Traitement du terrorisme dans la presse

Traitement du terrorisme dans la presse:

Dérives macabres

Par Abed Charef

Une vidéo montrant l’assassinat d’un gardien de prison par un groupe armé a créé un véritable malaise au sein de la presse depuis le début de la semaine, sans pour autant susciter de réaction publique.

La vidéo a été mise en ligne vendredi après-midi sur le site du quotidien en arabe Echourouk. Elle accompagnait un article du directeur de la rédaction Anis Rahmani, relatant l’assassinat de Mohamed Saïd Morsli, un gardien de la prison de Tizi Ouzou, enlevé depuis bientôt une année. La vidéo est restée en ligne de vendredi après-midi à samedi en fin de matinée, avant d’être retirée du site.

Les images contenues dans cette vidéo sont particulièrement atroces. Après un interrogatoire durant lequel la victime décrit son travail et les dérives enregistrées dans les prisons, l’otage est montré en compagnie de quatre personnes, les mains attachées derrière le dos et le visage couvert d’un bandeau. Un des quatre terroristes le met au sol, face contre terre, lui saisit la tête et l’égorge froidement. Ensuite, pendant que le sans continue de couler, il lui coupe la tête, la met sur le corps, met le poignard avec lequel il l’a égorgé sur la tête, pendant que ses compagnons crient « Allah Akbar ».

Le directeur de la rédaction du journal, Anis Rahmani, affirme que la vidéo lui a été remise par un repenti, qui n’aurait pas participé à l’assassinat du gardien de prison. Il a refusé de révéler l’identité du repenti, pour des raisons évidentes. La vidéo a été mise en ligne il y a bientôt un an par le GSPC, mais elle était amputée de la partie la plus macabre, celle concernant la séquence de l’assassinat.

Anis Rahmani déclare qu’il a lui-même pris la responsabilité de diffuser la vidéo, après une brève discussion avec le directeur de la publication et propriétaire du journal, Ali Fodhil. Il estime qu’il a fait son « travail ». Son argumentation tien t en deux points. D’une part, la vidéo mise sur le site impose à celui qui veut la voir d’y aller volontairement. Elle ne lui est pas imposée. D’autre part, il estime que par cette vidéo, il prouve que « Al-Qaïda du Maghreb Islamique », l’ex-GSPC, est une organisation aussi criminelle que le GIA, alors que dans ses communiqués, elle a toujours pris soin de nier le fait qu’elle s’attaquait aux civils.

Pour lui, il y a un mythe Al-Qaïda, sur lequel surfe l’ex-GSPC, qui a affirmé il y a un an son allégeance à l’organisation de Ben Laden. « Al-Qaïda du Maghreb Islamique » affirme qu’elle ne s’attaque qu’aux éléments du pouvoir, et recrute sous le prétexte de mobiliser les jeunes pour la guerre en Irak, dit-il. C’est ainsi qu’elle réussit à recruter ces adolescents qui se transforment en kamikaze. Cette vidéo prouve que s’est une organisation criminelle, qui ne fait pas de distinction.

Par ailleurs, le responsable du journal Echorouk affirme qu’il n’y avait pas eu de contact avec la famille de la victime avant que la vidéo ne soit mise en ligne. Les parents du défunt avaient été contactés par des éléments du GSPC qui leur avaient croire que la victime était toujours en vie. La vidéo permet aux proches d’entamer le deuil et de mettre fin à une situation très difficile, déclare Anis Rahmani, qui devait recevoir la famille du défunt hier (lundi) après-midi.

La mise en ligne de la vidéo n’a suscité aucune réaction particulière au sein de la rédaction, dit-il. En privé, toutefois, quelques journalistes expriment leur gêne ou leur désapprobation. Par contre, de nombreuses réactions de désapprobation ont été enregistrées dans le forum u journal.

