Novembre

Par Abed Charef

 Il s’appelait Abdallah. Il était originaire de Annaba, et avait été caporal au sein de l’armée française. Il avait une telle passion pour le football qu’il avait réussi à organiser un match en pleine zone interdite, entre la katiba Zoubiria et le commando de la wilaya IV. Quelque temps auparavant, il avait déserté d’un poste avancé situé à l’est de Djebel Ellouh, dans ce vaste no mans land compris entre Theniet El-Had et Médéa, une succession de montagnes reliant l’Ouarsenis aux monts de Blida. Mais pour ses compagnons, il était Abdallah. Et c’est tout ce qu’ils savaient lui.

En cette belle matinée de printemps 1959, la compagnie de l’ALN au sein de laquelle avait été affecté Abdallah se trouvait à Reguita, un lieu dit au nord de Ksar Boukhari, dans la région de Médéa. Il faisait beau, un splendide soleil illuminait les montagnes, en ce 21 avril 1959. Mais Abdallah n’avait guère le temps d’apprécier la majesté du paysage : sa compagnie était encerclée par l’armée française. Plus grave encore, le chef de wilaya se trouvait sur les lieux. Il fallait coûte que coûte le sauver.

Abdallah n’est cependant qu’un exécutant. C’est au commandant de compagnie de prendre les décisions. Celui-ci a rapidement jugé la situation. Elle était critique. Il y avait une seule manière de s’en sortir : aller au-devant des unités de l’armée française, les accrocher, pour ralentir leur avancée, pendant que le chef de wilaya et son escorte tenteraient de se frayer un chemin pour s’en sortir.

Le chef de compagnie appelle Abdallah. C’est lui qu’il choisit, car Abdallah a une bonne formation militaire, il sait se battre, et c’est un bon chef de groupe. Il lui explique rapidement la situation, et lui donne l’ordre d’aller à la rencontre de la première ligne des unités de l’armée française.

Abdallah le regarde un moment, et demande à poser une condition. Le chef de compagnie est furieux. La situation risque de basculer à tout moment, le chef de wilaya risque d’être pris ou tué, et tout ceci à cause d’un chef de groupe qui veut poser ses conditions.

Finalement, Abdallah déclare qu’il veut choisir les hommes qui doivent l’accompagner dans cette mission. Le chef de compagnie ne décolère pas. « C’et ton groupe, tu les connais, ils te connaissent, c’est la meilleure solution », dit-il, voulant surtout en finir avec ces palabres.

Mais Abdallah insiste. « je sais que nous ne reviendrons pas de cette mission », dit-il. Il veut donc une équipe à lui. Il veut choisir Amar, originaire de Azeffoun, El-Biskri, un moudjahid originaire de Biskra, dont personne ne connaît le nom, Houni, le surnom d’un autre moudjahid originaire de Khenchela, Bouziane, de Mechéria, et Abderezak, d’Arzew, un déserteur qui avait accompagné Abdallah lorsqu’il avait rejoint l’ALN. « nous ne reviendrons pas, et lorsque nous tomberons, vous, qui allez peut-être survivre, dites au monde comment a été dessinée la carte de l’Algérie », dit Abdallah à son commandant de compagnie. Et aussitôt, il rassemble ses compagnons, et s’en va à la rencontre des unités de l’armée coloniale. Abdallah et ses compagnons ne reviendront pas. Ce jour, ils seront vingt et un à ne pas revenir.

Ces hommes avaient fait Novembre, le mois de la grandeur, des défis, des ambitions grandioses. C’est aussi le mois qui a donné naissance à des mythes, créé des symboles, et inventé des valeurs nouvelles.

En novembre, on ne parle pas de partage de pouvoir, d’accès au parlement ou de conquête d’assemblée populaire. En novembre, on met de côté les ambitions personnelles et les prétentions de groupes et de clans. On ne parle même pas de taux de croissance, de succès économique ou de réalisations. Novembre est au-dessus de tout ça. Et face au poids écrasant de Novembre, tout paraît secondaire, dérisoire, futile.

Que reste-t-il à faire pour rester pleinement dans l’esprit de Novembre ? La déclaration du 1er novembre fixait trois grands objectifs. Le premier objectif a été atteint : restaurer de l’état algérien souverain. Deux autres objectifs restent à atteindre : établir un système démocratique et aller à l’unité maghébine.

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