Autouroutes et sentiers

Projet pharaonique, l’autoroute est-ouest a débouché sur des sentiers tortueux.

Par Abed Charef

Au départ, cette historie avait débuté de manière aussi rectiligne qu’une autoroute. Au final, elle est devenue aussi tortueuse qu’un chemin de wilaya ou une piste à flanc de montagne. C’est l’histoire de l’autoroute est-ouest, qui révèle tous les dysfonctionnements du système de gestion algérien.

Au départ donc, il fallait construire cette œuvre pharaonique dans le délai d’un mandat présidentiel. Comme le million de logements promis, elle devait être présentée dans le bilan du second mandat du président Abdelaziz Bouteflika, et lui ouvrir ainsi toutes grandes les voies d’un troisième mandat. Qu’importent les coûts et les gaspillages ! La décision venait « d’en haut ». Tout devait être donc mobilisé pour assurer le succès de l’entreprise.

Au sein des administrations et des entreprises engagées dans le projet, deux attitudes ont prévalu. Les uns ont fait du zèle, pour s’attirer les faveurs de leur hiérarchie. Ils ont montré l’enthousiasme nécessaire pour être bien vus. D’autres ont fermé les yeux sur des questions de grande importance. Sachant que leur point de vue n’avait aucune chance d’être entendu, ils ont tu les réserves qu’ils pouvaient exprimer.

En privé, les spécialistes se posent pourtant des questions depuis longtemps. Les études étaient-elles prêtes ? Le coût financier est-il en adéquation avec l’ampleur du projet ? La priorité à l’autoroute, qui implique un choix de mode de transport, est-elle opportune, ou prioritaire, quand tous les pays développés redécouvrent le rail ? Et puis, pourquoi enfermer un projet dans un mandat présidentiel ? Est-il aussi vital de prendre tous les risques pour le seul plaisir de permettre au chef de l’état de présenter un bilan à la fin de son mandat ?

D’autres questions subsidiaires étaient également posées. Tel que conçu, le projet d’autoroute ne permettra aucun transfert de savoir-faire aux Algériens. N’était-il pas préférable d’aller vers des projets plus modestes, et d’y associer des entreprises algériennes de manière volontariste, pour bâtir de nouvelles entités capables de prendre le relais ensuite ?

Côté coût, de grandes interrogations persistent également. Le kilomètre d’autoroute revient à dix millions de dollars. C’est le double, voire le triple, de ce qui a été fait ailleurs, nous dit un ingénieur. En tout état de cause, le coût global, autour de douze milliards de dollars, représente deux fois les recettes extérieures annuelles du Maroc. Est-il raisonnable d’engager des sommes aussi colossales dans un projet en le limitant dans le temps de manière aussi draconienne ?

Toutes ces interrogations ont été étouffées par un système de gestion qui ne permet ni le débat ni l’expertise. La décision, prise au sommet, doit être appliquée, y compris avec ses aberrations et ses absurdités. Il est même recommandé de faire du zèle pour s’attirer les bonnes grâces de sa hiérarchie. Si on a des objections et une conscience, on fait un rapport et on se tait. Le rapport pourra toujours servir, le moment venu, en cas de procès, et le silence, comme l’abstention aux élections, est une prise de position honorable dans le climat actuel du pays.

Dns le cas du projet d’autoroute, c’est pourtant la conscience qui a fini par marquer des points. L’autoroute devant traverser le parc protégé d’El-Kala, des spécialistes, simplement attachés au respect de la nature et de la loi, ont réussi à attirer l’attention sur la menace que représentait le projet pour cet espace protégé. Leur travail, scientifique et militant, a porté ses fruits.

Et c’est là qu’on a commencé à découvrir les anomalies qui ont émaillé le dossier. Des informations recoupées montrent que le projet a été lancé sans que l’étude d’impact ne soit finalisée, révèle une spécialiste en aménagement du territoire. Plus grave encore, l’étude d’impact a été confiée à l’entreprise qui a décroché le contrat pour la réalisation du projet ! Aucun arbitrage indépendant n’a été sollicité.

Une enquête menée sur place par cette spécialiste montre que la plupart des administrations locales ont bâclé leur dossier. Celles qui ont exprimé un avis fondé, en exerçant leurs attributions légales, ont refusé le passage du projet par le parc naturel. En se fondant simplement sur la loi et le respect de la procédure.

Et sur ce point précis de la procédure, le projet d’autoroute a révélé des lacunes incroyables. La plus importante a été elle aussi mise à jour dans une enquête menée à El-Kala. On y découvre en effet que le contrat pour la réalisation de l’autoroute a été signé sans que le tracé définitif ne soit établi. Cela revient à confier au constructeur de choisir l’itinéraire qui lui convient le mieux ! Impossible de faire choix plus absurde. Cela pose également une autre question centrale : sur quelle base a été calculée le coût du projet, du moment qu’on ne savait pas s’il fallait construire des ponts, contourner des sites protégés ou desservir telle agglomération ?

De grand projet transparent, l’autoroute est-ouest se mue ainsi progressivement en un labyrinthe de combines et de ratés. Même la longueur de l’autoroute pose problème, relève un opérateur des travaux publics. Ainsi, note-t-il, d’importants tronçons de cette voie avaient été lancés avant la signature du contrat avec une entreprise chinoise et une autre japonaise, chargées respectivement de réaliser le tronçon ouest et est. Ces tronçons, antérieurs à la signature des contrats, sont largement engagés, comme dans la partie ouest de la wilaya de Blida. Leurs coûts ne sont pas comptabilisés dans les douze milliards de dollars. Cela suppose que l’autoroute risque d’approcher, voire de dépasser les quinze milliards de dollars. Des chiffres qui donnent le tournis, mais qui révèlent comment une autoroute peut se transformer en sentier ou même en piste : pistes du gaspillage, de la non gestion, du non respect des lois et de la servilité.

abc

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