Le nouveau choc des civilisations

 

Les attentats de Bombay devaient conforter la thèse du « choc des civilisations ». Elles ont révélé l’existence d’un nouveau champ de confrontation.

Par Abed Charef

Samuel Huntington est un personnage plutôt encombrant. Dès que l’actualité internationale s’embrase, on retrouve, au milieu des bombes et des cadavres, quelques éléments de ses funestes prédictions. Dans les conflits de basse intensité, dans les guerres déclarées, dans les crises larvées comme dans les attentats terroristes, son « choc des civilisations » s’invite inévitablement, même sil reste plutôt à l’arrière plan. Quand surviennent des évènements graves, dans des zones troubles, qu’il s’agisse de l’Irak, de l’Ukraine ou des derniers attentats de Bombay, analystes et hommes politiques ont, en effet, tous en tête cette théorise supposée dominer les conflits du nouveau siècle, mais personne n’ose ouvertement s’y référer, car elle est considérée comme trop dangereuse, aussi bien par les anciens amis néoconservateurs de Huntington que par ses adversaires les plus irréductibles.

L’attentat de Bombay n’a pas échappé à cette règle. Certes, aucun officiel n’a mis en avant une quelconque guerre de civilisations, ni une guerre de religions. Les réactions les plus dures provenant d’officiels indiens ont mis en cause le Pakistan, et son incapacité à contrôler ses groupes terroristes. Même s’ils ont des soupçons évidents contre les services spéciaux pakistanais, qui auraient armé ou, au moins, manipulé les terroristes qui s’attaquent à l’Inde, les dirigeants de New Delhi ont gardé la tête froide, en plaçant l’évènement sur le terrain politique et non culturel ou religieux.

Mais ce discours très officiel ne fait guère illusion. D’autant plus que les faits se sont déroulés dans une zone à laquelle Samuel Huntington accorde une importance particulière dans sa théorie du « choc des civilisations ». Il s’agit en effet d’une zone frontalière entre deux mondes, musulman et hindou, marquée par une guerre de séparation particulièrement horrible, avec des centaines de milliers de victimes et l’un des plus grands déplacements de population de l’histoire. C’est donc une zone favorable aux conflits, avec une rivalité historique, un terrorisme aussi pesant que présent, des services spéciaux omniprésents, un terreau social particulièrement favorable à la violence, et la proximité de l’Afghanistan, pays des talibans et terre d’accueil de Ben Laden. Raison supplémentaire pour les islamistes de s’en prendre à Bombay : c’est une ville de l’argent, des contrastes, du cinéma, et donc, aux yeux des courants islamistes radicaux, une ville du vice et de la dépravation.

Tous les ingrédients étaient donc réunis pour installer résolument les attentats de Bombay dans le contexte de la guerre des civilisations. Ce ne fut pas le cas. Peut-être parce que différents protagonistes voulaient à tout prix éviter de jeter de l’huile sur le feu. Peut-être aussi parce que la partie indienne s’est rendue compte que  les Pakistanais avaient de réelles difficultés à contrôler le monstre qui leur échappait, même s’ils sont soupçonnés de l’avoir créé. Peut-être aussi parce que les Etats-Unis ont mis tout leur poids pour apaiser les esprits, mettant hors de cause le Pakistan et envoyant sur place la secrétaire d’état Condoleeza Rice pour apporter leur caution.

Mais il ne s’agit pas seulement d’un front contre la théorie du « choc des civilisations ».  Les attentats de Bombay relèvent d’autre chose. Car même si l’Inde est la terre de Ghandi, c’est aussi un pays d’une grande violence, avec une société extrêmement vulnérable. Il suffit d’ailleurs de rappeler que le Mahatma Ghandi lui-même a été assassiné, ainsi que Indira Ghandi et l’un de ses fils, Rajiv , tués alors qu’ils occupaient le poste de premier ministre.

La théorie de Samuel Huntington a largement servi à occulter les grands facteurs qui déstabilisent cette région et d’autres régions du monde, comme la pauvreté, les inégalités, les injustices. Après avoir adopté cette thèse, qui avait l’avantage de simplifier les choses à l’extrême et de proposer des solutions primaires, basées essentiellement sur la force, les dirigeants occidentaux les plus sérieux ont pris leurs distances. Ils ont eu le temps de se rendre compte que la violence est un phénomène bien plus complexe que la caricature qui en est offerte.

Mais chacun retiendra des attentats de Bombay les conclusions qui lui conviennent. Les Américains se rendent compte qu’il ne suffit pas d’envoyer des chars, des bombardiers ou des drones pour mettre fin au terrorisme. Et c’est tant mieux qu’ils changent d’opinion. Les Pakistanais, qui ont peut-être créé, utilisé ou manipulé ces groupes, se rendent compte aujourd’hui que leur action a produit un effet boomerang, leur propre pays étant devenu la première victime d’une déstabilisation très dangereuse. Le monde entier a noté qu’un seul attentat a suffi pour ébranler un pays continent, mais que l’Inde n’a pas cédé à l’hystérie sécuritaire.

Vu d’Alger, on se contentera d’une autre leçon. On notera que le ministre indien de l’intérieur, Shivraj Patil, a démissionné au lendemain des attentats de Bombay, affirmant qu’il assumait la «responsabilité morale » de ces attaques. Il a été suivi du conseiller à la Sécurité Nationale, MK Narayanan. Le premier ministre de l’état de Maharasthra, Vilasrao Deshmukh, dont Bombay est la capitale, a lui aussi décidé de démissionner, tout comme son adjoint, R. R. Patil.

En Algérie, on n’a même pas enregistré la démission d’un officier de police dans des conditions analogues. C’est là le véritable choc des civilisations : il y a celles où les hommes assument leurs responsabilités, et tirent les conséquences de leurs échecs, et celles où les responsables se considèrent infaillibles, se maintenant à leurs postes quel que soit leur bilan.

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