Dahmane, un ami s’en va

Abderrahmane Aïssat, un ami

 Abderrahmane Aïssat, un des dirigeants les plus influents du FFS, est décédé hier (samedi 27 décembre 2007) matin à son domicile de Tazmalt, dans la wilaya de Bejaïa.

Après des débuts politiques dans la mouvance d’extrême gauche, notamment à Consta,ti,e où il avait fait ses études universitaires, Abderrahmane Aïssat avait rejoint le FFS pour devenir un proche de Hocine Aït-Ahmed, le président du parti, qu’il a accompagné pendant près de deux décennies. Discret, doté d’une solide formation politique et d’une grande culture, Aïssat avait aussi un sens de l’humour peu commun, qui lui permettait parfois de se sortir de situations délicates.

Il était devenu, depuis quelques années, un dirigeant clé du FFS, tout en maintenant une grande discrétion autour de sa place dans le parti. Participant à toutes les conférences et manifestations, il apparaissait comme la cheville ouvrière du parti dans le domaine des idées et de la réflexion.

Abderrahmane Aïssat avait choisi d’exercer à Tazmalt, près de Boudjellil, où il sera enterré aujourd’hui. Ce choix l’avait maintenu dans une posture d’intellectuel provincial, qu’il affectionnait. Vivant modestement, jusqu’à la caricature, il préférait souvent se rendre à Alger, pour des ré »unions, par autobus. Cela donne le temps de lire, disait-il.

Rattrapé par la maladie depuis un an, Abderrahmane Aïssat s’était peu à peu éclipsé des activités publiques, pour s’éteindre chez lui. Il était âgé de 53 ans. Il laisse une femme et trois enfants.

Texte écrit pour le Quotidien d’Oran

Le monde arabe face à à Ghaza: Silence et impuissance

Le monde arabe face à la situation à Ghaza

Silence et impuissance

 

Par Abed Charef

Impuissance pour les uns, indifférence pour les autres : le silence des pays arabes face à ce qui se préparait à Ghaza est aussi douloureux que le crime israélien lui-même. Ce silence est également révélateur d’un monde qui se montre, non seulement incapable d’influer sur le cours de sa propre histoire, mais se retrouve désormais dans l’incapacité de freiner sa propre dérive.

A Ghaza, le crime se préparait publiquement. Les Israéliens n’ont strictement rien caché. Il faut reconnaître qu’ils avaient bien préparé le terrain. L’embargo contre Ghaza avait fini par lasser les militants les plus opiniâtres, et le monde s’était détourné des malheurs des habitants de cette région du monde. Israël avait imposé cette image du palestinien assiégé, isolé, mis sous embargo, soumis à de multiples pressions et aux pires marchandages ; une image qui ne choquait plus personne, en fin de compte.

Cette victoire psychologique ouvrait aux Israéliens la possibilité de passer à une étape supérieure. Ils l’ont préparée de manière ouverte, ne maintenant le  suspens que sur l’heure du crime. Ont-ils informé l’Egypte, comme le rapporte la presse israélienne, ou bien ont-ils gardé le secret, comme l’affirment les officiels égyptiens ? Toujours est-il que le doute ne sera jamais levé. D’une manière ou d’une autre, les Israéliens ont joué un sale tour à l’Egypte, qui n’arrivera jamais à convaincre de sa bonne foi.

Mais est-important aujourd’hui ? Que ferait autrement cette Egypte ? Dénoncer peut-être. Menacer. Mais sa réaction n’irait guère plus loin, car c’est un pays qui a été non seulement défait, mais qui a acceptés a défaite. C’est le plus dur. Car une défaite peut être surmontée. Mais admettre la défaite pousse à la résignation, puis à une volonté d’accepter l’inacceptable. Parce que se rebeller constituerait une « aventure » incertaine.

Ceci ne concerne pas uniquement l’Egypte, mais c’est valable pour l’ensemble des pays arabes. Ceux-ci ont perdu toute capacité d’agir, de prendre l’initiative ou d’anticiper. Plus que leur silence, c’est donc leur impuissance, individuelle et collective, qui devient un handicap majeur.

Dans une telle situation, il ne sert plus à rien de faire la différence entre des peuples arabes, supposés solidaires et engagés, et des pouvoirs défaits, défaitistes, se résignant à accepter ce que leur imposent les autres. Cette ligne de démarcation ne tient plus. Les peuples eux-mêmes sont aujourd’hui défaits, et la résignation commence à les gagner. D’autant plus que des forces autrement plus puissantes et mieux organisées agissent pour les maintenir en l’état, alors qu’eux-mêmes gardent, dans le meilleur des cas, des schémas de mobilisation et d’organisation d’un autre temps.

