l’expression d’une incapacité à influer sur le cours des choses, plutôt qu’un choix destiné à imposé une ligne de conduite. Il traduit une résignation devant un fait accompli, une impuissance à faire face à la machine du pouvoir.

Il y a plus de dix ans, à la veille de l’élection présidentielle qui a porté Liamine Zeroual au pouvoir, un homme politique faisait déjà le même constat : participer, c’est avaliser un choix non démocratique décidé ailleurs, disait-il. Ne pas participer, c’est laisser le champ libre au pouvoir, et risquer de voir les institutions du pays s’écrouler. Depuis, ces institutions se sont effectivement écroulées. Et pourtant, le pouvoir continue de gérer le pays de la même manière.

A priori, cela donne de ce pouvoir une image de force et de puissance. Il impose ses hommes, ses méthodes, ses choix, et réussit à détruire tout ce qui s’oppose à lui. Il a domestiqué les groupes armés, réussi à réduire l’impact du terrorisme, laminé l’opposition pacifique, mis la société hors jeu, et aucun groupe politique n’est en mesure de lui disputer le pouvoir.

En réalité, cette analyse relève d’un autre temps. Car les pouvoirs forts sont ceux qui, non seulement respectent les institutions et les contre-pouvoirs, mais oeuvrent continuellement à les renforcer, et permettent à la société d’exprimer sa vitalité. A l’inverse, les pays faibles sont ceux dont les pouvoirs ferment les portes pouvant mener à de vraies solutions, et n’offrent à leurs citoyens que la possibilité de choisir entre de fausses solutions. Choisir entre Hamas, le RND et Ali Zeghdoud. Un choix qui ressemble fort à une malédiction.

abc

  1. Le Quotidien d’Oran, mardi 15 mai

 

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