Les larmes de juillet

Par Abed Charef

Le Sénat algérien est une institution peu démocratique. Deux tiers de ses membres sont cooptés par des appareils politiques, et le reste, directement nommé par le chef de l’état, constitue une minorité de blocage en mesure de contrer  tout dérapage législatif non souhaité par le pouvoir. C’est donc une assemblée sur mesure, conçue par un pouvoir autoritaire soucieux de se donner une image d’ouverture tout en verrouillant les institutions.

Pourtant, même dans une assemblée aussi hermétique, l’émotion a fait son entrée de manière fracassante cette semaine, alors que le pays s’apprêtait à commémorer le 45ème anniversaire de l’indépendance. Une personnalité de grande stature, Mme Zohra Drif, n’a pu retenir ses larmes en évoquant les échecs du pays et le peu de crédit qu’elle accorde au gouvernement pour sortir l’Algérie de sa crise.

Ce n’est pas une jeune fille fragile, ni une dame ambitieuse, qui a ainsi laissé éclater son émotion. Zohra Drif est au-dessus de tout cela. C’est une militante forgée dans la douleur, qui a tout sacrifié, études, famille et confort, pour aller se battre à coups de bombes pendant la guerre de libération. Elle a vécu l’enfer de la prison, puis celle de la condamnation à mort pendant de longues années, s’attendant chaque matin à être exécutée. Une expérience qui forge les nerfs et apprend à celui qui la subit à quel point la vie peut être fragile et les honneurs éphémères.

A 79 ans, Zohra Drif, s’est laissée aller pour exprimer un désarroi que ressentent nombre de militants de sa génération. Désarroi face à ce sentiment de gâchis dans un pays où tant de promesses n’ont pas été tenues, face à ce sentiment d’impuissance à influer sur le cours des évènements. Comme si ces hommes et ces femmes qui ont libéré le pays ont, peut-être involontairement, donné naissance à une machine infernale devenue hors contrôle. Désarroi enfin face à ce double sentiment : d’un côté, leur responsabilités qui les incite à faire quelque chose, et, de l’autre côté, cette question à laquelle ils ne trouvent pas de réponse : que faut-il faire ? Mohamed Nabi a parfaitement résumé cette question en se demandant ce qu’il faut faire dans « le désert politique et institutionnel » actuel.

Il suffit de les rencontrer, de les écouter, pour découvrir ce sentiment de malaise face à une évolution qui semble leur échapper. Comme cet ancien chef d’état qui, ne trouvant pas d’explication à des décisions dangereuses prises au sommet de l’état, avance l’hypothèse selon laquelle le pays n’est plus dirigée par une volonté nationale. Ou cet ancien officier supérieur de l’ALN qui, refusant d’admettre qu’un haut responsable de l’Algérie indépendante se comporte comme un administrateur colonial, n’estime pas excessif de dire que « libérer l’Algérie aujourd’hui est plus important que de la libérer de l’ordre colonial ».

Aux côtés de ces réactions poignantes, il y a celles, plus rationnelles, émanant d’intellectuels, comme Mohamed Harbi, qui essaient de comprendre quels mécanismes ont produit ce système, quelles erreurs ont été commises pour pousser le pays vers cette dérive, et quelles forces le maintiennent ainsi dans l’impasse. Leurs analyses vont parfois plus loin, pour tenter d’ébaucher des solutions à construire sur le long terme, en introduisant de nouvelles règles dans le jeu politique, notamment dans l’accès et l’exercice du pouvoir. Mais leur démarche n’est pas non plus dénuée d’amertume, particulièrement chez ceux qui ont participé au rêve de la libération et tenté de le théoriser, car eux aussi mesurent ce que le pays a perdu en s’enfermant dans des solutions illusoires.

Tout ce monde se retrouve finalement dans un même embarras, que chaque jour conforte davantage. Plusieurs personnalités historiques, interrogées sur ce qu’elles feront le 5 juillet, avouaient ne pas savoir. Certains envisageaient de rester tranquillement chez eux, d’autres ont prévu d’aller rendre visite à des anciens compagnons plus âgés, alors qu’un ancien de l’ALN affirme qu’il se rendra, avec son fils, auprès d’une stèle érigée à la mémoire de son meilleur compagnon de guerre. Mais la plupart adoptent une position commune sur deux points. D’une part, ils relèvent, avec la même colère, que c’est en premier à l’état de donner un sens à cet anniversaire, pour que la commémoration se fasse de manière consensuelle et solidaire. D’autre part, ils affirment leur refus de participer aux commémorations folkloriques organisées ça et là par la bureaucratie et les appareils politiques.

Enfin, on ne peut éviter de noter cette réaction d’un ancien officier de l’ALN, lorsqu’il a été interrogé sur les récentes déclarations du ministre des moudjahidine faites à la veille du 5 juillet. Il s’est contenté de détourner le regard. Il a gardé le silence pendant de longues minutes. Il n’a pas pleuré, mais s’il ne l’a pas fait, c’est simplement pour éviter de verser à son tour des larmes de honte et de désarroi qui ont remplacé les larmes de juillet, les larmes la liberté retrouvée, de la joie et du souvenir.

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