Crise en Paletine: petite guerre et grands enjeux

 La crise palestinienne est en passe d’occulter le problème palestinien, un problème politique que les Occidentaux veulent transformer en problème humanitaire.

 Par Abed Charef

 Conflit grave, destructeur, suicidaire. Le contentieux entre le Fatah et le Hamas, en Palestine, semble justifier les qualificatifs les plus alarmants, tant il semble remettre en cause des fondamentaux de la question nationale palestinienne. Ce n’est pas que la crise menace une autorité palestinienne qui n’existe plus, ou remet en cause la naissance éventuelle d’un état palestinien illusoire. Mais ce conflit révèle que les Palestiniens sont dans une régression grave au niveau symbolique et politique, à l’inverse d’Israël, qui a montré une grande capacité d’édaptation.

Au moment où débutaient les combats entre les organisations de Mahmoud Abbas et celles de Ismaïl Hanieh, les israéliens offraient au monde une autre image, avec une double élection, qui propulsait Shimon Pérès à la présidence et Yehud Barak à la tête du parti travailliste. Car les Israéliens savent mettre la forme. Pas les Palestiniens. Les trois candidats qui aspiraient à prendre le contrôle du parti travailliste israélien étaient Yehud Barak, Dani Yatom et Ami Ayalon. L’un a été chef d’état major de l’armée, le second chef du Mossad, le troisième chef du Shin Beth. Avec de tels profils, il est difficile de trouver système plus militaro-policier que le système israélien. Pourtant, le respect strict des formes, et l’organisation d’élections crédibles permet au système non seulement de survivre, mais d’apparaître comme le seul système démocratique du Moyen-Orient.

A l’inverse, côté palestinien, tout le patrimoine de débats et les traditions de négociations, parfois des palabres interminables, sur lesquels a été bâtie l’Organisation de Libération de la Palestine, semblent avoir été balayées d’un revers de la main. Il est vrai que le Hamas ne fait pas partie de cette longue tradition de la démocratie palestinienne, forgée autour de Yasser Arafat et des dirigeants historiques palestiniens.

Mais la crise entre le Fatah et le Hamas doit être ramenée à sa juste valeur. Les Palestiniens ont connu pire, et ont survécu à des périodes encore plus dramatiques et des expériences plus douloureuses. De septembre noir aux combats inter palestiniens qui ont émaillé les années 1980 au Liban, les épreuves ont été aussi nombreuses que terribles. Ils survivront donc à cette nouvelle péripétie. Mais à quel prix ?

En fait, tout est là. Car ce prix risque d’être élevé, même s’il est envisagé en mettant de côté le volet émotionnel. Il ne sert à rien de pleurer ces frères qui s’entretuent ni de se lamenter sur le manque de soutien des pays arabes, ni de la dislocation du monde musulman, incapable de défendre son troisième lieu saint.

Le conflit en Palestine est d’abord politique, avec deux grands courants qui s’affrontent. L’un estime que le temps n’a pas joué en faveur des palestiniens, que les Américains et Israël détiennent toutes les cartes, et que la seule manière d’obtenir quoi que ce soit est d’accepter cette logique américaine, en essayant de faire pour le mieux. Pour eux, le peuple palestinien a trop souffert. Il a le droit de faire une pause, de se rassembler, avant de passer le relais à d’autres générations. Yasser Arafat lui-même était dans ces dispositions. Il espérait laisser aux siens un bout de territoire où ils planteraient un drapeau, en attendant que d’autres générations fassent à leur tour ce qu’elles doivent faire.

Ce raisonnement est qualifié de réaliste. Il évalue le rapport de forces sur le terrain, et tente d’estimer ce qu’il est possible d’obtenir. Il pêche cependant par deux grandes faiblesses. D’un côté, il ne fait pas le bilan de la décennie écoulée, pour constater, par exemple, que depuis les accords d’Oslo, en 1993, il n’a rien obtenu, malgré la promesse formulée en 2002 par le président américain George Bush d’aboutir à un état palestinien en 2005. D’un autre côté, il travaille à démobiliser la société palestinienne, sans aucune garantie.

Le second grand courant qui anime la scène palestinienne ne veut pas se soumettre au rapport de forces actuel. Les Palestiniens n’ont que la souffrance et le sacrifice comme armes. Il accepte de payer le prix, et refuse d’abdiquer. Qu’il compte sur la religion comme élément mobilisateur, ou sur l’action politique, il considère que les Palestiniens ont des ressources, et que personne n’a le droit de les désarmer.

Symbolisé par le Hamas et par les organisations dites « radicales », ce courant estime qu’à défaut d’imposer ses choix dans la conjoncture actuelle, il peut empêcher les plans défaitistes de se concrétiser. Hamas compte-t-il mettre en place une organisation de type hezbollah pour imposer ses choix ? Peut-être.

Mais à son tour, ce courant présente de graves lacunes. En premier lieu, l’absence d’un projet politique, d’une démarche et de moyens adéquats pour le réaliser. Il est difficile de savoir ce que veut exactement le Hamas, et sur quelles forces il compte pour y arriver. Ce ne sont pas les sacrifices qui font le plus peur. C’est l’éventualité de voir ces sacrifices consentis pour rien.

