Chadli, cet inconnu

Histoire et politique sont liées. En Algérie, la première sert la seconde. Chadli serait-il l’exception qui confirme la règle ?

Par Abed Charef

Chadli Bendjedid est un homme désarmant de simplicité. Face à ses adversaires, il ne fait guère d’efforts pour présenter des arguments savants, ni des lectures compliquées de l’histoire. Bien au contraire, il s’accroche à un argumentaire simple, parfois rudimentaire, qui donne une force incroyable à sa version des faits. Il ne cherche guère à réécrire l’histoire à sa manière, ni à en assumer le plus beau rôle. Cet accent de sincérité donne à ses témoignages une force incroyable, sans rapport avec les écrits très élaborés de Khaled Nezzar, lesquels sont visiblement le produit de conseillers ou d’amis et, à ce titre, relèvent plus de la « com » que du témoignage.

La dernière affaire Chadli-Nezzar a confirmé ce rapport ambigu entre les deux hommes, qui se sont pourtant côtoyés pendant quatre décennies. Chadli a rappelé un pan de cette histoire, dont il a été l’un des acteurs et témoins. Parlant de la base de l’est, il a défendu l’indéfendable : la création d’une nouvelle wilaya, autour de cette base, dont il était l’un des officiers. Fidèle à ses anciens compagnons, Amara Bouglèz et Lamouri, il présente encore, en 2008, leurs arguments, et montre une réelle douleur en évoquant le sort tragique des deux hommes.

L’organisation des wilayas, leurs compétences, leur fonctionnement et leurs rapports avec la direction du FLN-ALN avait été ébauchée en novembre 1954, et affinée par le congrès de la Soummam. Il s’agit de décisions prises à un niveau central, et donc difficiles à contester par des officiers de son rang. Le fait de ne pas avoir participé au congrès de la Soummam ne peut servir d’argument pour se soustraire aux règles édictées par le congrès de la Soummam, ni pour refuser les dirigeants qui en sont issus. Mais Chadli s’accroche à la mémoire de ses compagnons, y compris quand ils commettent des erreurs politiques. Car entre erreur politique et trahison, il y a un pas que Chadli se refuse à franchir.

Dans l’affaire Chaabani, Chadli fait preuve de la même logique. Il va même plus loin, en mettant fin aux rumeurs selon lesquels tel haut responsable ou tel autre aurait participé à l’exécution l’ancien chef de la wilaya VI. En tant que chef de région militaire, Chadli assume la responsabilité de la capture de Chaabani, et reconnaît avoir reçu l’ordre de le faire condamner à mort. Il s’est plié aux ordres, même s’il a espéré que la condamnation à mort ne serait pas exécutée. En tout état de cause, il ne s’y est pas opposé par les armes, même s’il était convaincu que la décision était injuste. Est-ce cette ambiguïté qui avait poussé Chadli Bendjedid, au milieu des années 1980, à réhabiliter tous les bannis de l’ère Boumediène, de Ferhat Abbas à Krim Belkacem, en passant par Mohamed Khider et les autres ?

Pourquoi Chadli a-t-il décidé de se livrer ainsi ? S’agit-il d’un règlement de comptes ? Ou d’une tentative, de sa part, d’influer sur le cours des évènements, dans la perspective des prochaines élections présidentielles ? Beaucoup d’explications ont été avancées pour interpréter cette intrusion brutale d’un homme plutôt discret. Beaucoup d’explications, sauf peut-être la plus simple, la plus évidente : Chadli Bendjedid veut simplement dire des choses pour l’histoire, pour la postérité. Il approche des quatre vingt ans, et a déjà engagé l’écriture de ses mémoires, annoncées pour bientôt. En ce sens, son intervention à l’université de Tarf aurait pu constituer une excellente promotion de ses mémoires. Mais visiblement, l’homme ne fait preuve du même professionnalisme que Khaled Nezzar…

Il sera évidemment difficile de dépouiller les déclarations de Chadli Bendjedid de tout lien avec l’actualité politique. D’autant plus que lui-même a parlé de la constitution qu’il voulait pour l’Algérie, et a implicitement critiqué le président Abdelaziz Bouteflika pour le peu de cas qu’il fait de la loi fondamentale du pays.

Mais comme le relève Addi Lahouari, Chadli rend compte lui-même comment il a fonctionné dans ce système politique dans lequel la constitution n’est le plus souvent qu’un élément du décor. En racontant son accession au pouvoir, Chadli a rappelé une évidence, en affirmant que la décision n’est pas sortie des urnes, mais de la direction de l’armée. De même, en évoquant le fonctionnement du pouvoir, il montre que le rapport de forces au sein des appareils militaire et sécuritaire est plus déterminant que tout le reste.

Sur un autre registre, l’avocat Khaled Bourayou note que la condamnation et l’exécution de Chaabani ne relèvent pas de la justice, mais de la décision politique. C’est tout le fonctionnement institutionnel de l’époque et la responsabilité des hommes qui doivent, dès lors, être vues autrement.

Mais Chadli Bendjedid est visiblement un homme qu’il faut redécouvrir. Ancien chef de région militaire, ancien chef de l’état, il reste peu connu des Algériens. L’image qui en a été longtemps véhiculée est visiblement fausse. Il suffit de rappeler que, pendant un quart de siècle, il a été présenté comme un ancien officier de l’armée française, avec tout ce que cela comporte comme sous-entendus politiques. Ce qui s’est avéré faux. Etait-ce délibéré ? Qui, quelle force est capable de façonner ainsi l’image d’un chef de l’état, et de l’imposer, pendant aussi longtemps ?

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