Le site du journal a connu une fréquentation inhabituelle, avec près de 20.000 visites en quelques heures. Cela a d’ailleurs provoqué le blocage du site du journal. Le provider a expliqué ce blocage par une décision de l’hébergeur, qui redoutait un acte de piratage ou une attaque de virus à a suite d’une fréquentation inhabituelle du site. Un informaticien interrogé met en doute cette version, estimant que les services de sécurité américains ont du intervenir pour différentes raisons, l’hébergeur se trouvant sur leur territoire. « C’est un volet qui échappe totalement à la partie algérienne », dit-il.

Sur un autre plan, la vidéo de Echorouk pose l’éternelle question qui taraude tous les journalistes : faut-il tout publier ? Anis Rahmani est tranché sur ce sujet : oui, dit-il, pour moi, il faut tout publier. «Je refuse qu’un massacre soir réduit à deux ou trois lignes d’un communiqué officiel », affirme-t-il, en rappel des années de plomb, quand les autorités tentaient de maintenir le black-out que l’information sécuritaire.

L’argument est cependant fragile, car il ne s’agit pas de la même responsabilité. Celle, vis-à-vis des faibles, des pauvres, de ceux qui n’ont pas voix au chapitre est autrement plus pesante que celle envers le pouvoir en place. Particulièrement dans un pays qui a perdu ses repères. El-Kadhi Ihsane insiste précisément sur ce point. Sur des thèmes aussi graves, « on ne peut pas s’aventurer quand il n’y a pas de règles très strictes. Et en Algérie, les règles ‘existent pas », dit-il, « ce qui ouvre la voie à toutes les outrances ». A contrario, il faudrait se demander « si le même journal serait prêt à publier un document aussi atroce si les coupables étaient du côté du pouvoir », dit-il.

Kamel Daoud est, de son côté, plus tranché. « On n’a pas le droit de tout publier », dit-il. « Il y a des limites morales ». Il déclare également que « c’est indécent vis-à-vis de la famille, ça ne sert a rien sur le plan journalistique, et c’est politiquement douteux ».

Enfin, la vidéo de Echourouk confirme un mouvement de fond qui s’est accentuée au sein de la presse algérienne, celui du non débat et de l’absence de normes, lesquelles favorisent à leur tour l’absence totale du sens de l’éthique. Déjà, lors de l’attentat de Batna, au début du mois, les journaux avaient publié des photos indécentes de personnes blessées ou mortes, sans aucun respect pour les victimes ni pour leurs proches. Nombre de personnes ont été choquées par ces photos, mais aucune réaction n’a été enregistrée, donnant l’impression que ces photos étaient « normales » et répondaient à un véritable besoin journalistique. Le premier pas était franchi, le reste devait suivre inévitablement.

  

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1 commentaire

  1. Kamal

     /  1 octobre 2007

    Salut Abed !
    Entre le texte de ton blog et la version en arabe parue sur El Mohakik Es-Sirri, il y a au moins deux différences : la suite de la déclaration d\’EKI («A contrario, il faudrait se demander si le même journal serait prêt à publier un document aussi atroce si les coupables étaient du côté du pouvoir», dit-il.) et la chute de ton article, transformée, sur El Mohakik, en : (ونحن نعرف أنه لم يتم نشر أية صورة لجثة واحدة بعد عمليات 11 سبتمبر).
    Soual : est-ce de la censure, de l\’autocensure ou simplement une adaptation bien… malheureuse ?
    Tu es trop poli et intelligent pour prendre les lecteurs de ton blog ou ceux d\’El Mohakik pour des débiles. Tu sais également qu\’en Algérie, il y a beaucoup plus de vrais bilingues — je parle de cultures et non seulement de langues — que les extrémistes arabophones et francophones ne peuvent admettre. Alors, pourquoi ?
    Allez, fais un petit effort pour dire en clair ce que tu veux dire, j’aimerai lire ça de mon vivant !
    Bonne continuation !
    Kamal

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