Les Palestiniens eux-mêmes n’ont pas échappé à cette descente aux enfers. Pris dans une spirale destructrice, ils se sont engagés dans une lutte absurde, qui les a largement détournés du front principal, en fait, le seul. La veille du crime israélien, un dirigeant du Hamas se baladait à travers les chaînes de télévision du monde entier pour dénoncer les agissements des services spéciaux palestiniens ! Pendant que les vrais services de renseignements, ceux d’Israël, se frottaient les mains, en préparant leur agression, les dirigeants du Hamas et ceux du Fatah étaient pris dans une polémique dévastatrice.

Est-il opportun de remuer le couteau dans la plaie, en rappelant ces dérives dans des moments aussi dramatiques, alors que les palestiniens ont d’abord besoin d’aide et de solidarité? Peut-être pas. Personne ne met en cause la combativité des Palestiniens, la vitalité de leur jeunesse, la volonté de combattre qui anime ce peuple, encore moins l’esprit de sacrifice qui l’anime.

Mais en réalité, les palestiniens se trouvent exactement dans la même situation que les pays arabes. Alors qu’ils présentent un capital de mobilisation exceptionnel, ils sont eux aussi réduits à l’impuissance, en raison des déficits politiques et d’organisation. Leurs dirigeants ne semblent plus en mesure de prendre la distance nécessaire pour discerner l’ennemi de l’allié, et de fixer des priorités. Le résultat obtenu est, en fin de compte, dérisoire face aux sacrifices consentis.

Silence arabe ? Complicité ? Indifférence ? Peut-être y a-t-il un mélange de tout cela, ce qui a facilité le crime israélien. Les Palestiniens doivent désormais en tenir compte. C’est un élément de la lutte. Personne ne les appuiera. Ils doivent l’admettre, une fois pour toutes. Comme ils doivent admettre que l’unité nationale est une arme décisive de leur lutte, et non un slogan de propagande.

Chadli, cet inconnu

Histoire et politique sont liées. En Algérie, la première sert la seconde. Chadli serait-il l’exception qui confirme la règle ?

Par Abed Charef

Chadli Bendjedid est un homme désarmant de simplicité. Face à ses adversaires, il ne fait guère d’efforts pour présenter des arguments savants, ni des lectures compliquées de l’histoire. Bien au contraire, il s’accroche à un argumentaire simple, parfois rudimentaire, qui donne une force incroyable à sa version des faits. Il ne cherche guère à réécrire l’histoire à sa manière, ni à en assumer le plus beau rôle. Cet accent de sincérité donne à ses témoignages une force incroyable, sans rapport avec les écrits très élaborés de Khaled Nezzar, lesquels sont visiblement le produit de conseillers ou d’amis et, à ce titre, relèvent plus de la « com » que du témoignage.

La dernière affaire Chadli-Nezzar a confirmé ce rapport ambigu entre les deux hommes, qui se sont pourtant côtoyés pendant quatre décennies. Chadli a rappelé un pan de cette histoire, dont il a été l’un des acteurs et témoins. Parlant de la base de l’est, il a défendu l’indéfendable : la création d’une nouvelle wilaya, autour de cette base, dont il était l’un des officiers. Fidèle à ses anciens compagnons, Amara Bouglèz et Lamouri, il présente encore, en 2008, leurs arguments, et montre une réelle douleur en évoquant le sort tragique des deux hommes.

L’organisation des wilayas, leurs compétences, leur fonctionnement et leurs rapports avec la direction du FLN-ALN avait été ébauchée en novembre 1954, et affinée par le congrès de la Soummam. Il s’agit de décisions prises à un niveau central, et donc difficiles à contester par des officiers de son rang. Le fait de ne pas avoir participé au congrès de la Soummam ne peut servir d’argument pour se soustraire aux règles édictées par le congrès de la Soummam, ni pour refuser les dirigeants qui en sont issus. Mais Chadli s’accroche à la mémoire de ses compagnons, y compris quand ils commettent des erreurs politiques. Car entre erreur politique et trahison, il y a un pas que Chadli se refuse à franchir.

