L’histoire, à contresens

Comme si elle voulait remonter le temps, l’Algérie a fait le choix de démanteler méthodiquement ses propres institutions.

Par Abed Charef

Les uns ont consacré la séparation des pouvoirs, un concept qui a donné naissance aux institutions modernes dans les pays démocratiques. Les autres sont en train d’abolir ce qui reste de ce concept « impie » et « étranger à nos valeurs ». Les premiers ont estimé que tout pouvoir mène à l’abus, et qu’il est donc nécessaire d’établir un contre-pouvoir en mesure de le contrer. Les seconds ont décidé qu’ils sont infaillibles, justes, éclairés, qu’ils ne se trompent jamais, et que leur volonté ne doit pas connaître de limites, pour leur permettre de semer les bienfaits de leur action infinie partout et jusqu’à leur mort.

La séparation des pouvoirs, progressivement mise en place dans les pays occidentaux à partir de la fin du 18ème siècle, leur a permis d’accéder à une formidable puissance économique, technologique et militaire, et de dominer le monde. Ils ont peu à peu imposé leur forme d’organisation comme un modèle universel vers lequel tendent la plupart des pays du monde, y compris ceux qui appartiennent à des sphères culturelles différentes. Ceux-ci sont trouvés contraints d’admettre que ce schéma, aussi imparfait soit-il, était le moins mauvais pour assurer le développement économique et garantir les libertés.

Les 19èmes et vingtième siècles ont, à leur tour, inventé et imposé le quatrième pouvoir, celui de la presse, devenu un élément clé de la vie politique. Avec leur impact sur l’opinion, leur poids dans la vie culturelle, leur rôle dans la propagation des idées et des techniques, les médias ont acquis un rôle majeur dans les  sociétés modernes. Un rôle qui a son revers, car les médias sont devenus un enjeu central dans les luttes de pouvoir, créant des relations parfois ambigües entre eux et les différents centres de pouvoir et sphères d’influence.

Ce mouvement s’est accéléré avec la formidable explosion de la parabole et de l’internet. Une nouvelle configuration s’est peu à peu imposée, sans que personne n’ait réussi à en maîtriser tous les ressorts. Mais d’ores et déjà, le monde occidental s’interroge sur ces nouvelles techniques, leurs effets sur la société et les institutions. Les pays développés veulent anticiper, continuer d’avancer, et maîtriser cette évolution qui porte autant de nouveautés.

L’Algérie, quant à elle, semble avoir choisi un chemin diamétralement opposé. Comme si elle voulait remonter l’histoire. Elle montre, en tous les cas, une étonnante résolution à faire le parcours dans le sens inverse, allant d’une situation très évoluée vers une situation primaire. Alors que la société algérienne a connu une expansion prodigieuse de l’utilisation du téléphone portable, un développement remarquable de l’internet, et une explosion de la presse -même si ce point est discutable-, le pouvoir, lui, évolue du sommet vers le bas.

Au tout début des années 1990, l’Algérie était un pays pluraliste, avec un multipartisme couvrant tous les spectres de l’opinion, s’exprimant dans tous les médias, avec un regard résolument tourné vers l’avenir. Elle avait de l’ambition, des idées, et cherchait à innover dans l’organisation de la société et de l’économie. Elle s’est transformée en un pays fermé, bloqué, donnant la nette impression d’être sans projet, sans initiative, à part l’impératif de survie du pouvoir en place.

Cette appréciation peut apparaître subjective ou excessive. Mais elle apparaît parfaitement à travers le contenu des constitutions qui ont régi le pays. En 1963, au lendemain de l’indépendance, le système du parti unique était consacré comme une évidence. Comme sil s’imposait de lui-même. C’était le point de départ.

Une décennie plus tard, la constitution de 1976 tentait de trouver un peu de légitimité, en cherchant à habiller de légalité à un régime qui s’estimait encore légitime. Mais le pays changeait à un rythme très rapide. Une autre société émergeait, favorisée, dans les années 1980, par une décrispation du pouvoir. L’aspiration au mieux être, le contact avec le monde moderne, et la découverte de nouvelles valeurs, comme les libertés et les Droits de l’Homme, ont changé le rapport des Algériens à leurs institutions. De nouvelles idées étaient en gestation. Elles vont s’affirmer, pour être consacrées après les évènements d’Octobre 1988. En ce sens, la constitution de février 1989 a constitué le point culminant de cette évolution vers le haut, consacrant la séparation des pouvoirs, ainsi que le respect des libertés et des Droits de l’Homme.

Depuis, l’Algérie s’est engagée dans un processus de démantèlement continu, comme pour revenir au pont zéro. Après avoir appris à fonctionner dans le cadre de la loi, elle s’en est peu à peu éloignée, pour considérer finalement le légalisme comme une faiblesse, voire une grave erreur. Un ministre de l’intérieur n’a pas hésité à appeler à violer les « lois scélérates » qui limitaient son pouvoir.

Quelques années de pratique plus tard, le pouvoir décidait de mieux s’adapter. Il mettait en place une constitution qui lui permettait de garder la main, quelle que soit l’issue des élections législatives. Il suffisait d’installer une minorité de blocage dans un sénat soigneusement composé. En parallèle, la limitation du nombre de mandats présidentiels à deux mandats pouvait faire illusion, en permettant d’envisager des alternances de personnes, à défaut d’alternance de programmes politiques.

Le coup de grâce est venu avec les récents amendements de la constitution. Le parlement, qui n’avait plus de pouvoirs, a totalement abdiqué, en acceptant d’être complètement désarmé face à l’exécutif. Désormais, il approuve un plan d’action, au lieu de voter pour ou contre un programme de gouvernement. Il perd la capacité d’avoir un point de vue différent de celui de l’exécutif, même si cette prérogative était, jusque là, restée très théorique. Le premier ministre, quant à lui, ne dirige plus l’exécutif, mais se trouve plutôt à la tête d’une sorte de secrétariat qui coordonne les volontés du chef de l’état.

La régression dans les textes a été précédée par une régression, beaucoup plus grave, dans la pratique. En fait, le parlement avait disparu lorsque le chef du gouvernement n’avait pas jugé nécessaire de lui présenter son programme. Le gouvernement lui-même avait cessé d’exister lorsqu’il avait décidé d’appliquer le programme du président de la république, abandonnant les programmes –théoriques- des partis qui composaient l’alliance présidentielle. Et c’est ainsi que, par glissements successifs, le pays a abandonné le fameux « esprit des lois » et oublié la séparation du pouvoir, qui fondent les démocraties modernes.

 

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