La confrontation entre ces deux grands courants se cristallise autour du Hamas et du Fatah. Si l’histoire et l’engagement des uns et des autres ne peuvent être mis en doute, il n’est pas inutile de se demander si l’un ou l’autre ne joue pas, même inconsciemment, le jeu de l’ennemi commun.

Le Fatah a-t-il le droit de jouer à fond la carte américaine et occidentale, avec tous les risques qu’elle comporte ? Des historiques du Fatah contestent ce choix, à l’image de Farouk Kaddoumi, l’ancien « ministre des affaires étrangères » de l’OLP pendant deux décennies.

Mais plus grave encore, des éléments du Fatah sont-ils prêts à s’accrocher à cette démarche, même si cela doit les amener à combattre le Hamas, en espérant qu’au bout du compte, ils auront la reconnaissance des Américains ? De sérieux soupçons en ce sens pèsent sur certains dirigeants du Fatah, et notamment sur Mohamed Dahlane, considéré comme le plus ardent défenseur de l’option du désarmement palestinien. Le Hamas l’accuse d’être engagé dans un marché de dupes : éliminer le Hamas, en contrepartie de concessions ouvrant la porte à la création d’un état palestinien.

A l’inverse, le Hamas ne joue-t-il pas, consciemment ou non, le jeu de la destruction ? Pendant trois décennies, les Israéliens ont favorisé les islamistes palestiniens, pour contrebalancer l’influence de l’OLP. Aujourd’hui, les islamistes palestiniens semblent avoir acquis leur autonomie. Mais rien ne prouve qu’ils ne jouent pas, « à l’insu de leur plein gré », un rôle précis, celui de détruire la résistance palestinienne de l’intérieur, en transposant le conflit dans les rangs palestiniens.

En réalité, ce résultat semble d’ores et déjà acquis. Comme la plupart des pays arabes, les palestiniens sont entrés dans un engrenage de lutte interne entre islamistes et nationalistes. Les bases d’un long conflit sont déjà en place. Et tout semble indiquer que ce conflit risque de provoquer plus de drames que la lutte contre l’occupant.

Pour les deux parties, il ne suffit donc plus de brandir la bonne foi, l’engagement et l’esprit de sacrifice. Ces éléments de base, qui donnent une certaine légitimité, doivent aussi s’appuyer sur un autre facteur, fondamental : s’assurer que l’action de l’un et de l’autre n’est pas intégrée, voire souhaitée, dans le cadre d’une démarche du véritable ennemi. Et là, force est de constater qu’Israël et leur protecteur américain intègrent les deux acteurs palestiniens. Les contacts avec le Fatah servent aux Israéliens de couverture pour affirmer qu’ils sont prêts à négocier sérieusement avec un ennemi « présentable ». Le Hamas leur sert pour empêcher les Palestiniens d’avancer.

Dès lors, Etats-Unis et Israël détiennent entre leurs mains suffisamment de cartes pour affirmer que les Palestiniens sont incapables de faire la paix, alors que c’est Israël qui ne veut pas la paix. Et là, ce n’est pas un slogan. C’est une réalité du terrain : Israël a mis en place des conditions telles que la paix est devenue une impossibilité pratique. Israël voudrait la paix qu’il ne le pourrait la faire. L’extension des colonies, le mur de séparation, la question d’El-Qods, et les impératifs de politique interne à l’Etat d’Israël, qui poussent à toujours plus de surenchère, détruisent de fait toute possibilité d’accord de paix.

Cela, Américains et Européens le savent parfaitement. Et c’est pour cela qu’ils font preuve d’autant de compassion pour les Palestiniens. Ils fournissent argent et aide aux Palestiniens, pour transformer le problème en question humanitaire. Ils veulent imposer à l’opinion européenne l’idée que les Palestiniens ont besoin de confort, d’écoles, de travail, pour occulter la question nationale palestinienne. La nomination de Bernard Kouchner à la tête de la diplomatie française est un signe qui ne trompe pas.

Que reste-t-il aux Palestiniens ? Pris dans l’engrenage de la survie au quotidien, ceux de l’intérieur n’ont pas le recul nécessaire pour bien mesurer les enjeux. Ils n’ont pas la maîtrise du terrain, ni du calendrier. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les positions les plus lucides viennent des détenus ou des exilés, qui ont une vision bien meilleure. En outre, les pays arabes ne leur sont d’aucun secours.

Les Européens se comportent eux aussi en parfaits complices du crime israélien. Ils sous-traitent un volet de la politique américaine, et veulent transformer un problème politique en une simple question humanitaire. La récente crise du camp de Nahr El-Bared, au nord du Liban, en a offert une illustration. Un consensus s’est dégagé, dit-on, pour porter secours aux réfugiés qui quittaient le camp. Cela coûtera quelques millions de dollars, le bénéfice quotidien d’une compagnie pétrolière. Mais personne ne s’est posé des questions pourtant simples : que font ces Palestiniens dans ce camp ? Pourquoi ne rentrent-ils pas chez eux ? Et chez eux, c’est où ? El-Qods, Ramallah, ou Nazareth ?

Là, ce sont des questions interdites. Il appartient pourtant aux Palestiniens de les rappeler, constamment. Même si cela leur révèle qu’ils ont encore longtemps, très longtemps, à envoyer leurs enfants à la mort.

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