La déchéance de la pensée économique

Pendant que le Maroc enregistre de beaux succès économiques, l’Algérie recule à grands pas. Résultat logique de la déchéance de la pensée économique qui règne dans le pays.

Par Abed Charef

Une ligne de transport maritime sera bientôt lancée entre Oran et Tanger. Il était temps. Non pour débloquer les relations algéro-marocaines, ni pour ouvrir de nouvelles perspectives de construction maghrébine, mais pour permettre aux Algériens d’aller acheter des voitures à Tanger, lorsque le méga-projet lancé par Renault-Nissan entrera en production.

Renault a en effet décidé d’investir 600 millions d’euros dans un gigantesque projet de montage de véhicules à bas coût qui sera installé à Tanger, aux portes de l’Europe. L’usine produira 200.000 véhicules à partir de 2010. L’investissement  augmentera progressivement ensuite jusqu’à atteindre un milliards d’euros en 2015, pour arriver à une production de 400.000 véhicules par an. Ce choix a été encouragé par le succès d’une première usine de montage, où sont fabriquées les Logan. C’est aussi une excellente nouvelle pour l’économique marocaine.

La production du futur projet est essentiellement destinée à l’exportation, car le marché marocain reste limité. Pourquoi alors le choix du Maroc, qui n’a pourtant  ni marché, ni argent ? Pour plusieurs raisons. Même si des raisons politiques peuvent expliquer ce choix, le Maroc est un pays attractif. Il a un système économique qui marche. Pour preuve, les autorités marocaines ont mis une superficie de 300 hectares à la disposition du projet, et s’engagent à construire une route et une voie ferrée reliant l’usine au port. En Algérie, les autorités continuent de parler depuis une décennie des solutions pour le foncier industriel, mais n’ont pas libéré un hectare. Cela montre clairement qu’un pays qui n’a pas d’argent, mais qui dispose d’un système économique qui fonctionne, est préférable à un autre qui détient cent milliards de dollars de réserves de change, mais vit avec un système économique obsolète.

Ensuite, le Maroc parle peu, mais utilise au mieux ses capacités et ses ressources. En Algérie, on parle beaucoup, mais on n’agit pas. Et quand on le fait, le résultat est désastreux. Au moment où Renault-Nissan annonçait son immense projet au Maroc, en Algérie, on annonçait fièrement que Renault inaugurait un immense magasin de stockage de pièces détachées, en vue d’assurer la maintenance des voitures que nous importerons du Maroc ! On sait désormais quel pays va produire, et quel pays va se contenter de consommer.

On sait aussi quel est le pays le plus compétent pour produire des déclarations à l’emporte-pièces. Ainsi, le chef du gouvernement Abdelaziz Belkhadem a déclaré que l’Algérie a enregistré 20 milliards de dollars d’investissements étrangers en 2006, et que ce chiffre va être dépassé en 2007. Un chiffre sans aucun rapport avec la réalité, évidemment. Comment peut-on avancer de telles contre-vérités quand on est à ce niveau de responsabilité ? Mystère.

Par contre, beaucoup de commentateurs ont chanté Kassaman en lisant les déclarations d’un responsable de la banque française Paribas affirmant que l’Algérie était devenue une « puissance financière régionale ». Comme s’il fallait attendre un expert étranger pour être rassuré sur son poids financier, alors que le pays dort sur un matelas de 100 milliards de dollars de réserves de change. Il suffisait simplement de visiter Alger et les grandes villes du pays pour s’en convaincre : les grandes banques étrangères sont en train de s’implanter à un rythme effréné pour tenter de gérer cet argent, de le contrôler et d’en assurer le transfert vers l’étranger par le biais des opérations d’importations.

Que fait l’Algérie pour gérer cet argent ? Elle se devait au moins de se doter d’un système financier d’envergure pour en tirer le meilleur profit. Mais le choix opéré va dans une direction totalement opposée. Après avoir démantelé les banques privées, elle a décidé de privatiser la plus grande banque du pays, le CPA, et d’encourager les banques étrangères à s’installer, comme si elle voulait leur livrer définitivement cette manne financière. Autre absurdité : en vendant le CPA, l’état algérien va engranger des recettes financières supplémentaires. Mais que va-t-il en faire ? Les confier à des banques étrangères pour les gérer. C’est le cercle vicieux.

Autre différence entre un pays qui gère les discours creux et un autre qui gère les affaires : le secteur du tourisme. Le Maroc a enregistré six millions de touristes en 2006, et vise un objectif de dix millions en 2010. Pendant ce temps, deux millions d’Algériens se sont rendus à l’étranger, alors que le nombre de touristes qui ont visité le pays fait honte à être cité.

Le Maroc a aussi réussi à attirer des investissements gigantesques dans le secteur. En lisant la liste des investisseurs qui s’installent au Maroc, on retrouve beaucoup de noms familiers. Il s’agit de grands groupes des pays du Golfe, qui sont venus en Algérie, et en sont repartis après avoir attendu des mois et des années qu’un bureaucrate daigne les recevoir et leur propose un terrain convenable.

Faut-il encore évoquer les accords signés par l’Algérie et le Maroc avec l’Union européenne ? Le Maroc a signé des accords qui lui permettent d’attirer les investissements d’un côté, et de s’intégrer à l’économie mondiale, de l’autre. L’Algérie a signé des accords qui tuent les entreprises algériennes, sans contrepartie. L’élimination des obstacles tarifaires, d’ici 2010, condamne définitivement des pans entiers de ce qui reste de la production algérienne. Et comme si cela n’était pas suffisant, les autorités ont voulu accélérer les choses, en détaxant la pomme de terre destinée à la consommation dès cette année. La mesure est certes temporaire, mais rien n’indique qu’elle ne sera pas reconduite. Ainsi, dans une surenchère absurde, le chef du groupe parlementaire du RND, Miloud Chorfi, semble déjà envisager une suppression généralisée des taxes, en demandant que la mesure soit étendue à l’ensemble des intrants agricoles. Ce n’est pas une simple proposition populiste liée à l’approche des élections. Elle est dans la logique de la pensée économique nihiliste qui s’est imposée dans le pays.

L’Algérie est d’ores et déjà un pays d’où ont disparu les règles économiques les plus élémentaires. Mais à ce rythme, elle va devenir un pays sans douane, sans taxes et sans économie. Tant que coulera le pétrole. Ensuite, c’est une autre histoire, vers laquelle mène tout droit la déchéance de la pensée économique qui règne dans le pays.

 

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