Quand les forces occultes deviennent un refuge

Y a-t-il un axe du mal en Algérie ? S’il n’existe pas, il faut le créer.

Par Abed Charef

A peine la campagne visant à amender la constitution est-elle lancée, qu’un attentat détruit le siège du conseil constitutionnel. Pour beaucoup, le lien est évident. L’attentat est signé. Il a une signification et des objectifs clairs. Toutes les chaînes de télévision, arabes et occidentales, ont donc naturellement envisagé cette hypothèse, selon laquelle les attentats seraient des messages envoyés par des groupes au sein du pouvoir à d’autres groupes du même pouvoir, avec lesquels ils seraient en conflit.

Mais si les analystes peuvent, naturellement, évoquer de telles hypothèses, et les défendre, notamment quand elles cadrent avec leurs choix politiques et les intérêts qu’ils défendent, il en est différemment pour l’homme de la rue, cet Algérien moyen supposé traiter les évènements au premier degré. Et pourtant, l’homme de la rue est, lui aussi, en train de basculer à son tour vers d’autres pistes que celle de l’attentat terroriste traditionnel, sans être gêné par les fameuses critiques relatives au « qui tue qui ? ».

Ce glissement au sein de l’opinion a mis des années à s’opérer. Mais il est là. Il faut faire avec, et l’admettre comme une nouvelle donnée au sein de l’opinion. Cette thèse de l’attentat commandité par des cercles occultes est-elle pour autant si dangereuse? Est-elle plus dangereuse que les autres hypothèses longuement disséquées par une foule d’analystes sur toutes les chaînes de télévision durant la journée et la soirée de mardi?

Prenons les trois principales hypothèses avancées à la suite des attentats de mardi et voyons leur signification, ainsi que leurs implications pour le pays. La première thèse voudrait que les attentats qui visaient le conseil constitutionnel et des organisations internationales, constituaient de simples opérations terroristes classiques, menées par le GSPC. Ce serait la sixième opération d’envergure en une année. On serait donc face à une organisation terroriste qui a mis en échec les services de sécurités et toutes les institutions du pays, qui frappe à peu près quand elle veut, où elle veut, selon des méthodes imparables. Elle s’est attaquée au palais du gouvernement, au chef de l’état lui-même, et s’en prend cette fois-ci à un symbole institutionnel et à une organisation internationale.

Cela signifie que les services de sécurité ont échoué dans leur mission. Une des premières missions de l’état, faut-il le rappeler, est de protéger la sécurité des personnes. Il en est incapable. D’autant plus que la société algérienne, avec ses déchirements, ses misères, ses déstructurations et ses frustrations, offre un terreau de recrutement infini.

A e rythme, et à moins d’un changement radical dans les méthodes, aucune victoire définitive contre ce type de terrorisme n’est en vue. Il ne s’agit pas uniquement d’évoquer l’échec des hommes et de leurs méthodes, mais de noter que les mêmes causes produisant les mêmes effets, rien ne permet de dire que le phénomène terroriste sera éliminé dans un horizon raisonnable.

La seconde hypothèse voudrait que les attentats de mardi soient menés par des parties externes, qu’il s’agisse d’Al-Qaïda ou de puissances hostiles, qui manipuleraient les groupes armés. Ce n’est pas de la langue de bois, mais une hypothèse sérieuse, qui mérite d’être regardée de près. Mais c’est aussi un point de vue encore plus dangereux, car il suppose que Al-Qaïda, ou d’autres forces, sont capables de gérer, avec une facilité déroutante, des opérations aussi destructrices pour influer sur les choix politiques du pays, et imposer leurs intérêts. Il faudrait alors admettre que le pays se trouve sans protection envers l’extérieur, et qu’après s’être dépouillé de son immunité politique et économique, il a perdu son immunité sécuritaire. Autrement dit, il serait livré à des puissances qui imposeraient au pays leurs points de vue à coups de bombes dans les rues d’Alger et d’attentats contre les institutions.

Il reste la troisième hypothèse, celle de conflits internes qui auraient débouché sur les attentats de mardi. Cette thèse signifie, elle aussi, un échec grave, car le pays aurait adopté des mœurs d’un autre âge pour régler les questions d’accès et d’exercice du pouvoir, que le pays a été incapable de bâtir des institutions viables pour régler les conflits politiques, et que l’Algérie serait livrée à une poignée de dirigeants sans foi ni loi, capables de tout pour défendre leurs intérêts.

Paradoxalement, cette hypothèse est, d’une certaine manière, rassurante. Elle suppose en effet que la situation serait sous contrôle. Elle implique que, quelque part, il y aurait une intelligence en mesure de gérer cette situation complexe, et d’en orienter le cours, même si cela se fait avec des méthodes violentes.

C’est peut-être la raison qui pousse les Algériens à croire, inconsciemment, à cette hypothèse. N’est-il pas préférable, en effet, de croire qu’il y aune force occulte, une sorte de génie du mal, qui serait derrière tout ce qui se passe, plutôt d’admettre que le pays est parti à la dérive, qu’il vit dans le chaos et l’impuissance ? N’est-il pas préférable d’imputer tous les malheurs de l’Algérie à une sorte de « force du mal », une entité indéfinie mais très puissante, plutôt que d’admettre que le pays est incapable de s’organiser, d’éliminer un groupe de terroristes et de se protéger contre des forces externes qui voudraient le mettre à genoux ? Qu’on l’appelle « mafia politico-financière », « hizb frança », « clan des généraux » ou « valets de l’impérialisme », peu importe. Il suffit de pouvoir désigner un ennemi pour se convaincre qu’on n’est pas fautif, qu’on momentanément en situation de faiblesse, et que la situation finira forcément pas se retourner.

En attendant, on a bonne conscience en rejetant tout sur l’axe du mal. Quitte à le créer. Ce qui n’est pas suffisant pour construire un pays.

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