Dans l’affaire Chaabani, Chadli fait preuve de la même logique. Il va même plus loin, en mettant fin aux rumeurs selon lesquels tel haut responsable ou tel autre aurait participé à l’exécution l’ancien chef de la wilaya VI. En tant que chef de région militaire, Chadli assume la responsabilité de la capture de Chaabani, et reconnaît avoir reçu l’ordre de le faire condamner à mort. Il s’est plié aux ordres, même s’il a espéré que la condamnation à mort ne serait pas exécutée. En tout état de cause, il ne s’y est pas opposé par les armes, même s’il était convaincu que la décision était injuste. Est-ce cette ambiguïté qui avait poussé Chadli Bendjedid, au milieu des années 1980, à réhabiliter tous les bannis de l’ère Boumediène, de Ferhat Abbas à Krim Belkacem, en passant par Mohamed Khider et les autres ?

Pourquoi Chadli a-t-il décidé de se livrer ainsi ? S’agit-il d’un règlement de comptes ? Ou d’une tentative, de sa part, d’influer sur le cours des évènements, dans la perspective des prochaines élections présidentielles ? Beaucoup d’explications ont été avancées pour interpréter cette intrusion brutale d’un homme plutôt discret. Beaucoup d’explications, sauf peut-être la plus simple, la plus évidente : Chadli Bendjedid veut simplement dire des choses pour l’histoire, pour la postérité. Il approche des quatre vingt ans, et a déjà engagé l’écriture de ses mémoires, annoncées pour bientôt. En ce sens, son intervention à l’université de Tarf aurait pu constituer une excellente promotion de ses mémoires. Mais visiblement, l’homme ne fait preuve du même professionnalisme que Khaled Nezzar…

Il sera évidemment difficile de dépouiller les déclarations de Chadli Bendjedid de tout lien avec l’actualité politique. D’autant plus que lui-même a parlé de la constitution qu’il voulait pour l’Algérie, et a implicitement critiqué le président Abdelaziz Bouteflika pour le peu de cas qu’il fait de la loi fondamentale du pays.

Mais comme le relève Addi Lahouari, Chadli rend compte lui-même comment il a fonctionné dans ce système politique dans lequel la constitution n’est le plus souvent qu’un élément du décor. En racontant son accession au pouvoir, Chadli a rappelé une évidence, en affirmant que la décision n’est pas sortie des urnes, mais de la direction de l’armée. De même, en évoquant le fonctionnement du pouvoir, il montre que le rapport de forces au sein des appareils militaire et sécuritaire est plus déterminant que tout le reste.

Sur un autre registre, l’avocat Khaled Bourayou note que la condamnation et l’exécution de Chaabani ne relèvent pas de la justice, mais de la décision politique. C’est tout le fonctionnement institutionnel de l’époque et la responsabilité des hommes qui doivent, dès lors, être vues autrement.

Mais Chadli Bendjedid est visiblement un homme qu’il faut redécouvrir. Ancien chef de région militaire, ancien chef de l’état, il reste peu connu des Algériens. L’image qui en a été longtemps véhiculée est visiblement fausse. Il suffit de rappeler que, pendant un quart de siècle, il a été présenté comme un ancien officier de l’armée française, avec tout ce que cela comporte comme sous-entendus politiques. Ce qui s’est avéré faux. Etait-ce délibéré ? Qui, quelle force est capable de façonner ainsi l’image d’un chef de l’état, et de l’imposer, pendant aussi longtemps ?

Le nouveau choc des civilisations

 

Les attentats de Bombay devaient conforter la thèse du « choc des civilisations ». Elles ont révélé l’existence d’un nouveau champ de confrontation.

Par Abed Charef

Samuel Huntington est un personnage plutôt encombrant. Dès que l’actualité internationale s’embrase, on retrouve, au milieu des bombes et des cadavres, quelques éléments de ses funestes prédictions. Dans les conflits de basse intensité, dans les guerres déclarées, dans les crises larvées comme dans les attentats terroristes, son « choc des civilisations » s’invite inévitablement, même sil reste plutôt à l’arrière plan. Quand surviennent des évènements graves, dans des zones troubles, qu’il s’agisse de l’Irak, de l’Ukraine ou des derniers attentats de Bombay, analystes et hommes politiques ont, en effet, tous en tête cette théorise supposée dominer les conflits du nouveau siècle, mais personne n’ose ouvertement s’y référer, car elle est considérée comme trop dangereuse, aussi bien par les anciens amis néoconservateurs de Huntington que par ses adversaires les plus irréductibles.

