Les chiffres de la déraison

Chiffres fantaisistes, solutions erronées : l’économie algérienne offre une piètre image.

 Par Abed Charef

 

Octobre 2007 restera mémorable dans les annales économiques algériennes. Dans une course effrénée, des hommes assumant les plus hautes responsabilités dans le pays se sont lancés dans une folle compétition, pour obtenir la palme de la déclaration la plus farfelue et la plus fantaisiste. Travaux publics, agriculture, finances, commerce extérieur, investissements étrangers, aucun secteur n’a échappé à cette compétition d’un genre nouveau.

Abdelhamid Temmar a ouvert le bal. Le ministre des participations s’est rendu à Paris pour exprimer sa désapprobation envers les choix des deux grands constructeurs automobiles français, Renault et Peugeot. « Nous ne sommes pas contents du tout», a dit le ministre, qui s’est étonné de voir Renault se lancer dans un grand projet au Maroc, qui ne dispose pourtant pas des financements adéquats et offre un marche de moindre envergure que celui de l’Algérie. Quant à Peugeot, non seulement il abandonne toute idée d’investissement en Algérie, mais il demande aux autorités algériennes de prendre en charge l’installation d’ateliers de réparation pour ses véhicules. Quelle outrecuidance ! L’Algérie a, de toute évidence, rejeté avec dédain cette attitude du constructeur français.

Rejetant sur les autres l’échec de sa politique, Abdelhamid Temmar refuse de regarder la réalité de l’économie algérienne. Il ne voit pas que le pays tourne en rond, sans parvenir à régler le moindre problème qui entrave l’investissement, qu’il soit algérien ou étranger. Le foncier industriel ? Cette question est une « affaire définitivement réglée », dit-il, contre toute évidence. Le fonctionnement des banques, l’instabilité de la réglementation, le manque de visibilité dans les choix du pays, la lourdeur de l’administration, tout ceci est invisible pour lui.

Ahmed Ouyahia, patron du RND et ancien chef du gouvernement,  a pris le relais. Il n’a pas hésité à protester contre la remise en cause d’une décision controversée qu’il avait prise dans le sillage de l’affaire Khalifa, celle qui oblige les entreprises publiques à travailler avec les seules banques publiques. Certes, l’ancien chef du gouvernement n’a pas tort quand il affirme que les banques étrangères ne financent pas l’économie du pays, mais qu’elles s’orientent vers les créneaux les plus rentables pour elles. Ces créneaux, ce sont les crédits liés à la consommation ou à l’importation, développés lorsque Ouyahia était ministre des finances ou chef du gouvernement…

En tout état de cause, la circulaire Ouyahia ne pouvait être que temporaire, liée à une conjoncture précise. Elle établissait une séparation illégale entre les banques. La maintenir signifie qu’on veut arrêter le temps. La défendre, au prétexte d’un nationalisme primaire, revient à figer le pays, une œuvre dans laquelle Ouyahia a excellé. Peut-être pense-t-il qu’en évoquant cette mesure, il s’attaque au chef du gouvernement Abdelaziz Belkhadem ou même au président Abdelaziz Bouteflika, dans le cadre d’une obscure lutte au sommet difficile à décoder. Dans ce cas, son argument peut porter. Mais sur le terrain économique, sa position est indéfendable. En tout état de cause, le gouvernement actuel a été composé par Ahmed Ouyahia, dont le parti reste à la fois membre de l’alliance présidentielle et de l’alliance gouvernementale. Il lui est donc difficile d’affirmer son innocence.

Autre parti de l’alliance présidentielle, Hamas, dont un des ministres les plus en vue, Amar Ghoul, a innové cette semaine. Le ministre des Travaux publics s’est retrouvé confronté à des difficultés qui risquent de l’empêcher de mener à bien ses projets, et notamment son rêve de terminer l’autoroute est-ouest avant la fin du mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Sable, bitume, la pénurie est là. Mais le ministre a de l’imagination. Il va tirer le sable des sous-sols marins pour être dans les délais. Selon quelles techniques ? A quels coûts ? On n’en sait rien. Toujours es-t-il que l’Algérie n’a pas su construire ni avec le sable de surface, ni celui des oueds, ni celui du Sahara, ni celui des carrières. Alors, elle va le chercher au fond de l’océan. Tout juste faut-il reconnaître que cette idée n’a pas été avancée par Amar Ghoul en premier. La paternité en revient à l’industriel Issaad Rabrab, qui l’avait lancé il y a deux ans lors d’une émission de la radio. Le plus grave est que l’affaire est prise au sérieux. Un quotidien annonce en effet que des équipes sont déjà en prospection le long de la côté pour détecter les bancs de sable au large. A ce rythme, on n’est pas loin de lancer un appel d’offre pour l’achat de bateaux renifleurs…

