A Ghaza, il n’y a pas de guerre, mais un massacre

Par Abed Charef

Les lieux portent des noms très exotiques. Jabalya, Rafah, Eretz, Chadjaaya, Madinat Ezzahra (la ville de la rose). Les journalistes et envoyés spéciaux occidentaux, particulièrement ceux des chaînes de télévision, font des efforts méritoires pour prononcer correctement ces mots, avec l’accent arabe de circonstance. En vain. Les noms des villes israéliennes sont prononcés avec un peu plus d’aisance, car plus facilement occidentalisés. Le ton est grave, car on parle de guerre, de morts. Il faut aborder une mine de circonstance.

Sur les chaînes en langue arabe, l’atmosphère est différente, bien que dissemblable. Il y a les chaînes dont le personnel prend un peu de distance avec les évènements, pour tenter de garder un minimum de crédibilité. Il y a celles dont les journalistes veulent montrer qu’ils sont d’abord des militants, et enfin, une troisième catégorie, toute récente, celles des chaînes lancées dans les grands pays occidentaux, créées spécialement pour s’adresser à un public arabe. Le modèle le plus abouti est la chaîne américaine « El-Hourra », qui passe des analystes maison et des dirigeants arabes plus proches des thèses américaines que le département d’état lui-même. Ainsi, retrouve-t-on les dirigeants du Hamas et ceux des milices de Ghaza sur Al-Djazeera, au ton populiste prononcé ; les dirigeants du Fatah sont plutôt sur Al-Arabya et les chaînes arabes dites modérées, alors que Mohamed Dahlane est si présent sur « Al-Hourra » qu’il devient gênant pour la chaîne elle-même.

Mais on retrouve le même trait dans toutes chaînes : les dirigeants du pays concerné sont systématiquement encensés. On trouve toujours un responsable palestinien qui rend hommage au pays hôte, qu’il s’agisse de l’Algérie, de l’Arabie saoudite ou du Yémen. Les chaînes égyptiennes forcent le trait, jusqu’à l’absurde. Elles sont les seules à dépasser nettement la télévision algérienne sur ce terrain. Au point de présenter la position égyptienne comme la seule intelligente, réellement favorable aux Palestiniens.

Le foisonnement de spécialistes et d’analystes sur toutes ces chaînes surprend. Politologues, et spécialistes des questions militaires, généraux à la retraite et professeurs d’université, dirigeants politiques et experts en tous genres se succèdent à un rythme effréné, ce qui rend difficile la compréhension des évènements. Les chaînes occidentales elles mêmes sont prises par cette frénésie. Mais elles gardent toujours la maîtrise de leur ligne éditoriale. Elles partent d’un postulat primaire : le Hamas a tort, Israël a raison. Le reste peut être discuté.

Toutes ces chaînes, malgré leurs divergences et leur différence de nature, convergent sur un point : la violence des combats à Ghaza, particulièrement depuis le début de l’invasion terrestre. Avec des formules différentes, elles font toutes état de « violents combats », voire « très violents », d’affrontements « intenses »,  d’une « rare violence », avec des mots en arabe qui ont une force particulière : une « confrontation féroce » (charissa), et une résistance « héroïque » (bassila).

Peu à peu, tout ce monde médiatique, pris dans l’engrenage de la guerre, perd progressivement le sens du réel, pour glisser vers de pures fabulations. Pour finalement inventer des évènements militaires fictifs, comme ces duels à l’artillerie lourde signalés avant hier, lundi, ou ces violents accrochages qui ont duré des dizaines de minutes, voire plusieurs heures. Comme si le Hamas disposait d’une artillerie, ou pouvait riposter à l’artillerie lourde israélienne.

Pourquoi invente-t-on une guerre là où il n’y en pas ? Pourquoi créer de toutes pièces une confrontation là où il n’y a qu’un massacre froid ? Les médias arabes ont largement fait écho à ces informations, pour la plupart fantaisistes. La logique de la propagande n’explique pas tout. Mêmes les chaînes occidentales ont répercuté ces informations. Tout comme elles sont amplifié l’impact des roquettes du Hamas, qui ont pourtant montré leurs limites.

Un expert militaire est catégorique. Les combattants palestiniens risquent de ne jamais se trouver en position d’affronter directement l’armée israélienne. Pour plusieurs raisons. En premier lieu, l’état-major israélien fera en sorte que son infanterie n’interviendra que lorsque le terrain sera complètement réduit. Tirant les leçons de ce qui s’est passé au Liban, les israéliens veulent coûte que coûte éviter toute possibilité de perdre des hommes, et donc éviter tout face à face.

Ceci est possible en ayant recours à la supériorité militaire écrasante d’Israël, dont les avions, les hélicoptères, l’artillerie et les chars, agissant de concert, continueront à bombarder et à pilonner Ghaza jusqu’à la réduire en poussière, s’il le faut, mais sans jamais risquer la vie de soldats. Cela s’est parfaitement confirmé pendant les dix premières journées, où un seul soldat israélien a été tué au combat, au début de l’invasion terrestre.

Les dirigeants israéliens ont clairement signifié qu’ils prenaient toutes leurs précautions en ce sens. Même si leurs objectifs militaires ne sont pas atteints, ils n’iront pas jusqu’à engager des combats de près. Ainsi,  le ministre de la guerre Ehud Barak a indiqué qu’il n’était pas question d’occuper Ghaza. Cela signifie qu’Israël bombardera autant qu’il le faudra pour affaiblir, ou éliminer le Hamas, mais quand la situation politique deviendra intenable, les forces israéliennes se retireront.

En ce sens, Israël fera le bilan de l’opération en fonction de deux paramètres : le degré d’affaiblissement du Hamas, d’une part, et la faiblesse du nombre de victimes israéliennes, d’autre part. En 2006, lors de l’agression contre le Liban, le rapport dans le nombre des victimes avait été de un contre dix, au profit d’Israël. Le Hezbollah avait considéré ce résultat comme une victoire, alors qu’Israël avait subi cela comme un affront.

Cette fois-ci, jusqu’à lundi soir, ce rapport était de un mort israélien contre cent morts palestiniens. Les dirigeants israéliens considèrent un tel chiffre comme supportable pour leur société. Ils ont donc tout intérêt à laisser circuler cette idée selon laquelle il y a une vraie guerre. Ainsi pourront-ils poursuivre tranquillement le massacre. D’autant plus que le mouvement Hamas et ses supporters continuent eux-mêmes à affirmer qu’il y a une véritable résistance à l’agression israélienne.

Hamas est dans l’obligation de tenir ce discours. Mais toute cette propagande qui fait de la surenchère autour de lui pose un réel problème. Par sa bêtise, ou par sa complicité.

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