L’attentat de Bombay n’a pas échappé à cette règle. Certes, aucun officiel n’a mis en avant une quelconque guerre de civilisations, ni une guerre de religions. Les réactions les plus dures provenant d’officiels indiens ont mis en cause le Pakistan, et son incapacité à contrôler ses groupes terroristes. Même s’ils ont des soupçons évidents contre les services spéciaux pakistanais, qui auraient armé ou, au moins, manipulé les terroristes qui s’attaquent à l’Inde, les dirigeants de New Delhi ont gardé la tête froide, en plaçant l’évènement sur le terrain politique et non culturel ou religieux.

Mais ce discours très officiel ne fait guère illusion. D’autant plus que les faits se sont déroulés dans une zone à laquelle Samuel Huntington accorde une importance particulière dans sa théorie du « choc des civilisations ». Il s’agit en effet d’une zone frontalière entre deux mondes, musulman et hindou, marquée par une guerre de séparation particulièrement horrible, avec des centaines de milliers de victimes et l’un des plus grands déplacements de population de l’histoire. C’est donc une zone favorable aux conflits, avec une rivalité historique, un terrorisme aussi pesant que présent, des services spéciaux omniprésents, un terreau social particulièrement favorable à la violence, et la proximité de l’Afghanistan, pays des talibans et terre d’accueil de Ben Laden. Raison supplémentaire pour les islamistes de s’en prendre à Bombay : c’est une ville de l’argent, des contrastes, du cinéma, et donc, aux yeux des courants islamistes radicaux, une ville du vice et de la dépravation.

Tous les ingrédients étaient donc réunis pour installer résolument les attentats de Bombay dans le contexte de la guerre des civilisations. Ce ne fut pas le cas. Peut-être parce que différents protagonistes voulaient à tout prix éviter de jeter de l’huile sur le feu. Peut-être aussi parce que la partie indienne s’est rendue compte que  les Pakistanais avaient de réelles difficultés à contrôler le monstre qui leur échappait, même s’ils sont soupçonnés de l’avoir créé. Peut-être aussi parce que les Etats-Unis ont mis tout leur poids pour apaiser les esprits, mettant hors de cause le Pakistan et envoyant sur place la secrétaire d’état Condoleeza Rice pour apporter leur caution.

Mais il ne s’agit pas seulement d’un front contre la théorie du « choc des civilisations ».  Les attentats de Bombay relèvent d’autre chose. Car même si l’Inde est la terre de Ghandi, c’est aussi un pays d’une grande violence, avec une société extrêmement vulnérable. Il suffit d’ailleurs de rappeler que le Mahatma Ghandi lui-même a été assassiné, ainsi que Indira Ghandi et l’un de ses fils, Rajiv , tués alors qu’ils occupaient le poste de premier ministre.

La théorie de Samuel Huntington a largement servi à occulter les grands facteurs qui déstabilisent cette région et d’autres régions du monde, comme la pauvreté, les inégalités, les injustices. Après avoir adopté cette thèse, qui avait l’avantage de simplifier les choses à l’extrême et de proposer des solutions primaires, basées essentiellement sur la force, les dirigeants occidentaux les plus sérieux ont pris leurs distances. Ils ont eu le temps de se rendre compte que la violence est un phénomène bien plus complexe que la caricature qui en est offerte.

Mais chacun retiendra des attentats de Bombay les conclusions qui lui conviennent. Les Américains se rendent compte qu’il ne suffit pas d’envoyer des chars, des bombardiers ou des drones pour mettre fin au terrorisme. Et c’est tant mieux qu’ils changent d’opinion. Les Pakistanais, qui ont peut-être créé, utilisé ou manipulé ces groupes, se rendent compte aujourd’hui que leur action a produit un effet boomerang, leur propre pays étant devenu la première victime d’une déstabilisation très dangereuse. Le monde entier a noté qu’un seul attentat a suffi pour ébranler un pays continent, mais que l’Inde n’a pas cédé à l’hystérie sécuritaire.

Vu d’Alger, on se contentera d’une autre leçon. On notera que le ministre indien de l’intérieur, Shivraj Patil, a démissionné au lendemain des attentats de Bombay, affirmant qu’il assumait la «responsabilité morale » de ces attaques. Il a été suivi du conseiller à la Sécurité Nationale, MK Narayanan. Le premier ministre de l’état de Maharasthra, Vilasrao Deshmukh, dont Bombay est la capitale, a lui aussi décidé de démissionner, tout comme son adjoint, R. R. Patil.

En Algérie, on n’a même pas enregistré la démission d’un officier de police dans des conditions analogues. C’est là le véritable choc des civilisations : il y a celles où les hommes assument leurs responsabilités, et tirent les conséquences de leurs échecs, et celles où les responsables se considèrent infaillibles, se maintenant à leurs postes quel que soit leur bilan.