Cela rappelle une célèbre déclaration de Abdelhamid Mehri, au milieu des années 1990. Interrogé sur l’achat, par l’Algérie, d’hélicoptères français dotés de système de vision nocturne, en vue de poursuivre les terroristes pendant la nuit, il avait répondu qu’il serait préférable que ces terroristes soient attrapés durant la journée… Ainsi, on n’aurait pas besoin d’acheter des hélicoptères aussi chers. De même, l’Algérie, qui n’a pas trouvé de sable dans le pays où se situe le plus grand désert du monde, va utiliser le sable sous-marin pour le logement…

Un architecte, ancien directeur d’une entreprise publique du bâtiment, avance pourtant des idées simples. Il suffit d’abandonner publiquement l’idée du million de logements, et de la construction de l’autoroute dans un délai impossible, pour faire baisser la pression sur le sable, le bitume et tous les matériaux de construction. Dans le même temps, ajoute-t-il, il suffit d’annoncer que l’Algérie se lance, par ses propres moyens, dans des projets d’irrigation de quelques millions d’hectares consacrés aux céréales, pour faire baisser le prix de la pomme de terre et des céréales sur le marché international. L’Algérie gagnerait alors sur tous les plans. Mais on comprend pourquoi ce directeur d’entreprise a été limogé. Il a prôné des mesures répondant au simple bon sens.

C’est précisément ce bon sens qui semble avoir déserté les couloirs de l’administration, comme en témoigne la dernière déclaration du ministre de l’agriculture Saïd Barkat. Celui-ci a annoncé que l’aide aux fellahs serait désormais accordée après la récolte, et non avant. Prenant prétexte de l’utilisation abusive et du détournement des ces aides, phénomènes biens réels, le ministre donnera ainsi des primes à ceux qui auront réussi à produire sans son aide. Rien n’indique comment il évitera les abus. Par contre, les fellahs qui ont besoin de financement et d’assistance seront obligés de faire leurs preuves avant d’obtenir de l’aide.

Cette réaction est similaire à celle prise envers les banques privées. Après l’affaire Khalifa, tout le monde, Ouyahia en tête, criait sus aux banques privées. Après l’affaire de la Générale des concessions agricoles, dans laquelle a été cité le nom de l’ancien président de l’APN Amara Saïdani, tout fellah devient suspect. L’état algérien prend même des mesures dont la conséquence finale est de subventionner les agriculteurs européens et américains, comme ce fut le cas pour le lait et la pomme de terre.

De là, une conclusion s’impose : l’Algérie compte beaucoup sur l’étranger, dans tous les domaines, y compris pour l’investissement. Malgré les échecs répétés de Temmar, le gouvernement persiste et signe. Abdelaziz Belkhadem lui-même a affirmé que l’Algérie a enregistré vingt milliards de dollars d’investissements directs en 2006. Un chiffre qui fait sourire les spécialistes. Le chiffre le plus plausible, cité par une agence des Nations-Unies, se situe autour de 1,8 milliards de dollars. Dix fois moins que ce qu’affirme Abdelaziz Belkhadem .

Quand le chef du gouvernement avance des chiffres aussi fantaisistes, les autres se croient tout permis. Ainsi, disent des hauts responsables, la firme émiratie « i’amar » serait sur le point d’investir 20 milliards de dollars dans l’immobilier en Algérie. Le géant saoudien Al Qudra va investir de son côté 10 milliards de dollars dans des projets immobiliers et hôteliers de luxe pour la seule région ouest du pays. Cet argent finira par convaincre le puissant groupe Bouygues à daigner investir le marché algérien, car il est l’un des rares groupes à pouvoir réaliser des constructions selon les normes souhaitées. En effet, il n’est pas question de logements bas de gamme ou sociaux. Dans ce monde, on parle luxe et high-tech, un modèle au-dessus de la capacité des entreprises chinoises, qui se trouveraient exclues de la nouvelle manne.

Ceux qui attendent leur logement ADL depuis 2001 peuvent dormir tranquilles. Ils seront dédommagés en recevant des logements de haut standing. Ils peuvent faire confiance aux promesses du gouvernement algérien. A défaut, ils pourront rêver de l’argent saoudien et émirati, de la technologie de Bouygues, du programme du gouvernement algérien, du sable des fonds marins, des financements de la BNP, le tout bercé par le discours nationaliste de Ahmed Ouyahia.

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