Beaucoup d’argent, et si peu d’idées

Que veut Nicolas Sarkozy ? Grande question. Mais peut-être faudrait savoir auparavant ce que veut l’Algérie pour elle-même.

Par Abed Charef

A part acheter des armes à la Russie et se faire construire une autoroute par les Chinois et les Japonais, l’Algérie a de la peine à trouver un débouché pour les recettes financières obtenues grâce à la vente d’hydrocarbures. Car malgré une frénésie de dépenses, les réserves de change ont atteint 90 milliards de dollars à fin juin 2007.

Face à des recettes qui tournent autour de 50 milliards de dollars par an, les dépenses incompressibles se montent à 20 milliards de dollars par an, destinées à faire fonctionner l’économie du pays –importations de biens d’équipements, matières premières et services-, ou à acheter la paix sociale –produits alimentaires, médicaments, produits de large consommation-. Une nouvelle mode a été introduite, pour faciliter l’installation des banques étrangères et les inciter à se lancer dans une activité rudimentaire, le crédit à la consommation. Mais toutes les dépenses représentent moins de la moitié des recettes d’exportations d’hydrocarbures.

Le million de logements promis par le président Abdelaziz Bouteflika ne sera jamais réalisé dans les délais. Car si l’Algérie sait importer, par contre, elle ne sait pas construire, ni produire. Elle délègue le tout à des entreprises étrangères. L’actualité économique du pays est d’ailleurs essentiellement faite de signatures de contrats avec de grosses firmes étrangères, qui réalisent routes, voies ferrées, stations de dessalement, usines de liquéfaction de gaz ou fournissent des vaches laitières. La presse algérienne a d’ailleurs élevé au niveau de dogme cette compétition entre grandes puissances économiques qui se battraient pour s’emparer du marché algérien.

Dans ces fortunes dépensées annuellement par l’Algérie, on retrouve une petite part consacrée aux infrastructures de base, une autre réservée à une production encore insignifiante, alors que le reste, un peu plus de la moitié, est consacré à la consommation. Au chapitre production, il faut cependant reconnaître que l’Algérie excelle sur un chapitre : elle produit abondamment des discours creux. Assises de la stratégie industrielle, le mythe du géant qui se réveille, de l’Algérie qui part à la conquête du Maghreb, de l’expansion tous azimuts et du choix de nouvelles branches, tout a été dit. Avec un seul résultat : beaucoup de mots et de papier, et aucun acte concret.

C’est dans ce climat que le président français Nicols Sarkozy a honoré l’Algérie de sa première visite hors de l’Europe. On peut imaginer facilement quelles sont ses objectifs politiques et économiques. Au plan politique, il veut inciter l’Algérie à contrôler l’émigration, algérienne et africaine, il veut trouver des partenaires sensibles à ses thèses, pour promouvoir son Union méditerranéenne, qu’il veut substituer au projet américain de Grand Moyen-Orient. La finalité est évidemment la même que celle de son ami George Bush : promouvoir dans la rive sud de la Méditerranée des régimes « ouverts » en mesure d’intégrer Israël dans une grande communauté fraternelle.

Sur le plan économique, Nicolas Sarkozy veut renforcer davantage les intérêts français en Algérie. Ambitieux, il n’hésite pas à dessiner des projets d’avenir pour les entreprises algériennes, dont la plus puissante, Sonatrach, qu’il veut lier à des entreprises françaises. Personnage sans ancrage historique, du fait de son propre itinéraire, le chef de l’état français peut négliger des questions qui peuvent paraître essentiels à ses interlocuteurs. Mais peut-on le lui reprocher ? Pur produit du CAC 40, de la mondialisation et des plans média, Nicolas Sarkozy est pleinement dans son rôle. Il veut mettre en place de nouvelles règles, conformes à son monde à lui. Il a été élu pour cela.

Par contre, c’est du côté algérien que la situation est préoccupante. Le pays a en effet peu de choses à proposer à la partie française. A côté de l’humiliante question des visas, on ne sait guère ce que l’Algérie ambitionne pour Sonatrach, ni si elle veut se doter d’une véritable économie. Incapable de dégager un hectare pour les projets industriels, de consacrer des assiettes de terrains pour la construction de logements, d’offrir un crédit bancaire pour la fabrication de pièces automobiles, l’Algérie se retrouve dans la position dans la position de la jeune fille courtisée à cause de la dot qu’elle va ramener. Mais elle ne prend jamais l’initiative, et attend que les autres lui fassent des avances pour réagir, en rejetant leurs offres ou en se laissant entraîner dans une coopération incertaine.

Cette incapacité de l’Algérie à se lancer dans de nouvelles initiatives étonne. D’autant plus qu’elle dispose de deux atouts essentiels: le financement et le marché, mais elle ne sait pas quoi en faire. Pourtant, note un économiste, d’autres pays ont mis en place des formules devenues classiques dans le placement de l’argent et son utilisation. Pour les surplus financiers, il suffit ce créer des fonds d’investissements qui prendraient des participations dans des entreprises un peu partout dans le monde, à la fois pour gagner de l’argent, et pour apprendre comment sont gérées des entreprises performantes. Un fonds d’investissement de Dubaï a bien acheté des parts dans le fleuron de l’industrie européenne, EADS, ajoute cet économiste. « Au lieu de tourner en rond à propos de la privatisation du CPA, les responsables algériens feraient mieux de voir comment permettre à cette banque d’utiliser ses surplus financiers pour se développer à l’international », dit-il. D’ailleurs, « que faire de l’argent obtenu par le biais de la privatisation du CPA, alors que qu’on ne sait pas quoi faire de l’argent déjà disponible ? », se demande-t-il.

Au plan interne, passer en revue les échecs de l’économie algérienne est devenu un exercice lassant. Depuis au moins une décennie, les responsables qui se succèdent n’ont pas avancé d’un pouce sur certains sujets comme l’allègement du poids de la bureaucratie, le crédit, le foncier et la lutte contre la corruption. La situation s’est même dégradée. Au point que mêmes les interlocuteurs étrangers s’en alarment.

Dans un tel schéma, il est facile de se lancer dans de savantes analyses sur les appétits français, les visées américaines et les ambitions espagnoles ou italiennes, ou encore sur la menace chinoise. De grands stratèges font de brillants exposés pour expliquer comment déjouer tous ces plans et ces complots ourdis de l’étranger. Mais tout cet effort est aussi dérisoire qu’inutile, tant que le pays continue à naviguer à vue, sans objectifs politiques et économiques clairs. C’est cette absence de démarche qui constitue la première menace pour le pays. Il ne sert à rien de se demander ce que veut Nicolas Sarkozy ou George Bush si on ne sait pas soi-même où on va.

abc

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1 commentaire

  1. Bounouar

     /  13 août 2007

    chapeau 

    Réponse

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